‹ Tour de Babel, ou, Objets d'art faux pris pour vrais et vice versaChapitre 1 sur 9 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

» 1.° Renfermer dans de justes limites le » savoir et l'expérience de certains antiquaires » (étrangers particulièrement), dont quelques » personnes tiennent pour incontestables les » sentences et les jugements.

» 2.° Donner à chacun ce qui lui appar- » tient; par exemple, au sculpteur Giovanni » Bastianinij à qui l'on refuse même la pro- » duction de ses œuvres.

» 3.° Démasquer (et ceci est véritablement » le point capital) les faussetés, les contrefa- » çons, et leurs auteurs s'il le faut; car et » pour celles-là et pour ceux-ci on est telle- » ment à bout de confusion, de défiance et de » supercherie, qu'on voit donner pour anciennes » des œuvres falsifiées ou imitées par des ar- » tistes de ce temps-ci, et pour modernes celles » qui sont positivement anciennes: ce qui d'un > côté a lieu avec un dommage certain et ir- » réparable envers des acheteurs de bonne foi >> ou inexperts, et d'un autre côté avec un pa- » reil dommage envers des vendeurs honnêtes >> et loyaux. »

Nous ajouterons quelques mots aux réflexions du journal le Diritto.

« Vous finirez par mettre en défiance les amateurs: — vous abîmerez le commerce des-

antiquités; — vous vous ferez des ennemis plus que vous n'en avez. » — Voilà ce que nous écrivit, il n'y a pas longtemps, un individu, qui, de commis voyageur, se métamorphosa un beau jour en marchand d'antiquités et de curiosités.

Il faut bien s'arrêter sur ces trois reproches, lancés par l'ancien commis voyageur comme autant de chefs d'accusation.

Nous ne mettrons pas les amateurs en défiance, car on les y a mis depuis bien longtemps; et personne ne le sait et ne s'en est aperçu mieux que nous, ayant eu plusieurs fois le chagrin de voir ces mômes amateurs devant des objets d'art qui nous appartiennent, les déclarer faux, et les décrier obstinément ; tandis que nous avions la conscience et la certitude de leur authenticité et de leur ancienneté. Ceux qui ont inspiré de la défiance aux amateurs sont assurément les misérables marchands qui les ont trompés par des falsifications, et qui , après leur avoir soutiré l'argent deleurs pool ies, se sont vanté cyniquement de ses trafics honteux vis-à-vis de leurs dignes camarades.

Non . non : nous n'abîmerons pas le commerce. Par notre publication nous espérons

plutôt défricher le chemin à bien d'autres qui voudront honnêtement nous imiter, en révélant les objets faux jugés pour vrais, et vice versa. Ainsi on pourra mettre les élus d'un côté, et les réprouvés de l'autre.

Quant au nombre des ennemis qui devra grossir contre nous, selon le pronostic de certains amis par trop bienveillants, voici ce que nous avons à répondre:

« Nous sommes désormais habitué à en avoir; seulement nous pouvons affirmer qu'aucune provocation n'a jamais eu lieu de notre part : on nous a attaqué, nous nous sommes défendu; même vengé parfois. Et , après tout , en quoi nos ennemis pourraient-ils nous nuire? Dieu merci , notre position est en ce monde tellement indépendante et affermie, que nous n'avons pas besoin de recourir à des moyens illicites pour l'établir, ou pour l'améliorer. Grâce à notre excellent vigneron M. Prosper Maissonnier, qui a et aura tous les soins possibles pour nos vignobles de l'Ile d'Elbe, sis dans des champs qui nous furent un petit peu labourés par Napoléon I *, nous aurons de quoi boire, man-

* Napoléon I, de sa villa de S. Martino se portait parfois à Lacnna, où nous avons nos propriétés. Un jour qu'il passait à côté d'un paysan labourant un

ger et dormir pendant le restant de nos jours, qui d'ailleurs penchent vers leur déclin.

« Et quand même un tremblement de terre, qui ne paraît pas si proche, nous engloutirait nos vignes et nos champs, il nous resterait, à nous l'élève de Bufalini, Regnoli, Roux, Velpeau, Gerdy, Richerand, Breschet, Blandin, Malgaigne, Michon, Robert, tous morts, hélas! (hormis le premier, grâce à Dieu), il nous resterait quoi ? un étui de lancettes et un modeste bagage de connaissances dans l'art de guérir — ou de tuer impunément. »

champ avec sa charrue tirée par deux hœufs, il lui demanda de vouloir un peu le laisser s'essayer à ce travail; à quoi le paysan consentit de bon gré. L'Empereur, à-peine eut-il saisi de ses mains les cordes, que les animaux commencèrent à courir à droite et à gauche. Napoléon les suivit pendant quelques minutes; puis, tout essoufflé, il les lâcha — de sorte que les bœufs courent encore. Un jour, peut-être, nous placerons dans ce môme champ de Lacona un signe commémoratif du curieux événement; et nous sommes persuadé d'avance qu'on ne contestera pas son authenticité.

Objets d'art, faux, pris pour vrais.

Bronzes, Terres cuites et Ivoires antiques.

Urne cinéraire étrusque, en bronze.

Il y a à-peu-près une vingtaine d'années que l'antiquaire X. fut conduit tout près d'un endroit, où un riche seigneur avait ouvert des fouilles. La personne qui les dirigeait, pendant la nuit, avec grand mystère et torche en main, amena dans une tombe l'antiquaire, qui put s'emparer de ses propres mains de l'objet sus-désigné. Il le porta immédiatement à Florence, le nettoya, et après qu'il l'eut serré affectueusement dans ses bras, le regarda comme un trésor.

Quelques mois après il partit pour Paris, croyant augmenter sa fortune. Il montra le monument à M. de Longpérier, qui n'hésita pas un instant à le déclarer faux. M. X. traita ce jugement d'anerie, et revint à Florence dans la même persuasion que l'objet d'art était antique.

Cet objet resta longtemps enseveli sous la poussière d'un magasin; mais après la mort du vieil antiquaire, le fils déterra l'urne, et pour avoir sur un tel trésor les conseils d'antiquaires compétents, et surtout celui du jésuite Garucci, il se décida à aller à Rome. Je me fis son compagnon de voyage, et ce fut alors que je pus voir pour la première fois cette fameuse urne cinéraire avec inscription en dehors et pleine de cendres à l'intérieur. Doisje dire franchement l'impression qu'elle produisit sur moi dès qu'elle me fut mise sous les yeux? Elle me fit l'effet d'être moderne. Et pourquoi? Parceque l'humaine supercherie n'avait rien oublié, et que tout y était, excepté néanmoins la patine qui laissait trop à désirer.

A Rome, le vieux Castellani fut le premier à la voir et à la juger. Il la tint pour antique; et ses commis, ainsi qu'un de ses fils, furent du même avis. M. Depoletti, lui aussi, la jugea antique, et offrit d'écrire et de signer une attestation

à cet effet à M. X. fils, qui, quoique satisfait de ces premiers jugements, envoya l'urne au père Garucei. Cet archéologue la garda au couvent pendant quelques jours, puis fit dire à M. X. fils qu'il pouvait envoyer la reprendre. Quant à son jugement, le voici d'après la conversation qui eut lieu entre MM. Garucci et X. fils en pleine rue, et en présence d'un père jésuite qui était en tiers avec M. Garucci. et nous deux.

