‹ Tosta and discoursChapitre 2 sur 2 · SB · texte numérisé non relu

SB

Mesdames, Messieurs,

Citoyens de la Terre d’Oc^

Nous apportons à Ventadour le salut du Félibrige limousin, et celui de la Patrie occitane. Devant le marbre qui commémore trois de vos gloires : Peire de Glotos (que nous appellerions aujourd’hui Pierre d’Egletons), Ebles le Chanteur, Bernard de Ventadohr, méditons ensemble, si vous ie voulez bien, quelques-unes des vérités profondes et nobles de notre foi provincialiste.

C’est une heureuse terre que le Limousin, Messieurs, que l’on y puisse célébrer annuellement de telles cérémonies. Chaque pas sur votre sol crée un étonnement, évoque un souvenir. Ici est né un guerrier illustre ; ce village est le berceau d’un pape ; un savant a vagi là ; un artiste a empli ses prunelles du rayonnement limpide de ce ciel; et partout ont

surgi des poètes pour chanter la beauté triomphale de votre race.

Un jour, des pèlerins poionais demandaient à Pie IX ia faveur d’emporter à Varsovie des reliques de martyrs chrétiens. — « Qu’avez-vous besoin de reiiques ? dit le Souverain-Pontife. De retour dans votre patrie, baissez-vous pour ramasser une poignée de terre : vous la trouverez humide du sang des martyrs. » En vérité. Messieurs, j.’en dirais autant de votre soi : il est tout pénétré des gloires et des puissances d’une âme.

Ne croyez pas que nous repassions par vanité des annales aussi riches et aussi belles : ce serait un travail stérile. Mais nous croyons que notre force la meilleure, nous la devons puiser à cette inépuisable source, et que, dans un harmonieux respect, il nous faut écouter la leçon de la terre et des morts. Ou plutôt. Messieurs, vous l’avez déjà entendue : la sève de la race limousine coule plus généreuse que jamais, et la tradition règne en vos gestes, en vos décors et en votre verbe.

Ce matin, cependant que d’autres, plus actifs, parmi mes compagnons, réglaient quelques-uns des derniers détails, j’ai longuement pensé, au laite du mur formidable, en contemplant l’humble toit qui, sans doute, abrita les parents de Bernard. Un malin troubadour a cru faire grand tort à notre poète de railler son origine ; « en son père il eut un bon sergent

— qui portait toujours i’arc d’aubier, — et sa mère chauffait le four, — et son père apportait les sarments. )) Le chroniqueur a bien raison d’ajouter^ et il parle comme nous. Messieurs ; « Mais de quiconque fût-il le fils. Dieu lui donna belle et avenante personne et noble cœur, ce dont au commencement était laite la noblesse, w Vous attendiez-vous à trouver une aussi fière déclaration sous la plume d’un scribe du moyen-âge? Ces hommes, croyez-moi, savaient déjà comme nous respecter toutes les noblesses, celle de l’esprit et du cœur, et celle du sang ; et leur aristocratie, au surplus, les connaissait toutes. Nous pouvons joindre sur cette plaque les noms d'’Ebles le Chanteur et de Beimard. Car Ebles, grand seigneur et poète, et qui donna sur ses terres le noble exemple de l’affranchissement des serfs, Ebles découvrit, si je puis dire, les admirables dons du 111s de son fournier, « il fut, nous apprend encore le chroniqueur, charmé de sa personne et de ses chants, et l’honora. » Messieurs, voilà bien un haut symbole, et auquel vous prêtez encore une vivante vérité. Toutà-i’heure nous entendions la parole éloquente du descendant direct d’Ebles, de M. le comte Philibert d’Ussel, en qui revivent deux des plus illustres familles de vos troubadours. Il préside à notre fétei il nous montre le sens national de nos manifestations. Et, tout-à-l’heure aussi, quand vous avez appris que des poètes se groupaient pour exalter le

Limousin et dresser un autel pieux à la petite patrie, vous êtes accourus, bourgeois et peuple, comme afin d’établir que rien n’a changé, que la tradition est intacte, et que, en la beauté saintè, vous communiez tous fraternellement.

