‹ Tour de Babel, ou, Objets d'art faux pris pour vrais et vice versaChapitre 2 sur 9 · I.ORKN/0 DE'MEDR'I (lettO II. MaONIKICO · texte numérisé non relu

I.ORKN/0 DE'MEDR'I (lettO II. MaONIKICO

Le Benivieni, le Jérôme Savonarola, la Chanteuse florentine et la Giovanna Albizzi sont de vrais chefs-d'œuvre de notre ami Jean Bastianini; mais sa Lucrezia Donati qui nous appartient, et que nous avons payée quinze cents francs, est son coup-de-maitre : qu'il nous soit permis d'employer une telle expression.

— Qu'en ferai-je de ce vieux morceau de marbre, qui est dans un coin et parmi les ordures de mon atelier? se dit un jour Bastianini, après avoir examiné ses poches,, qui ne contenaient pas le plus petit liard .... Voyons, si j'improvisais un buste et si je venais à bout de faire un peu d'argent?

Le vieux bloc est placé sur l'escabeau ; et notre sculpteur, le marteau et le ciseau en main, frappant à droite et à gauche, obtint, après une vingtaine de jours, un buste de jeune femme qu'il baptisa du nom de Lucrezia Donati, tant aimée et célébrée par Laurent le Magnifique.

Il est bien plus aisé aux artistes de copier la nature vieillie , que la fraicheur des traits ; et plus aisé, de même, de dessiner des bossus et des estropiés que des personnes bien faites et bien proportionnées. Les rides., les sillons, les bosses osseuses, musculaires et tendineuses, la peau fanée, flasque et pendante, sont de détails à dessiner ou à modeler, qui n'offrent pas les mêmes obstacles que les contours délicats et suaves d'une jeune et charmante femme de vingt ans. Bastianini, pour sa Lucrezia Donati, a eu un de ces moments de génie qu'on ne retrouve pas deux fois dans la vie. Il a réalisé une œuvre, qui n'aurait pas de prix si elle était ancienne et signée: OPUS MINI.

Mais c'est de Bastianini qu'elle est née, et en ce cas combien en donneriez-vous, voyons, M. de Nieuwerkerke? Dites-nous, quel prix vous mettrez sur le Benivieni au moment où vous serez forcé de convenir que c'est Bastianini qui l'a fait?

Or voici les /personnes qui furent saisies d'admiration devant mon buste en marbre ; et leurs jugements respectifs.

M. Louis Egidi dit : « Si vous ne m'aviez pas averti d'avance que c'est une œuvre moderne, je l'achèterais , les yeux fermés , comme ancienne. Voulez vous jouer un tour à M. R. ... ? Vous n'avez qu'à placer le buste .dans un endroit quelconque : vous êtes sûr qu'il va donner dans le panneau, et qu'il est capable d'en offrir jusqu'à six mille francs.

M. le baron Gariod m'avoua que jamais de sa vie il n'avait vu une imitation pareille.

M. Emile Burci, ancien inspecteur de la Galerie des Offices, et M. Cavalcaselle jugèrent la Lucrezia Donati pour être le chef-d'œuvre de Mino de Fiesole, et me prièrent en grâce de l'exposer au Baryellij, où elle aurait écrasé tous les bustes et

les sculptures en marbre du musée. M. Cavalcaselle ajouta qu'il la mettrait sous cloche.

M. C. I). E. Fortnum de Londres, un des plus distingués et des plus difficiles amateurs d'objets d'art, que je connaisse, voulait, pour un prix raisonnable et proportionné à ses moyens, m'acheter la Lucrezia: mais, sur le point de conclure l'affaire, je lui avouai, pour ne point le tromper, que Bastianini en était l'auteur. D'abord il ne voulait pas le croire: mais ensuite, vaincu par mes explications, il s'écria : « Dorénavant il ne faut plus rien acheter. »

M. Francolini, peintre et excellent restaurateur de tableaux , ne prononça , devant la Lucrezia Donatiy que ce simple. mot: « MINO. » Et nous ripostâmes: « BASTIANINI. » « Mon cher docteur, reprit-il, vous voulez vous moquer de moi. » « Tenez, » lui repondis-je, en lui montrant le reçu de quinze cents francs que M. Freppa m'avait signé; et M. Francolini resta pétrifié.