M. X. — Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer. Eh bien, que me direz-vous de mon urne?

Garucci. — Je vous dirai franchement que dans l'inscription il 3r a des lettres qui ne me satisfont pas.

M. X. — Mais vous savez, aussi bien que moi, que tous ceux qui se sont occupés sérieusement de la langue étrusque ne sont pas d'accord sur son alphabet.

Garucci. — [Point de réponse!.

M. X. — Mais enfin l'urne est elle ancienne ou moderne?

Garucci. — (}Tcmc silence).

M. X. — (Criant comme vn avevjjlej. Mais parlez. ]0 vous le demande en grâce. Je suis ennemi acharné dos faussaires et de tout ce qui est faux ; par conséquent si vous m'assurez que l'objet n'est pas antique, je rentre à l'hôtel, ot je le brise en mille morceaux.

Garucci. — (Ne répond pas davantage!.

Doit Foresi. — Allons-nous-en, M. X. : il n'est pas convenable de crier si fort au milieu de ia

rue.

Et, tous quatre, nous nous saluâmes le chapeau à la main ; et chacun s'en alla de son côté.

Cette urne fut rapportée à Florence, et, après deux ans, elle fut vendue à M. Egidi, pour la somme de 250 francs. Celui-ci la céda à M. Gennarelli, professeur d'archéologie, qui, après l'avoir célébrée par des bavardages dans ses leçons publiques, la vendit pour une somme considérable à un antiquaire inexpert. Du reste, voici ce que disait un journal de Florence, le Zenzero, à propos de M. Gennarelli, de son urne cinéraire étrusque et de ses leçons.

« M. le professeur Achille Gennarelli, ces jours passés, a illustrée à son cours public d'archéologie, une urne cinéraire antique EN BRONZE, contenant des ossements et autres objets. Si cette urne n'eût pas été envoyée à Paris pour tromper quelque amateur peu éclairé, nous donnerions le conseil à Y Achille des professeurs de la porter chez M. Papi, fondeur en métaux, pour en avoir une cloche au moyen de laquelle il pourrait dorénavant appeler les nigauds à ses leçons. On assure que, par ordre de M. le ministre de l'instruction publique.

M. Gennarelli sera obligé de se rétracter devant le public et de déclarer que les anciens, pour la construction des urnes cinéraires, n'employaient que les matières suivantes: la terre, l'albâtre, le marbre, le verre. »

Tête de Minerve, en bronze.

M. Horace Batelli, architecte savant, qui à la vente des objets de la collection Guadagni acheta tout ce qu'il y avait de mieux en médailles et en ivoires antiques, m'envoya à l'atelier de M. G. . . . où la dite collection était étalée, pour que je visse particulièrement cette Tète qu'il trouvait d'une admirable beauté. Il ne voulait pas l'acheter, me disait-il, parce que le prix était trop haut pour sa bourse.

Sans perdre un instant, je courus voir cette merveille; mais hélas! au lieu de trouver une beauté antique, je vis un calque admirablement patiné par les acides et tourmenté par la ruse et 1' artifice.

Cependant, un grand connaisseur, M. le professeur Consani, acheta en compte à demi avec M. Banti, peintre, et possesseur du buste en terre cuite

représentant Jérôme Savonarole, la Tête de Minerve, pour mille francs. Mais il la céda quelques mois après à M. de Nolivos, pour pareille somme de mille francs.

Plus tard M. Consani, que j'estime hautement pour ses qualités d'homme et d'artiste, m'a avoué, qu'ayant conçu des doutes sur l'authenticité de l'objet en question , il s'en défît en le cédant, sans aucun bénéfice, à M. de Nolivos , à la condition toutefois que la marchandise devait être considérée par le vendeur et l'acheteur comme un sacco d'ossa (1).

Cette pièce, non antique mais fausse, fut vendue à Paris, je ne sais par quel moyen, à un amateur qui ne s'y connaissait nullement, pour un prix fabuleux.

La même Tête reproduite.

M. Beck acheta cette première reproduction à

M. G pour dix pièces d'or de cent francs

chacune. Le courtier qui prit part à l'affaire m'assura avoir vu sauter de joie M. Beck, et l'avoir entendu dire: Ma fortMnc est faite.

Je ne sais si la prophétie s'accomplit; mais il

est certain que M. Beck, après son acquisition de la Tète de Minerve, fit deux voyages en Italie, chargé d'or et plein de courage.

Il achetait , disait-on , pour un marchand de vinaigre.

Oh! l'heureux vinaigrier!

Tète, en bronze, de Jeune homme.

M. Rivet, dans le mois de février 1866, au moment de quitter Paris pour venir en Italie à la recherche d'antiquités, fut engagé par M. de Nolivos à ne pas quitter Florence sans aller voir M.

G de qui le même M. de Nolivos avait

acheté la fameuse Tète de Minerve, dont nous venons de parler.

En effet, arrivé à Florence, M. Rivet se rendit Via Ghibellina, et lit l'acquisition d'une Tète, en bronze, de jeune homme, pour la somme de trente napoléons d'or.

Me serais-je trompé? se demanda M. Rivet, lorsqu'il fut de retour à l'hôtel et dans sa chambre. . . — Vite, une tranche de eitron ! Il frotte, a plusieurs reprises: et la patine s'en va.

Voilà M. Rivet qui court alors de nouveau chez M. G. . . . pour lui rendre la Tête de bronze, et pour reprendre les trente napoléons qu'il avait déboursés.

M. G. . . . refuse d'abord de rompre le marché : il s'obstine à vouloir prouver que la Tête est bien antique, et proteste à M. Rivet, que s'il continue à agir de la sorte, il finira par décrier l'objet. Néanmoins, pour éviter la publicité, il propose de rendre l'argent, moins une somme de 60 francs, qu'il avait payée au courtier.

M. Rivet rejette cette magnifique proposition, et prétend qu'il doit être remboursé entièrement.

Alors M. G s'en tient au parti le plus

simple, qui est de laisser crier M. Rivet t

Et celui-ci lui intente un procès.

Pendant que l'affaire était soumise à la justice ut entre les mains des avocats, voici le fait qui survint, et dont je fus le sujet principal.

Tandis que M. Rivet se plaignait d'avoir bu un

amer bouillon chez M. G , je n'étais pas

en parfaite harmonie avec lui, et en voici la cause.

Quelques mois auparavant me trouvant à Paris et ayant avec moi les deux Petits Guerriers en terre cuite que tout le monde connait, il cherchait à me nuire, en jetant un peu de ridicule sur ces objets d'art, qui n'ont, en fait de beauté et d'intérêt, leur semblables (2). Aussi je jouissais, il faut que je l'avoue, de voir que M. Rivet, homme si fin et si connaisseur, avait trouvé un individu qui se chargeait de ma vengeance. Toutefois me trouvant

un jour avec M. G je ne pus m'abstenir de

le blâmer sévèrement, d'autant plus que je venais d'être assuré qu'un repoussé en argent, qu'il m'avait vendu dans le temps, était faux.