Cette variété souple que je louais tout-à-l’beure eh vous. Messieurs, il semble que vos troubadchirs euxmêmes aient voulu la traduire. L’an dernier, à pareille époque, et dans un site aussi beau, s’il n’était point pareil, je proposais à nos amis l’exemple de Bertrand de Boni, qui fut le poète de la haine. Il est des haines salutaires et nobles, et qui élèvent l’âme. 11 est des ennemis que l’on doit combattre et des félonies que l’on doit flétrir. Messieurs, que dirons-nous aujourd’hui de Bernard, sinon qu’il lut, au contraire, le poète ineffable de l’amour ? Et je n’entends point le perdre de la sorte dans une troupe mélodieuse de troubadours occitans qui chantèrent aussi la passion souveraine. Il est aisé de jeter le décri, sans plus ample informé, sur toute une époque, et d’accabler des poèteSj qu’on n’a pas lus, du reproche d’affectation et d’artificialité. Concédons cependant que tous n’évitèrent pas un péril si séduisant. Mais Bernard, Messieurs, demeure, au milieu de tous, le plus grand et le plus cher, pour avoir été lui-même, pour avoir vibré sincèrement, et, d’un mot, pour avoir fourni

au sentiment de l’amour quelques-unes de ces formules définitives qui assurent au poète la vie immortelle. Tant qu’il y aura sous le ciel des cœurs qui voudront parler et ne sauront pas, tant que des femmes seront émues, tant que les vingt ans, frais épanouis, saisiront avidement le spectacle du monde et mêleront leurs bégaiements divins aux vents qui caressent, aux ruisseaux qui bruissant, aux feuilles qui chantent, il y aura des admirateurs de Bernard. Ah! Messieurs, que le récit de sa vie est court ! Il a souffert, il a pleuré, il a chanté. Comme les yeux de Musset et d’Henri Heine, « la divine rosée du cœur a mouillé ses deux yeux. »

L’aigua ciel cor, qu’amdos los uelhs mi muellia...

Il n’a pas même essayé de se soustraire à i’emprise : ce fut Chérubin devant la comtesse. Il devenait muet. Interdit : il aimait tant qu’il ne savait parler de son amour :

Tctin Vam que ren dir no Ven sai...

Longtemps, il resta comme éperdu :

« Estât ai ciun hom esperdutz

Per amor un lonc estage... »

Il lui faut, pour rendre ce charme, les comparaisons les plus saisissantes et les plus familières. « Ainsi que le poisson qui s’élance à l’amorce, et ne sait rien

jusqu’à ce qu’il se soit pris à l’hameçon, je m’élançai vers trop aimer un jour... »

(( M-’eslaissei eu ves trop amar unjorn ».

Car l’amour est tout, monté à cette cime : il a je ne sais quelle magie qui transporte. Oh ! les paysages qu’illumine le regard de l’aimée! « Mon cœur est si plein de joie qu’il me dénature tout, dit Bernard, et la froidure me semble fleurs blanches, rouges et bleues. » Oh ! la pensée qui vainc le temps et l’espace ! « Quand le doux vent souille du côté de votre pays, il me semble sentir une brise céleste. » Bernard, avant Pétrarque, a tout su de l’amour, et, plus que tout, ses mystères et ce qu’il a d’indéfinissable. Hélas ! soupire-t-il, moi qui tant croyais savoir d’amour et qui en sais si peu 1

« A tlas tan cujava saber D’amor, e tan petit en sai ! »

Celui qui a poussé ce cri. Messieurs, avais-je tort de vous dire qu’il avait la vie immortelle ?

Ne vous étonnez pas de trouver sur mes lèvres de telles paroles. Certes, je ne veux pas idéaliser outre mesure nos troubadours. On s’est trop plu à fausser leur image et à nous en donner un assez pâle décalque dont la vie s’est retirée. J’accorde que la dame de leurs pensées ne fut pas, à vrai dire, purement

abstraite. Et faut-il toujours manifester tant de surprise, lorsque, en remontant le cours de l’bistoire, l’on apprend que les hommes, avant nous, étaient enfin des hommes, avec leurs misères et leurs travers ? Mais si un amour a mérité néanmoins le nom d’amour platonique, et s’est épuré de tout ce qui est la vilenie humaine, c’est. Messieurs, l’amour qu’ont célébré nos poètes, et, entre tous, Bernard. Je vous disais qu’il avait fixé une forme de ce sentiment : la plus délicate, la plus élevée et la plus mystique. « L’amour vole, court, il a la joie... L’amour n’a pas de mesure .. Celui qui aime sait la force de ce mot... » Est-ce Bernard que je vous cite encore. Messieurs ? Non point, c’est l’Itnitation de Jésus-Christ. Il est des hauteurs où les beautés se confondent. Et nos troubadours n’ont eu de ces rencontres sublimes que parce qu’ils théorisaient leur sentiment. Ils ont su que l’amour n’était grand que lorsqu’il était désintéressé,