M. Paul Dubois, l'auteur du Chanteur italien, comme Bastianini est 1' auteur de la Chanteuse p.orcntine, me disait qu'il ne pouvait pas comprende comment un artiste du XIXme sièle pût se pénétrer à tel point du style du XVme siècle, et le reproduire d'une manière si parfaite. Il croyait

qu'un artiste vivant avait fait la Donati, parce que je l'en assurais.

M. Adrien de Longpérier, MM. Mannheim père et fils et M. Couvreur, auraient bien jugé, nous en sommes persuadé, la Lucrezia comme ancienne, s'ils n'avaient pas été prévenus par nous qu'elle était moderne.

MM. de Nolivos et Rivet, seuls, fra cotanto senno, il faut le proclamer hautement pour faire honneur à leur tact fin, exercé et sûr en matière d'objets d'art, reconnurent, à première vue, que la Lucrezia Donati était une œuvre de notre habile sculpteur Jean Bastianini de Fiesole!

Bronze.

La Vertu qui opprime le Vice.

Un soir M. le baron de Monville se trouvant probablement assez mal éclairé à l'Hôtel délia Fontana, à Florence, acheta pour bronze ancien La Vertu qui opprime le Vice, par Jean de Bologne.

Quelques momens après, M. G et moi nous

allâmes rendre visite à M. le baron, qui s'empressa de nous montrer 1' achat qu' il venait de faire pour £0 napoléons d'or.

« C'est faux, » dis-je à l'oreille de M. G ; mais

cet antiquaire, ne voulant pas sans doute admettre

mon jugement, déclara à M. le baron, avec une puissance de voix à casser les vitres, que l'objet était magnifique et bien réellement ancien.

Je crus convenable, pour ne pas faire de la peine à M. le baron, de me tenir tranquille et de

ne pas insister davantage près de M. G ; mais

le lendemain je pus acquérir la certitude que l'objet était sorti de la boutique de Louis Magri, fondeur en métaux.

M. le baron de Monville ne nous pardonnera pas, nous en sommes certain, la publication de ce fait, car M. le baron tient beaucoup à son infaillibilité. Nous, au contraire, ayant été l'un des élèves du célèbre chirurgien Roux, nous imitons notre regrettable maître lorsqu'il s'agit d'avouer les méprises dans lesquelles soit en science, soit pn littérature, soit en fait d'art, tout homme est sujet à tomber.

Repoussés.

Petit bouclier en fer.

Il y a bientôt trois ans, je fus appelé par MM. Basilewshi et le docteur Guastalla pour donner mon opinion sur ce bouclier.

A peine me fut-il présenté, que je n'hésitai pas un instant à le déclarer faux; et c'est pour ce motif qu'il ne fut pas acheté.

Cependant M. Basilewski ne fut pas assez convaincu, car plusieurs fois il me répéta: « Docteur, n'allez pas trop vite avec vos jugements ; vous pourriez me faire perdre un magnifique objet: regardez-le avec un peu plus d'attention. »

Je lui déclarai de nouveau que le bouclier était

faux, mais que s'il ne voulait pas s'en rapporter tout-à-fait à moi, il y avait là M. Guastalla qui pouvait bien donner aussi son opinion. M. Guastalla n'ouvrit pas la bouche, et M. Basilewski n'acheta pas le bouclier.

Deux mois après, j'eu la certitude que cet objet était faux, et qu'il avait été fait par G. . . .

Bouclier en cuivre.

Il n'y avait pas longtemps que de la munificence de M. Charles Otley j'avais reçu en don le modèle en bronze représentant Neptune par Benvenuto Cellini, lorsque M. Egidi, négociant d'antiquités à Florence, me confia qu'il était devenu possesseur d' un objet aussi beau et aussi important que mon Neptune. Il m'en montra la photographie, et, à la vérité, j'en fus frappé, tant pour la composition que pour sa finesse, qui étaient supérieures et hors ligne.

— Mais, est-ce ancien? demandai-je à M. Egidi. « Sans le moindre doute, me repondit-il. » Je le priai de me montrer l'objet même, mais il ne put pas satisfaire mon désir, parce que son associé lui avait défendu de le montrer à qui que ce fût.