Croirait-on que M. G en devint plus

doux et parût se repentir? Au contraire: il était furieux ; il repoussa le titre de faussaire qu'on voulait lui donner; il soutenait que M. Rivet était un âne, et qu'en fait d'objets di scauo il ne connaissait rien ; et que la Tète de jeune garçon, vendue pour 30 napoléons d'or, était très authentique.

A ce mot authentique, mes yeux s'arrêtèrent par hasard sur un buste en marbre d'ancien romain, dont la jeune et jolie tète enduite de graisse

me révéla tout. M. G resta alors désarmé, et

m'avoua son tort.

— Il) -

Vénus, en bronze.

Un jour de Tannée 1856, il se présenta chez moi un soi-disant paysan de Chiusi pour me faire voir et me vendre un idoletto (c'est ainsi qu'il nommait sa trouvaille/, découvert au milieu d'une motte de terre par un de ses fils. Il m'en demanda cent livres toscanes, et finit pour me le céder pour sept francesconi.

Il restait très difficile de juger si l'objet était antique ou simplement une falsification, car il n'existait pas de patine. Je me consolais en réfléchissant qu'il aurait pu être rôti dans un incendie. Je le fis voir au professeur Migliarini, qui n'hésita pas un instant à le déclarer antique, et bien supérieur, quant aux formes, au pareil qui existe dans la collection des bronzes antiques à la Galerie des Offices.

M. Freppa me l'acheta; et à peine en fut-il possesseur qu'il courut chez M. Rusca pour le lui montrer. Cet antiquaire le déclara faux. M. Marguier, qui se trouva présent, le déclara au contraire vrai, comme avait fait le professeur Migliarini : et après un long discours pour soutenir son opinion, il proposa à M. Rusca un pari de 20,000 francs, qui ne fut pas accepte'

Quelque temps après, passa par Florence M. Webb de Londres, qui vit la Vénus, et offrit à M. Freppa 800 francs sur mille, que celui-ci lui en avait demandé. M. Freppa ne voulut pas céder. M. Webb partit pour Pise ; mais quand il fut arrivé dans cette ville, il proposa par le télégraphe à M. Gagliardi de lui acheter le bronze pour mille francs.

Trois ans plus tard, j'eus la certitude que le bronze était faux et fabriqué à Livourne par un commissaire de guerre du Granduc Léopold. Le commissaire, en donnant un pour-hoir à un paysan quelconque, pris le vendredi sur la place dclla Signoria, trouva le moyen de me le vendre pour se moquer de moi, je suppose, car l'intérêt seul ne pouvait pas le pousser dans cette affaire. M. Rusca, quand il le jugea faux, était déjà renseigné sur ce bronze par des marchands romains, qu'un faussaire avait essayé de tromper à Rome avec d'autres bronzes, trois ans avant, que je fisse l'achat de la Vénus.

Terres Cuites.

A l'époque que M. Hatelli achetait de vrais ivoires et des bronzes antiques qui provenaient de la collection Guadagni, et que M. le profes-

seur Consani et M. Beck avalaient, chacun,- une Tête de Minerve, et M. Rivet une Tête de jeune

homme, on voyait chez M. G une grande

quantité de terres cuites falsifiées par le même individu, qui avait falsifié les bronzes que nous venons de décrire. L'artiste ne se soucia pas de la beauté, car la beauté lui aurait fait faire naufrage. Il prit, le malin, l'ouvrage de Ficoroni, intitulé: De Larvis Scenicis et Figuris Comicis, et il en copia les monstres les plus hideux.

Nons savons que deux antiquaires tombèrent dans

le piège; mais après quelque temps, M. G

s' étant aperçu que ses terres cuites, reconnues pour fausses, lui empêchaient de vendre des objets vrais, provenant de la maison Guadagni, il prit l'excellent parti de les détruire.

Ivoires antiques.

Mêlés à ces terres cuites figuraient aussi des ivoires faux, qu'on avait introduits dans des morceaux de vieux murs. Un Christ byzantin, sans bras, qui se montrait à moitié dans un fragment de chaux, me révéla la falsification.

ÎT Terres cuites anciennes.

Devant parler du sculpteur Jean Bastianini, nous croyons d'abord indispensable d'éclairer nos lecteurs sur son talent, et de les renseigner sur sa vie d'artiste. C'est pour cela que nous donnons la traduction de l'article suivant, lequel fut reproduit par le journal florentin le Diritto dans son N.° 15 du 16 janvier 1868, avec ces quelques mots qui le précèdent.

Aujourd'hui que les journaux italiens et étrangers font tant de bruit sur le compte du sculpteur Bastianini, auteur du buste de Jérôme Benivieni, qui se trouve actuellement au Louvre, nous pensons qu'il y a de l'intérêt ;i reproduire quelques pages publiées par notre ami Raphaël Foresi {Marco) au

mois de décembre 1858 dans sa Revue le Piovano Arlotto.

— Veux-tu te dédommager de ta mauvaise impression ? Suis-moi.

Je me laissai conduire, et lorsque nous fûmes devant une porte, rue Michel-Ange, l'ami prononça ces simples mots :

— Nous voici à l'atelier du sculpteur Jean Bastianini, que probablement tu ne connais pas. Fixe tes regards sur le groupe que je t'indiquerai, et puis tu avouera qu'il valait bien la peine de venir jusqu'ici, au lieu d'aller chercher des opales hors la porte de la ville. Il est vrai que près de Montui coule le Mugnone; mais ce n'est pas une raison de ta part pour renouveler la plaisante histoire de Calandrino. Entrons. —

Un garçon et une jeune fille du même âge, représentés au naturel et en train de danser, forment le joli groupe de notre artiste Bastianini. Le sujet en est charmant ; on y rencontre, dans toutes les parties, la grâce et le naturel, ainsi que dans les mouvements et dans l'enlacement des deux figures et dans l'expression des têtes , qui pourtant n'ont point cette empreinte de naïveté et d'innocence qui caractérisent la première jeunesse, mais une précocité