« Mas en amor non a hom. senhoratge »,

lorsqu’il était le mobile d’une vie et une excitation constante au mieux. C’est pourquoi il est roi, il est maître absolu d’une âme. Il n’est plus l’amour, il est Amour, par une personnification qui semble toute naturelle. « Amour m’a dit* de faire une chanson. » Et ce qu’il faut attendre de sa domination toutepuissante, ce n^est point une satisfaction courte et

matérielle, c’est une exaltation surhumaine de toutes nos. facultés. Il est lui-même un signe de cette perfection qu’ii donne. Retenez bien ceci, Messieurs : l’amour ne peut naitre dans une âme basse. Les lâches et les félons ne connaissent point l’amour. Il lui faut la beauté psychique^ comme un terrain où il se développe librement. Et il donne alors des fleurs très belles : un élan surnaturel, une généreuse folie qui ne connaît point les obstacles, et le courage, et la courtoisie^ et l’art des vers. Comment ne serions-nous pas fiers de ceux qui ont arrêté les lignes de ce rêve admirable, un des plus hauts, Je pense, et des plus moralisateurs où se soient complues les civilisations?

Messieurs, l’amour que nous clamons et dont nous demandons le poème à Peire de Glotos, à Ebies, à Bernard de Ventadour, s’érige vers une dame plus sûrement idéale et abstraite. Si nos paroles ne sont pas un vain bruit, elles disent le culte que nous avons voué à la terre limousine, et, plus généralemenL à toute la terre où résonne l’oc. Concédeznous, du moins, que notre chimère est noble. Ou plutôt, laissez-vous prendre au charme, vous aussi. Nous ne vous demandons même pas un effort, mais seulement de vous pencher un peu sur vous-mêmes, d’écouter la voix ancestrale qui monte en vous. Sous

l’amour intangible de la grande terre française, vous retrouverez l’amour patrial, qui en est le seul logique fondement, aussi solide que le tuf de vos montagnes. Vous sentirez alors combien, au lieu d’être les compagnons aimables du rêve, un peu fous, ainsi qu’il sied, nous concevons austèrement notre tâche, et que notre prétendue chimère est le dogme vital et la réalité profonde. Si l’on m’a désigné pour ce grand honneur, ce n’est point que mon éloquence fût digne d’un tel sujet. Mais, alors que des plaisantins pensent à rire de la cause provineialiste, on savait que je ne puis, moi, la défendre sans qu’une émotion m’envahisse et que des larmes me viennent aux yeux.

Elevons l’orgueil nécessaire : avouons-nous qu’une telle passion est une force. Ce n’est pas sans bénéfice pour nous -mêmes que nous professons cet attachement invincible à notre terre, à nos coutumes et à notre langue, à cette langue admirable que Bernard a parlée et que des cuistres appellent un patois. «Je serai digne de la cité et je ne la laisserai pas plus petite »,jurait le jeune guerrier athénien. Ainsi, l’amour du sol natal nous soulève et nous exalte. Et, plus philosophiquement, à nous reconnaître fils de cette lignée brillante ou obscure, nous ne voulons pas seulement créer en fious une beauté morale individuelle et égoïste ; nous nous sentons comme les anneaux d’une chaîne ininterrompue : nous travail-

Ions à nous développer suivant le rytlimej nous dégageons les linéaments de la statue que nos pères ont préformée en nous ; et, pour demain, nous voulons que nos fils aient un plein héritage : « Le vol d’un peuple, a dit Hugo, ne se prescrit pas. »

Méditons ainsi sur le mystère d’amour. Le cœur, suivant le mot d’un artiste, est seul capable de féconder ses rêves. Hors la traîtrise et la laideur, nous ne haïrons point. Nous aimerons éperdument. L’heure est venue d’oublier les séculaires rancunes. Si les hommes du Nord, antan, ont porté sur notre poésie des mains brutales, sourions-leur : ils ne nous ont pas vaincus. Aimons-les : donnons-leur la lumière et la beauté de notre amour. Jean Carrère l’a dit : « Ils sont venus vers nous avec des épées; et nous, nous allons vers eux avec des fleurs. »

Prix : 0.15 centimes

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