Un an après, le prince Napoléon vint à Florence pour faire acquisition d'objets d'art, et M. Egidi s'empressa de lui montrer son fameux bouclier.

M. de Longpérier, qui était de la suite du Prince, et qui se trouvait présent à 1' exhibition du bouclier et à une demande de 20,000 francs, eut quelques doutes sur 1' authenticité de l'objet, et dit à M. Egidi: « Le bouclier est beau, le prix ne nous épouvante pas, mais nous voudrions avoir là dessus l'avis du docteur Foresi. »

Voilà alors M. Egidi à la piste du docteur Foresi, qu'il trouve enfin chez M. Charles Otley via dé Pepi N.° 5.

— Montez en voiture, je vous prie, et suivez-moi, me dit-il.

— Où allons nous? lui demandai-je.

— Nous allons chez moi pour vous montrer le fameux bouclier. Le Prince Napoléon désire votre avis sur son authenticité avant de l'acheter.

Nous arrivons: M. Egidi entre dans une petite pièce, prend le bouclier, et me le montre. — Moderne, galvano, modernissime. — Il ne voulait pas se persuader, mais il finit par en convenir.

Ce marchand honnête me pria de bien faire comprendre à M. de Longpérier et au Prince Napoléon,

qu'il n'était pas allé au palais Pitti pour les tromper, et de leur dire qu'il avait été volé par un marchand des Romagnes.

Peu de temps après, on m'assura que l'objet avait été fabriqué à Bologne ; que le faussaire l'avait vendu à un antiquaire de Rieti, qui donna en échange du fromage de chèvre pourri, et que l'antiquaire de Rieti l'avait écoulé à M. Egidi pour la somme de 70 napoléons d'or.

Le baptême de Jésus Christ.

C est une plaque d'argent travaillée au repoussé et que nous achetâmes comme ancienne chez le même marchand qui vendit à MM. Consani et Beck (séparément à chacun) une Tète de Minerve fausse, et à M. Rivet \a. Tête déjeune romaiyi également fausse.

Cet objet qui nous rappela la première manière de Ghiberti, fut exposé au Barijello en 1865, et personne n'eut le moindre doute sur son authenticité.

Depuis je fus assuré que la plaque était fausse, et qu'on l'avait vu faire, d'après une gravure, à M. G. . . très-habile ouvrier.

Faïences.

Un Plat à reflets métalliques.

Pour 30 francs j'achetai au capitaine Andreini ce plat cassé, avec pleine certitude qu'il fût ancien. M. Guastalla vint un jour chez moi, s'en amouracha, le paya 300 francs, et l'envoya à Paris à M. Basilewski, en lui faisant observer que si le plat n'était pas cassé aurait-il valu au moins 1,000 francs.

A peine M. Basilewski eut-il cet objet, qu'il s'empressa de le montrer à M. Delange, qui n'hésita pas un moment à le déclarer faux.

Ce plat, dix jours après, revenait à Florence chez M. Guastalla, qui court me prévenir de la bé-

vue dans laquelle M. Delange était tombé, et de la satisfaction qu'il éprouvait pour être devenu une seconde fois possesseur d'un objet qu'il ne céderait qu'à un prix bien supérieur à celui fait à M. Basilewski.

Pendant que M. Guastalla et moi nous nous, moquions à cœur-joie de M. Delange, je rencontre un jour le capitaine Andreini, et je lui conte l'affaire: mais que me répond-il? Que M. Delange avait parfaitement raison ; et pour me convaincre, il me conduisit chez lui pour me montrer la lettre avec laquelle le nouveau Maestro Giorgio avait envoyé au capitaine différents essais de sa fabrication ; — et parmi lesquelles il y avait le plat que M. Guastalla, M. Basilewski et moi. avions jugé ancien.

Il va sans dire qu' une demie heure après j'étais chez M. Guastalla pour reprendre le plat, et pour lui rendre la somme qu'il m'avait payée.

Vases à arabesques sur fond bleu.

Lorsque nous fîmes à Florence, dans le palais dit del Bargello, avec le concours du gouvernement et des particuliers, la première exposition

d'objets d'art et de curiosité du Moyen âge et de

Ja Renaissance, M. le baron Hector G envoya

ces deux vases.