de sentiments très rare, et peut-être impossible dans un âge si tendre. Le jeune garçon est malicieusement assuré, la petite fille est malicieusement lascive ; mais l'on ne doit pas en faire un reproche à l'artiste, car le sentiment de celui qui examine le groupe se trouve parfaitement satisfait, et n'est aucunement choqué quant au bonheur dont semblent jouir ces aimables et gracieuses figures. On reprochait à un peintre d'avoir représentés certains petits Amours plus judicieux que l'enfance ne le comporte; le peintre répondit, qu'ayant dû les faire plus beaux que les véritables, il avait bien pu aussi les faire plus judicieux que ceux qu'on rencontre dans le monde réel ; et si dans sa composition il n'y avait pas défaut d'harmonie entre l'objet peint et le sentiment des observateurs, le but en était complètement atteint. Mais dans le groupe de notre artiste il faut observer qu'il a voulu marquer hardiment le caractère et les qualités des deux figures par l'expression de leurs têtes, puisqu'il dit avoir sculpté un petit Satyre et une petite Bacchante eu attitude de danse. Que l'habile Bastianini me permette de lui donner le conseil de changer ces deux noms de baptême: il ne peut qu'y gagner en mérite, car on ne doit pas créer des satyres et dos bacchantes à son gré. Les poètes, les peintres et les sculpteurs les ont représentés autrement, et nous n'avons pas le droit de réformer de nos jours à notre guise lu mythologie. Si le poète Nonnus affirme que les satyres avaient des formes tout-a-fait humaine^ et étaient les gardiens de Bacchus, il ajoute aussi qu'il cause de leurs

détestables transformations, dont ils se servaient pour séduire les nymphes et les pastourelles, ils furent à jamais métamorphosés par Junon, vengeresse de la pudeur, en ces vilaines bêtes bien connues de tout le monde. Pour ne point rapporter ici tout ce qu'ont dit les mythologistes, ni comment les satyres ont été décrits par les anciens poëtes et représentés par les anciens artistes, on n'a qu'à consulter seulement S. Jérôme, lequel raconte que lorsque S. Antoine alla visiter S. Paul l'Hermite, il rencontra un satyre semblable en tout à ceux qui furent représentés par les poëtes et les peintres. Interrogé par le Saint : « Qui êtes vous? » il répondit : « Je suis une de ces créatures que l'aveugle paganisme nommait faunes ou satyres. » * C'est pourquoi nous prions M. Bastianini d'enlever au petit satyre la seule marque de satyre, je veux dire la petite queue, et qu'il soit sûr que ce retranchement sera bien accueilli, et digne de notre époque. Nous devrons faire de pareilles observations pour la Bacchante.

Les Bacchantes étaient des femmes et nullement des petites filles : et il est permis de croire qu'elles devenaient bacchantes, mais ne naissaient pas telles. Et puis qu'y a-t-il de commun entre l'aimable petite figure de notre artiste et les femmes furibondes de la fable? Elles portaient de courtes lances et des tyrses entourés de lierre et de pampres ; étaient vêtues de peaux de tigre, de cerf et de bouc ; souvent toutes

• IIybro.n. î'/i Vit. I'ivl. Hei-pin

nues, ornées d'un simple et fin voile, qui en flottant autour du corps n'en cachait souvent aucune partie; quelquefois aussi elles entrelaçaient dans leur chevelure des reptiles vivants ; couraient comme des furies semant l'épouvante, frappant, hurlant et faisant un vacarme horrible par le son d'instruments barbares; elles mangeaient des viandes crues. Nonnus les donne pour chastes, et raconte qu'en signe de chasteté elles s'entouraient la taille~d'un serpent lorsqu'elles se couchaient: Lycophron les qualifie d'impudiques. Vite, vite, cher M. Bastianini, rebaptisez vos deux petites figures; retranchez au petit satyre le bout de queue que j'ai indiqué plus haut, et votre œuvre sera une chose précieuse, charmante et rare. * Comme vos deux figures ont la tournure élégante et légère ; et comme en les regardant de tous les cotés elles se présentent bien et sont exactement proportionnées dans leurs membres! Comme les petits pieds se soulèvent de terre avec grâce et légèreté! Quelle vivacité dans les mouvements, quelle vigueur mutine, quelle variété d'har-

* Ou pourrait me l'aire observer que le jeune çrarcon n'est pas un Satyre, mais un Faune, pareeque les Faunes sont moins laids que les Satyres, et qu'il y a un exemple (le Faune dans les monuments reçu ■ illis par Bernard de Montfaucon, ayant des formes tout-à-fait humaines, sauf qu'il a la queue et les oreilles de bête. Cela importe peu. .le sais aussi que plusieurs artistes mof crues ont ennobli les Faunes en les dépouillant des différents signes de bêtes sous lesquels les anciens nous les ont dépeints, et cela ne me parait pas juste : mais au contraire les Faunes et les Satyres se représentaient plus ou moins sous les mêmes tonnes, de sorte que le Faune de M. de Montfaucon restera toujours une exception. Du reste, la figure de M liastianini est privée dc< oreilles de bête, et d'après la seoir queue, qui ne s'aperçoit pas a première vue, il n'est point permis de baptiser un -s ' i ) . • t par caprice, .te suis du nié me avis pour la petite Bacchante, qui ne doit pas absolu mon i porter ce nom ;i cause d, quelques feuilles lie pampre ,|ui tourent la tète.

monie dans les poses et dans la disposition de l'ensemble ! En voyant aussi bien unies ces charmantes créatures, mes souvenirs se reportent aux fleurs des champs qui se recherchent silencieusement par l'élan d'un transport voluptueux, et s'embrassent dans l'heureuse saison de leurs amours.

L'exécution matérielle du travail de M. Bastianini est aussi digne de louanges parfaitement méritées. Les proportions de toutes les parties sont exactes; la différence des deux sexes est bien marquée non seulement par leur caractère accentué, mais encore par la totalité des formes, la complexion, le moelleux, et le plus ou moins de délicatesse des chairs ; les corps ne sont nullement faits au tour , ni trop polis, mais bien artistement nuancés ; les plans graduellement sentis, et quelques-uns même presque invisibles : les contours sont parfaitement dessinés, les muscles bien attachés, les os et les jointures formés avec grande vérité, et sans tomber dans l'affectation, dans la dureté, dans l'extravagance; la draperie et le nu bien diversifiés ; et cela non seulement parceque la première acquiert une grande légèreté dans une matière solide, et est très naturelle dans ses plis , mais encore parceque le nu manque seulement de la couleur pour le croire de chair *. Somme toute, les beautés du groupe de M. Bastianini sont en si grand nombre que je m'arrête pour ne pas me donner l'air d'un panégyriste, et je me bornerai à inviter mes bienveillants lecteurs a visiter

, l'est «tonnant! En comparant li> modèle en plâtre avec le {Troupe

son atelier afin de les convaincre de leurs propres yeux que je n'ai rien exagéré dans ma description ; certain que la réalité surpassera tout ce que j'ai pu dire *. Mais avant de changer de sujet, il est de mon devoir de raconter comment M. Bastianini est parvenu au rang d'excellent sculpteur.

Jean Bastianini appartient à une pauvre famille du peuple, et puisque il naquît a S. Domenico de Fiesole, on se berce complaisamment dans l'idée de remonter à l'aimable et chaste génie de Mino. Pendant son enfance il travailla dans les carrières flesolanes ; mais quand il eut atteint sa treizième année il fut connu par le chevalier Inghirami, qui remarquant dans l'enfant une promptitude d'esprit et des dispositions naturelles pour les arts, l' acceuillit dans son établissement de S. Dome-nico. où par des soins assidus il publiait ses œuvres si justement célèbres sur les antiquités étrusques. C'est là que le jeune Bastianini travaillait moyennant un modique salaire, et pendant quelques heures de la journée il s'occupait de l'étude du dessin: son instinct le poussait avec ardeur vers la sculpture ; aussi lorsqu'il avait quelques moments de liberté il modelait des fi-

exécutè en marbre on rencontre dans ce dernier un propres évident; preuve acquise 411e Nf. Kastiauini pei l'ectionnait avec le ciseau ce '(ii'il avait déjà modèle avec la palette.

