MADAME DE (JJERMOI.SE
Je l'espère.
LE MARQUIS, passant devant la table et gagnant la gauche.
Il y a longtemps que vous avez l'adorable Totote?
MADAME DE CERMOISE.
Je l'ai acheté il y a un an, le jour même où j'ai pris la résolution de divorcer.
LE MARQUIS
Comment, vous êtes divorcée?
MADAME DE GERMOISE.
Mon Dieu, ouil
Elle s'assied sui' le canapé.
LE MARQUIS, s'assejant sur le pouf.
Ah I par exemple I J'ai divorcé moi-même, il y a huit mois, et j'ai également acheté M. Boby le jour où j'ai quitté le domicile conjugal.
MADAME DE GERMOISE.
Non?
LE MARQUIS
Il faut VOUS dire que la marquise n'aimait pas les chiens I
MADAME DE GERMOISE.
Tout comme mon mari; c'est même un caniche qui a été la cause première de notre divorce.
LE MARQUIS
Nous, c'est un buU-dogl
TUTOIE ET BUbY ^O
MADAME DE GERMOISEet LE MARQUIrf, ensemble.
Figurez vous que quelques mois après mon mariage...
LE MARQUIS, s'arrètant.
Oh! pardon!
MADAME DE CERMOISE.
Je vous écoute.
LE MARQUIS
Non, non! Je n'en ferai rien! Vous disiez donc que quelques mois après votre mariage...
MADAME DE CERMOISE.
Une de mes amies m'offrit un caniclie... une bêle magnifique... Vous pensez si je fus heureuse et si j'acceptai. Hélas ! j'avais compté sans mon mari. (Avec une grosse voix.) « Je ne veux pas de chiens chez moi, j'ai horreur des bêtes ! »
LE MARQUIS, indigné.
Oh!
MADAME DE CERMOISE.
Je pleurai, je suppliai... Pendant quinze jours, entendez-vous, quinze jours, j'eus une attaque de nerfs au beau milieu du déjeuner et du dîner, espérant bien qu'à la longue...
LE MARQUIS
Et le seizième jour?
MADAME DE CERMOISE.
Mon mari eut la lâcheté d'aller prendre ses repas dehors l
Le misérable !
MADAME DE CERMOISE.
N'est-ce pas? Aussi quand monsieur rentra à mi-
nuit et qu'il voulut... vous me comprenez à demimot...
LE MARQUIS
A quart de mot, madame, ù quart de mot !
MADAME DE GERMOISE.
Je lui fis cette réponse catégorique : (se levant et passant droite.) pas de caniche, pas de suisse!
LE MARQUIS, se levant.
Bravo! Et après?
MADAME DE GERMOISE.
Il n'a jamais revu la Suisse !
LE MARQUIS
Très bien!
MADAME DE GERMOISE.
Et voilà, monsieur, pourquoi nous divorçâmes.
LE MARQUIS
Pauvre pet'te femme! Eh Lien! moi. madame, c'est à cause d'un buU-dog que j'avais rencontré, errant dans la rue, à 2 heures du matin... en revenant du cercle, en plein hiver, par une pluie battante et glaciale... enfin, un temps. ..
MADAME DE GERMOISE.
A ne pas mettre un homme dehors.
LE MARQUIS
Vous l'avez dit!
MADAME DE GERMOISE, frissonnant.
Brrr !
Elle s assied près de la table.
LE MARQUIS
La pauvre hête grelottait dans la houe... Je l'emmenai chez moi, mais le calorifère était éteint... et
elle grelottait de plus en plus... Gomment arriver à la réchauffer?... Alors, j'eus une idée... ma femme était couchée... elle dormait profondément... je soulevai doucement ses couvertures et je poussai le bulldog dans le lit de la marquise de Ponlet-Canet.
MADAME DiL GERMOISE.
Très bieni
LE MARQUIS
Malheureusement, elle se réveilla... Ah! madame, si vous aviez vu la figure de la marquise de Pontet- Ganet quand elle aperçut dans son lit un buU-dog trempé jusqu'aux os 1 Si vous aviez entendu ses hurlements!
MADAME DE GERMOISE, indignée.
Oh! oh!
LE MARQUIS
La fureur décuplant ses forces, elle saisit le bulldog par la peau du cou, bondit vers la fenêtre, l'ouvrait, et avant que je n'aie pu m'y opposer...
Il fait le geste de jeter quelque chose. MADAME DE GERMOISE, poussant un cri d'eiïroi et se levant.
Ah!
LE MARQUIS
Devant une telle sécheresse de cœur, le sang des Pontet-Canet ne fit qu'un tour. Indigné, je m'élançai vers la marquise de Pontet-Ganet, je la saisis par la nuque, et v'ian !
MADAME DE GERMOISE, se levant.
Bravo!
LE MARQUIS
Je lui fis suivre le même chemin.
28 TOTOTE ET lî01?Y
MADAME DE CEUMOTSE, allant à lui.
A quel étage demeuriez-vous ?
LFi MARQUIS.
Au rez-de-chaussée.
MADAME DE CERMOISE.
Tant pis I
Elle s'éloigne à droite.
Vous êtes comme moi, madame, vous êtes une tendre.
MADAME DE CERMOISE.
Oh I moi, quand on touche à une bête !
LE MARQUIS
A la suite de cet incident tragique, nos relations manquèrent totalement de cordialité, et six mois après le divorce était prononcé... à son profit!