* Actuellement il n presque achevé en marljre une répétition de son joli proupe. dont il a perfectionné certaines parties en \ apportant des changements. Il a même suivi, lui <ju i est aussi modeste i|ii'hahile, les conseils, .jui lui avaient et,, donnés par l'auteur de cet article — A K.

gurines et des petits bas-reliefs : ce fut donc à cette époque qu'il s'engagea dans l'atelier du sculpteur Fedi, situé alors à la Quercia, sur la route de Fiesole.

Placé en qualité d'apprenti, le maître lui permettait de s'exercer à modeler en argile les diverses parties du corps humain, et de temps à autre il se plaisait à lui donner de sages conseils. A quinze ans il entra à l'atelier du défunt sculpteur Torrini, et là, accueilli avec plus de soins et d'amitié, il travaillait du ciseau pour son maître, à trois francs et demi par semaine. Pendant les heures de liberté le jeune Bastianini, quoique dépourvu d'études, mais pourtant poussé par un instinct qui demandait à se faire jour, et attiré surtout vers la beauté spirituelle de l'art chrétien, il faisait en pierre ou en marbre certaines figures, tantôt des petits bustes, tantôt des basreliefs, imitant à la perfection les anciens maîtres du XV. me siècle, que des négociants de renom, et des antiquaires très experts achetaient pour œuvres des temps passés. Ce fut en 1848 que M. JeanFreppa, antiquaire, rencontra le jeune Bastianini: il sut en apprécier avec intérêt le talent naturel, et s'empressa de l'attirer auprès de lui pour le diriger vers des études plus étendues et plus méthodiques, en lui proposant de travailler uniquement pour son compte, à deux francs par jour, indépendamment de toute fourniture nécessaire pour l'exercice de l'art du sculpteur. Ainsi il lui assigna un atelier, l'engageant à se faire apprendre à lire, à écrire, et un peu l'arithmétique : au bout

de trois mois le jeune homme fut en état de s'adonner

de lui môme à la lecture des livres d'histoire et des beaux arts, afin de mieux nourrir sou intelligence : il fut aussi largement pourvu de modèles, d'exemplaires et d'instruments pour se perfectionner dans son art ; de sorte que n'ayant jamais manqué d'étudier, tous ceux qui vont lui rendre visite sont saisis d'admiration pour les progrès artistiques de son génie. Il exécuta plusieurs bustes de femmes célèbres du XV. me siècle, des potraits de personnages marquants, la statue d'une mendiante, et des bas- reliefs et des bustes sculptés sur bloc du premier coup, à l'instar du divin Michel- Ange, c'est-à-dire sans en créer les modèles, et par conséquent sans l'indication des points géométriques : enfin il composa le groupe que nous avons déjà signalé et décrit. Ce groupe fut acheté pour onze mille francs par M. Wonviller de Naples, amateur distingué, qui fît également exécuter, aussi en marbre, d'une dimension demi-nature les quatre Saisons, destinées à orner les niches de sa maison de Sorrento à Naples. Maintenant M. Bastianini commence à être connu et estimé généralement : il fut visité, pendant ces derniers jours, par la Grande Duchesse Marie de Russie, qui aurait bien acquis le groupe des deux enfants (tellement elle en fut éprise), s'il n'avait pas été déjà vendu. M. Webb de Londres désira avoir deux bustes en marbre de M. Bastianini dans le style du XVI.""' siècle, et fut tellement touché du talent de notre artiste que, lui ayant ;t peine l'ait connaître sa fille, le chargea d'en produire le portrait avec costume du temps de la Renaissance, tel qu'où peut eu voir le plâtre dans

l'atelier du sculpteur. Il fit aussi le buste de la comtesse Pandolfini Nencini, après la mort de cette dame, commandé par les héritiers ; il est d'une telle ressemblance et vitalité, qu'on en reste saisi d'admiration. Actuellement il achève une grande cheminée dont l'entablement est soutenu par deux chimères dans le style du XV.me siècle en brocatelle d'Espagne. Parmi tant d'autres ouvrages nous devons encore mentionner une Sainte Famille, bas-relief, qui, par tous les sculpteurs et peintres de Florence qui la virent chez un antiquaire, fut attribuée au Verrocchio; puis achetée par un négociant d'objets d'art, grand connaisseur français, et vendue à Paris pour un des plus grands Musées d'Europe, où elle existe toujours comme œuvre du moyen âge.

Plusieurs personnes reprochent a M. Bastianini de ne pas être entré chez un sculpteur en renom et professeur de l'Académie de Florence pour apprendre et se perfectionner à son école. Voila de beaux reproches ! 11 fit plus sagement de rester lui-même, et de ne suivre que l'impulsion de son imagination, de son intelligence, de sa propre sensibilité; car il faut bien dire avec toute justice que, s'il eut agi autrement, les maîtres en titre, très probablement, l'auraient fourvoyé.

Buste représentant Marsilio Ficino.

Dans la cathédrale de Florence existe le monument de Marsilio Ficino. Un beau jour, un antiquaire fit prendre une longue échelle en bois, et ordonna à un plâtrier d'aller mouler le buste de ce philosophe et commentateur de Dante Alighieri. Le moule fait, il l'envoya à l'atelier de Bastianini, qui, sur commande, se chargea de reproduire le buste en trois semblables, en terre cuite, qui devaient bien représenter le portrait de Marsilio, mais avec un mouvement de tête un peu différent de l'original; et de plus il devait être coiffé d'un bonnet pareil à celui qui coiffe la tète du Benivieni du Louvre. Nous pouvons dire avec certitude qu'un de ces bustes fut acheté par M. Sloane, un autre par un Anglais: et le troisième est toujours à Florence dans les mains d' un marchand d' antiquités.

Plusieurs amateurs l'ont vu, et ont été sur le point de l'acheter; mais quand ils ont interrogé le possesseur sur l'ancienneté de l'objet, ils se sont retirés sur sa réponse: N071 ne so nulla (je n'en sais rien). Pauvre ignorant! il n'en sait rien, en effet !

Le ï) août 18f)7, un courtier conduisit M. de Beaucopur <'t M. Leroux voir ce buste : ils

s'aperçurent qu'il n'était pas ancien. Alors la crainte de tomber dans le faux prit tellement à ces amateurs, que, devant un buste en terre cuite de Bindo Altoviti et le portrait en marbre d'Hercule II, Duc de Ferrare, ils restèrent indécis. Le portrait de Bindo provient de la maison Albizzi, et le portrait du Duc de Ferrare est sorti, qui sait quand, du Palais des Médicis, aujourd'hui Riccardi. C'est moi qui possède ces deux objets, et je puis les garantir pour anciens.

Buste en terre cuite représentant Jérôme Benivieni poëte florentin.

Jérôme Benivieni! Voilà la pièce qui, une fois découverte du voile qui l'enveloppe, fera tressaillir bien des marchands, bien des amateurs, et peutêtre M. le comte de Nieuwerkerke, directeur général des Musées Impériaux du Louvre.

Il faut, relativement à cet objet, raconter en détail sa naissance, son développement, et son enterrement que dis-je? son installation solennelle au

Musée du Louvre, au milieu des Prisonniers de Michel-Ange, de la Nymphe du Château d'Anet par BenvenutoCellini, d'un charmant portrait de femme de Desiderio da Settignano, et de tant d'autres magnifiques sculptures du XV. ,m et du XVI."1" siècle.

Malheureux Bastianini ! Il est dix heures au moment où j'écris ces lignes, c'est-à-dire l'heure de ton déjeuner. Pas d'huîtres, n'est ce pas? ni biftek, ni côtelettes, ni vin de Bordeaux, ni fromage de Roquefort, ni pèches de Montreuil, ni chasselas de Fontainebleau, ni une demi tasse de Moka. Un morceau de pain, des haricots assaisonnés avec de mauvaise huile et du vinaigre, et un verre de vin frelaté, voilà ton déjeuner. Par Dieu ! c'est un repas proportionné au 350 francs que ton Benivieni mit dans ta bourse.

Mais commençons l'histoire de ce chef-d'œuvre.

Lorsque l'antiquaire Freppa était sur le point de cesser son commerce, me montra une tète en plâtre qui me causa un grand étonnement. « Qu'est ce que c'est que ça? lui demandé-je. » — « C'est la tète d'un buste que je possède, et que je vous montrerai quand Bastianini l'aura restauré. »

Deux mois après j'aperçois chez Freppa le fameux buste que j'admire, mais que je déclare sorti de la tète et des mains de Bastianini. Freppa ne peut pas le nier. Cependant je lui en demande le prix: il me répond: «Mille francs.» Je lui en offre cinq cents, et il les refuse. Pour six. cents le Benivieni aurait été1 a. moi : mais je ne voulais le

payer que cinq cents, parceque je craignais les reproductions.

A cette époque vint à Florence M. Rivet, qui vit bien le Benivieni, mais qui n'eut pas le courage de l'acheter, ayant pu savoir par un employé de Freppa que le buste était moderne (3).

Cependant, en passant par Milan, il en parla à M. de Nolivos, qui s'y trouvait, et il lui proposa d'aller voir le Benivieni, de l'examiner attentivement, et de l'acheter en compte à demi s'il le croyait une œuvre de valeur.

En effet M. de Nolivos, arrivé à Florence, s'empressa d'aller chez Freppa. En dix minutes l'affaire fut terminée. M. de Nolivos offrit à M. Freppa la somme de sept cent francs, qui fut acceptée, mais à la* condition de participer au bénéfice qu'aurait pu donner le Benivieni en cas de vente. « J'accepte, » répondit M. de Nolivos.

Voilà le buste emballé et partant pour Paris.

Nous sommes à l'Exposition rétrospective organisée, en 1865, dans le palais des Champs Elysées, par les soins de l'Union centrale des beaux arts appliqués à l'industrie.

Quel fut l'objet qui, plus que tout autre, reçut le suffrage de la foule, et même de l'Empereur des Français ? Le Benivieni de notre sculpteur Bastianini.

Trois ou quatre mois après, si je ne me trompe, la magnifique collection d'objets d'art et de curiosité de M. de Nolivos est mise en vente à l'Hôtel Drouot. Le buste du poète florentin Jérôme Benivieni reste adjugé à M. le comte de Nieuwerkerke pour la bagatelle de 13,600 francs!

C'est moi qui donnai à Bastianini la nouvelle de cette victoire, qu'il venait de remporter sur les grandes intelligences françaises et sur les malins de l'Hôtel Drouot. Il se montra content de prime abord, mais il devint morne quand je lui répétai: « 13,600 francs! »

Freppa, au contraire, prit un air gai, sachant que, selon la convention, il toucherait la somme de mille francs au moins.

Les antiquaires, et surtout plusieurs artistes de Florence se réjouirent avec leur collègue, et se moquèrent du directeur du Louvre et de toutes les dupes, qui dans l'enchère poussèrent le Benivieni à une somme si extraordinaire.

Après cinq ou six jours la fièvre se calma.

S. A. I. le Prince Napoléon, accompagné par M. Adrien de Longpérier, me fît l'honneur, le 15 mars 1866, de monter chez moi pour visiter ma collection d'objets d'art. M. de Longpérier me demanda, en présence du Prince, si je croyais le Benivieni, acheté par M. le comte de Nieuwerkerke, œuvre du XV.,ne siècle, ou une imitation. Je lui répondis que le Benivieni n'était que le portrait d'un fabricant de cigares, habillé et coiffé selon la mode du XV. me siècle, fait par le sculpteur florentin Giovanni Bastianini.

Le prince et M. de Longpérier se mirent à rire.

Un jour du mois de mai suivant, M. le comte de Nieuwerkerke me fit l'honneur de me recevoir chez lui, et, avec une courtoisie exemplaire, il me montra un à un tous les objets (\e sa magnifique collection alors naissante.

J'aperçus au milieu d'un vaste salon, en le traversant, le Benivieni ; mais le comte ne me le montra pas. Peut-être craignait-il de m'entendre répéter la même histoire, qu'en peu de mots j'avais contée au Prince Napoléon et à son compagnon de voyage, M. Adrien de Longpérier, deux mois auparavant.

Arrivons aux premiers jours de l'année 1867.

Voici encore MM. Rivet et de Nolivos à Florence, à la recherche, probablement, d'un autre Benivieni, ou d'un buste semblable.

Je ne sais par quel hasard M. de Nolivos fut amené dans l'atelier du sculpteur Bastianini. Le l'ait est que cet artiste se trouva bafoué par ce monsieur de la manière la plus cruelle. «Et vous, dit-il à Bastianini, vous osez vous dire l'auteur du Benivieni, acheté à ma vente par le comte de Nieuwerkerke ? Allons donc, vous n'êtes qu'un imposteur. Je vous conseille de faire un voyage à Paris et de vous présenter aux connaisseurs et aux amateurs comme le créateur du Benivieni. On vous rira au nez, soyez-en sûr, et peut-être vous mettra-t-on à Charenton. »

A ce point je devrais raconter la scène un peu trop scandaleuse que M. de Nolivos eut la faiblesse de provoquer dans l' atelier d'un artiste honnête et très habile. Il nous suffira de dire que, sans la présence de personnes amies de tous les deux, la chose se serait très mal terminée.