MADAME DE CERMOISE.
Gomment ?
LE MARQUIS
Oui, madame, au siècle où nous vivons il s'est trouvé un tribunal pour déclarer que c'est moi qui avais tous les torts ! C'est incroyable, mais c'est comme ça !
MADAME DE CERMOISE, indignée.
Oh! oh! dans quel siècle vivons-nous!
Elle s'assied près de la table.
LE MARQUIS
N'est-ce pas ? J'ai eu beau lui crier au Tribunal que si j'avais jeté la marquise de Pontet-Canet par la fenêtre, c'est que In marquise de Pontet-Canet avait elle-même jeté un biill-dog par la dite fenêtre ;
TOTOTE ET HOliY 29
que si la marquise de Pontel-Canet n'avait pas jeté un bull-dog par la fenêtre, il ne me serait jamais venu à l'idée, de but en blanc, de jeter par la dite fenêtre la marquise de Pontet-Canet. Eh bien, les juges n'ont pas compris! Et tout le monde me prend pour un barbare!
MADAME DE GERMOISE.
Pas tout le monde, monsieur, pas tout le monde !
Elle lui tend la main.
LE MARQUIS
Merci, Madame, merci, (ii lui embrasse la main.) Depuis lors, je me suis consacré uniquement à l'éducation de monsieur Boby.
MADAME DE GERMOlSE.
C(imme moi à celle de mademoiselle Totote.
LE MARQUIS
J'ai voulu que cette éducation fut solide et sportive, il fait le saut périlleux et joue au foot-ball avec son front, comme ça !
11 fait le jeste de recevoir une balle sur le front. MADAME DE r.ERMOISE.
Charmant 1
LE MARQUIS
Et mademoiselle Totote?
MADAME DE GERMOlSE.
Elle pioche les arts d'agréments.
LE MARQUIS
Naturellement, une demoiselle !
MADAME DE CERMOISE.
Je lui fais donner des leçons de danse... En ce moment, elle apprend la mattchiche.
30 TOTOTE ET BUBY
LE MARQUIS
Délicieux I
MADAME DE CERMOISE.
Et elle y met une grâce, une légèreté que lui envierait plus d'une danseuse de l'Opéra. Ah! si je n'avais pas Totote, l'existence me semblerait bien videl
LE MAKQUIS.
La mienne, sans M. Boby, me paraîtrait un fardeau insupportable I
MADAME DE CERMOISE.
Ce qu'il y a de meilleur dans la vie et dans l'homme, c'est le chien !
LE MARQUIS
Certes I Et dans lu femme, c'est la chienne... (s'arrêtant.) Oh 1 pardon !
MADAME DE CERMOISE.
Et pourquoi donc? Elles valent cent fois mieux que nous. Elles ne sont ni méchantes, ni envieuses, ni hypocrites, ni coquettes.
Elle remonte par la droite.
LE MARQUIS
Elles sont fidèles I
MADAME DE CERMOISE, descendant.
Dévouées !
LE MARQUIS, la suivant.
Désintéressées !
MADAME DE CERMOISE.
Elles aiment avec une égale tendresse Job ou le baron de Rothschild.
Elle passe à droite, par devant la table.
ÏOÏUTE ET iUiiiY 31
LE MARQUIS
Et elles défendent la veuve ou l'orphelin même quand le défunt n'a pas laissé de fortune !
MADAME DE CERMOISE.
A toutes ces qualités qu'on trouve chez ces chères bestioles, connaissez-vous beaucoup de femmes qui seraient dignes de l'être ?
LE MARQUIS
Pas des tas ! Aussi, me suis-je juré, si jamais je me remarie, de n'épouser qu'une femme qui les aimera... plus qu'elle ne m'aimera moi-même !
MADAME DE CERMOISE.
Et je me suis juré, moi, de n'accorder ma main, qu'à un membre de la société protectrice des animaux. (Passant à gauche ) Et encore faudra-t-il qu'il plaise à Totote, sans ça!...
LE MARQUIS
A la bonne heure ! A propos de Totote, je vous demanderai la permission de venir de temps en temps, prendre des nouvelles de la future maman.
MADAME DE CERMOISE.
Je serai ravie de vous en donner et d'en avoir de mon gendre.
LE MARQUIS
De votre gendre ?
MADAME DE CERMOISE.
Dame ! puisque Totote est ma fille je deviens la belle-mère de Boby.
LE MARQUIS, riant.
C'est juste ! Et moi, le beau-père de Totote !
32 TUTOTE ET JiOBY
MADAME DE CEUMOISE.
Naturellement !
LE MARQUIS
Nous sommes les grands-parents !
MADAME DE GERMOISE, s'asseyant sur le pouf.
Bon papa et Jjonne-maman!
LE MARQUIS
Ah ! nos chers petits enfants, allons-nous assez les aimer !
MADAME DE GERMOISE.
Les dorloter !
C'est égal ! Grand-mère ! A votre âge ! C'e<it la première fois qu'on verra une grande maman si jeune,
si délicieusement jolie.
MADAME DE GERMOISE.
Marquis!
LE MARQUIS, très emballé.
Et si digne d'être adorée!
MADAME DE GERMOISE, sévèrement et se levant.
Grand-père!
Elle passe à droite.
LE MARQUIS
Pardon !
Parait par la gauche, premier plan, Blanche riant aux éclats.
ïotdte et MOHY 33