Dès ce moment M. Bastianini se mit à recueillir des documents pour prouver que l'auteur du buste en terre cuite de Jérôme Benivieni c'était bien lui. Ces documents, il nous les a confiés, et nous les publions aujourd'hui ( 1).

Maintenant nous dirons ce peu de mots à ces messieurs qui sont à la direction des Musées Impériaux. « Le buste de Jérôme Benivieni, que des circonstances que j'ignore ont placé au Louvre, ne doit pas y rester : il faut se décider à l'ôter ; mais, en le retirant de tout prés des chefs-d'œuvre qui l'entourent dans ce moment-ci, vous ne pouvez, faute de tomber dans une affreuse contradiction, que l'envoyer au Luxembourg, ou à l'Ecole des Beaux Arts pour servir de modèle d'étude aux jeunes artistes. » (5)

La Chanteuse florentine.

M. R. . . . se vantait un jour vis-à-vis de ses collègues en connaissance d'antiquités, de toute la force de sa voix, que M. Bastianini n'aurait jamais pu le tromper. Cet habile sculpteur vint à le savoir, et un beau jour parut, à ce que j'ai entendu dire, cette jolie statuette que nous ne connaissons que d'après la gravure publiée par M. Philippe Burty dans son ouvrage intitulé Chefs-d'oeuvre des arts industriels.

Nous n'avons jamais pu apprendre par quel moyen M. R. . . . devint possesseur de la Chanteuse florentine, mais il nous suffit de savoir

que Bastianini a confié à quelqu'un qu'il en était l'auteur (6).

Nous trouvant à Paris dans les mois d'août et septembre 1867, nous avons employé bien des moyens pour voir cet objet d'art qui, avant sa vente, a même été célébré par la plume de Rossini, et qui a fait débourser à M. E. André, qui. en est actuellement l'heureux possesseur, près de 8,000 francs. M. André n'étant pas alors à Paris, nous n'avons pu satisfaire notre curiosité. Mais si Dieu nous fait vivre encore une année, nous verrons la Chanteuse, et alors nous pourrons juger si réellement elle est fille de l'artiste qui se vante de l'avoir mise au monde. Nous possédons tel agent chimique qui découvre la sueur de M. Bastianini, n'importe sur quelle matière pourrait-il l'avoir laissée tomber.

Voici maintenant, à l'appui de la beauté de cette œuvre d'art, des phrases que nous avons tirées du volume de M. Philippe Burty et d'une lettre de M. Bonnaffé, que M. Freppa a bien voulu mettre à notre disposition.

M. Burty dit: « A l'exposition rétrospective, organisée en 18G5, dans le palais des Champs-Elysées, par les soins de l'Union centrale des beauxtras appliqués à l'industrie, les amateurs se près-

sèrent autour d'une adforable statuette de jeun femme florentine : elle est debout, les hanches emprisonnées dans une robe de damas broché, qui porte des traces de dorure; elle chante à pleine voix la musique dont elle tient la partition dans les mains. C'est l'œuvre d'un artiste de génie dont on ignore le nom et l'école (7), et c'est très probablement le portrait de quelque princesse de cette cour des ducs d'Urbin, si polie et si galante, si lettrée et si artiste. »

Faisons parler ensuite M. Edmond Bonnaffé. « A cette occasion (dit cet amateur dans la lettre écrite à M. Freppa le 11 janvier 1866) je vous demanderai, Monsieur, si vous connaîtriez à Florence quelque buste intéressant en terre cuite, dans le genre de celui de M. de Nolivos ; * seulement je désirerais un buste de jeune homme, ou de jeune femme, enfin un sujet gracieux. Je n'ai pas besoin de vous dire que ce que je cherche doit être beau, et de la main de quelque artiste du XV. me siècle. Si vous connaissiez un buste répondant à ce signalement et si vous vouliez m'en dire la prix, je vous en serais reconnaissant. Une figure entière en terre cuite dans le genre de «•elle que M. Castellani a rapportée à Paris **, et

• C'est le limfrtr»!

•' l eM la r/tiiii/c-isr

qui a environ 40 centimètres dé hauteur, me conviendrait aussi très-bien, si l'objet était remarquable et en bon état de conservation. »

Charmante Chanteuse florentine, si mon jugement, après que je vous aurai vue et examinée, sera différent de celui que tant d'amateurs intelligents ont donné sur votre âge, vous me ferez, j'espère, un soir, au clair de la lune, entendre votre voix, car vous ne seriez pas moins rajeunie que de quatre siècles (8).

Jérôme Savonarola.

Ce fut encore pour donner une leçon à M. A. R

qui se vantait, comme nous avons déjà dit, de connaître à première vue les œuvres de Bastianini, que ce sculpteur fit, d'après une ancienne médaille, le buste en terre cuite du célèbre moine qui fut brûlé vif sur la place délia Sifjnoria.

La personne qui se chargea de le vendre demeurait à Fiesole : c'est là par conséquent que M. R.'... dut se rendre pour voir et pour marchander l'objet. Il ne l'acheta pas, à cause du prix trop élevé qu'on lui avait demandé.

Mais avant de quitter la maison du vendeur, il

se fit promettre qu'on l'informerait exactement de toutes les offres que d'autres marchands ou amateurs pourraient faire, afin de les surpasser, si bon lui semblait.

Peu de temps après, un courtier s'approcha de M. Capponi, marchand de tableaux dans la rue Borgognissanti, et, sous le prétexte de lui montrer des tableaux qui étaient à vendre dans une villa de Fiesole, il le conduisit à la maison où le Savonarola était tendu en piège. Notre marchand, à peine fut-il entré dans la souricière, feignant d'examiner les cr '(Tûtes, mais du coin de l'œil regardant le buste en terre cuite:

— Et combien voulez-vous de ce moine, demanda-t-il d'un ton méprisant ?

— Et les tableaux, les voulez-vous ? lui répondit-on. Voyons, tâchons de faire toute une affaire.

— Si je dois dire la vérité, aujourd'hui je ne me sens point porté pour les tableaux. Je voudrais bien acheter le moine, si le prix en était raisonnable.

— Nous en demandons, monsieur, deux mille francs.

— Je vous en donne cinq cents.

— Pour mille, il est à vous.

— Non, six cents.

— Sept cents.

— Six cent cinquante.

— Prenez-le.

Le buste en terre cuite de Jérôme Savonarola est enlevé par le marchand de tableaux, porté chez lui et placé sur une console en bois sculpté.

L' odeur de la viande à sucer arrive au nez des mouches : le bourdonnement commence : elles déploient leurs ailes et tombent avec la rapidité de la foudre dans la modeste maison de notre ancien marchand de charbon (9).

Voici la liste des amateurs, des marchands et des artistes qui allèrent voir le buste: MM. Alex. Franchetti, Charles Otley, Spence, Feroni ancien directeur des musées de Florence, Tricca, E. Grazzini, Arrighi, Metzcher, Freppa, Egidi, Corsi, Alexandre Foresi.

Tous, nous fîmes des offres; tous nous étions parfaitement convincus que l'objet était ancien.

A peine M. R. . . . vint-il à savoir que le Savonarola était dans les mains de M. Capponi, qu'il se mit en colère; puis il devint morne : mais ensuite il se calma, du moment qu'il eut une entrevue avec l'individu qui était chargé de la vente (!!!!!).

Un soir, regardant, une chandelle à la main, le buste du Savonarola, j'offre à M. Capponi, sa famille présente, deux mille francs. Il me répond en avoir refusé quatre mille. Alors je lui dis, comme pour me moquer de lui, que son buste, soit à cause de sa beauté, soit à cause du personnage qu'il représentait, valait au moins dix mille francs, et qu'il aurait sacrifié l'intérêt de sa famille, s'il se laissait éblouir par une somme moindre.

M. Capponi ne fit pas le sourd, et s'en tint à

mon conseil; car, vingtquatre heures après, le buste

était vendu pour dix mille francs aux artistes

Costa et Banti.

Ces messieurs exposèrent ce chef-d'œuvre au palais Riccardi, en 1864, au profit des pauvres. Pas un artiste, pas un marchand, pas un amateur, ne put concevoir le moindre soupçon sur l'authenticité de l'objet.

Mais lorsqu'à Paris La Chronique des arts du 15 décembre, et à Florence le Dirillo du 19 du même mois déclarèrent que le portrait en terre cuite représentant Jérôme Benivieni était un ouvrage moderne fait par Bastianini, les propriétaires du Savonarola, conçurent de la défiance, et se rendirent à l'atelier de leur collègue et ami pour rechercher la vérité. Ils la trouvèrent d'abord dans l'aveu

même de Bastianini; puis dans l'admirable exécution du portrait du feu M. le comte Jenison, lequel démontre aux plus incrédules que la main qui a modelé cet ancien diplomate avait modelé aussi le buste en terre cuite représentant Jérôme Renivieni.

Tandis que les amis de M. le comte de Nieuwerkerke font tant de tapage pour défendre une faute de M. le directeur des Musées Impériaux, les artistes Costa et Banti opposent la déclaration suivante, qui leur fait le plus grand honneur (10).

« Les soussignés par intérêt pour la vérité se font un devoir de déclarer publiquement que le buste en terre cuite colorié (représentant Jérôme Savonarola), exposé en 1864 à Florence au Palais Riccardi, acquis par eux dans la croyance que ce fût une œuvre d'art du XV.me siècle, et jugé comme tel par les plus eminents artistes de l'Europe, est au contraire un travail du sculpteur vivant Bastianini de Fiesole, qui, aujourd'hui même, leur en a fait une déclaration formelle.

19 janvier 1868

Giovanni Costa Cuistiano Banti. *

Terre cuite d'après Ghiberti.

M. Timbal étant à Florence, il y a quelques années, fit l'acquisition (pour cent francs) d'une terre cuite représentant la Vierge et son Enfant, entourés et adorés par des Anges. Oh! l'heureuse trouvaille pour cent francs! dut se dire M. Timbal. Mais virtgtquatre heures après, un jaloux souffle à l'oreille de notre amateur que l'objet est tout bonnement le dixième surmoule au moins, qu'un malin venait de faire d'après un original, que l'on avait vendu dans le temps à M. C. L. Eastlake, directeur de la Galerie Nationale de Londres.

Comme il est facile de se l'imaginer, M. Timbal se mit en colère, et courut tout de suite chez le marchand pour lui rendre sa terre cuite ; mais il le trouva inflexible, et il dut s'entendre dire: « Monsieur, si ma terre cuite eut été un original de Ghiberti, vous ne seriez pas venu me la rendre, parce qu'elle aurait valu au moins trois mille francs. Gardez la copie, et moi je garderai les cent francs. »

* Pans la roller-tion Sauvapeot. an Louvre, existe une terre mite semblable, et probablement ancienne.

Ah ! si cette œuvre, au lieu de porter îa tache d'une reproduction moderne, eut été ancienne, mais avec quelque figure aux mains de fourchette, nous l'aurions vue très probablement dans un Musée de ce monde faire pendant à une autre Vierge en marbre, que nous classerions volontiers dans le genre de travail chinois plutôt que dans celui de la Renaissance italienne.

Pastiche en bois vermoulu, stuc, étoupe et chiffons.

Giovanna Albizzi.

Ce fut le menuisier L. Marinari qui fut charge d'unir ensemble , au moyen de colle forte et de chevilles, les différents morceaux d'un vieux bois vermoulu; puis M. Raphaël Cavalenzi, sculpteur en bois, dut faire ressortir de ce tronçon une ébauche grossière de buste de femme que Bastianini, qui n'avait jamais employé les outils de son ami Cavalenzi, perfectionna plus tard ; mais, pour achever cette œuvre, dut-il encore employer une matière composée de stuc, d'étoupe, de chiffons; en outre, les couleurs, et môme de l'or, je crois, pour l'imitation de l'étoffe de la robe.

Un fripier, surnommé Giangio (François Simonetti), demeurant Via délie Lande , fut chargé de la vente de cet objet d'art. Les antiquaires, qui, les premiers, s'empressèrent d'aller voir la Giovanna Albizzi , furent: M. Ch. Brini, son frère Alexandre. M. Rusca et M. Gagliardi.

M. Ch. Brini, qui avait déjà offert à Giangio mille francs, voulant avoir mon avis, me conduisit devant le buste.

C'est très beau, lui dis-je ; mais c'est en très mauvais état : car la matière dont on a fardé le bois n'y tient pas assez solidement, et peut s'en détacher un beau jour. Que vaudrait alors le simple bois sculpté?

Il faut pourtant que je le déclare : l'idée d'une falsification me passa, un moment, par la tète.

M. Ch. Brini, me voyant froid en face de ce buste, se refroidit à son tour et retira son offre de mille francs.

Quelques jours après, la Giovanna Albizzi fut achetée par un marchand au prix de six cent francs, et renfermée dans la boite à miracles.

M. Timbal, élève de M. Flandrin, et peintre d'une chapelle de S. Sulpice, grand amateur, très riche, passe par Florence, Voit la Giovanna, offre d'abord un prix qui ne suffit pas , puis en offre un autre qui est accepté : et le voilà possesseur d'un trésor (11).

Oui, d'un trésor ! car les plus fameux connaisseurs de Paris s'extasièrent devant ce pastiche de notre ami Bastianini.

Marbre.

Lucrezia Donati.

Allor c!i' io penso di do 1er mi alquanto

De' pianti e de' sospir miei teeo, Amore :

Mirando per pielà 1' afïïitto core,

L' immagin vefrg-o di quel viso santo.

K parmi allor si bella, e dolce tanto,

(.'lie vertrognoso il primo pensier more : Nasoeno un altro poi con uno ardore Di ringraziarla, e le sue laudi canto.

La bella inmagin, che lodar si sente,

Corne dire il pensier. rhe lei sol mira, Sen la più bella, e pii'i pietosa assai.

Quinci sorge un disio novo in la mente fli veder quella, eh' ode, parla, e spira, K torno a voi lucenti e dolei rai.

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