Comme j'étais de la commission, je lui fis savoir que ces vases ne pouvaient pas être acceptés parce •qu'ils étaient modernes. Il engagea avec moi une longue discussion pour me prouver que j étais dans l'erreur, et il en appela aux autres membres de la commission.

Ces messieurs réunis différèrent de jugement: la moitié presque se décida en faveur du baron.

Le fait est cependant que les deux vases furent retirés, parce que je menaçai la commission d'en faire venir une douzaine semblables de Bologne.

J'eus lieu de savoir plus tard qu'un certain docteur Fontanella les avait achetés chez le fabricant Minghetti de Bologne, et qui les avait cédés en échange d'estampes et un peu d'argent à M. G , lequel persuadé d'avoir été trompé, et voulant obliger le Docteur à rompre le marché, eut nette réponse : « Est-ce que vous croyez que pour de mauvais chiffons de papier et une poignée de gros sous, je vous aurais donné deux vases du seizième siècle? (12) »

Nielles.

Le couronnement de le Vierge.

J'ai été une fois sur le point d'acheter ce Nielle pour l'adapter à la lunette d'un petit cadre ancien , en bois sculpté, où je voulais faire entrer comme partie principale la plaque d'argent travaillée au repoussé, dont il a été fait mention ci-dessus. Ainsi j'aurais composé un petit monument de trois pièces, dont deux fausses.

Mais après avoir examiné le Nielle attentivement, je conçus des doutes sur son authenticité : en conséquence, je le remis immédiatement dans les mains de M. L. G qui en était le propriétaire.

L'objet fut acheté par M. Gancia, qui, au bout de quelques jours, s'aperçut qu'il était faux effectivement.

La Vierge assise sur un trône et entourée de Saints.

M. Beck acheta, du même M. L. G , ce

second faux Nielle, pour cinq pièces d'or, de cent francs chacune.

Nous sommes persuadé que ce doit être une des merveilles du cabinet du marchand de vinaigre, pour lequel, disait-on, M. Beck venait faire des acquisitions en Italie.

Objets d'art, vrais, pris pour faux.

Baiser de Paix.

Il est très-rare de voir, même dans les musées publics et chez les riches amateurs, des émaux italiens, et surtout de ce genre d'art florentin, pour lequel figure comme chef Antonio del Pollaiolo.

Nous possédons une jolie Paix, dont l'authenticité ne saurait être révoquée en doute : cependant, lorsque nous la présentâmes à M. le comte de Nieuwerkerke. directeur des Musées Impériaux de Paris, voici comme il s'exprima, et quels arguments il nous étala pour prouver que notre objet était faux.

— La supercherie humaine, nous dit-il, s'avisa de prendre un ancien étui, construisit votre Paix et

la plaça dedans; mais on s'est coupé, car on a oublié d'imaginer quelque chose pour combler la partie supérieure de l'étui qui est restée vide ; ensuite l'objet, s'il était ancien, ne serait pas aussi bien conservé qu'il l'est.

— Comment! vous n'avez pas d'autres arguments pour prouver la fausseté de ma Paix? répondis-je à M. le directeur. D'abord je vous ferai observer que la lacune que vous voyez dans l'étui était remplie par une palmette, dont voici les restes (et je les lui montrai). Quant à la conservation parfaite de l'objet , je répondrai que l'émail n'est pas du beurre , mais du verre ; par conséquent, à moins que les personnes qui l'embrassaient pendant les fonctions religieuses n'aient eu des moustaches d'aiguilles en acier, cette Paiœ devait certainement arriver jusqu'à nous intacte et bien conservée, comme elle est.

Néanmoins M. le comte de Nieuwerkerke ne changea pas d'avis. — C'est un terrible homme que ce M. de Nieuwerkerke, pour vouloir (et pour démontrer) que ce qui est nouveau doit être ancien, et que ce qui est ancien doit être nouveau !

Or M. C. D. E. Fortnum, qui a vu cette Paiœ, est d'un avis tout contraire à celui du directeur des Musées Impériaux. M. Mannheim fils reste dans le

doute, et l'honorable M. Mannheim, père, veut qu'elle soit ancienne (13). M. Delange, après l'avoir examinée un bon quart d'heure, n'a pas osé rendre son verdict. Il le rendra ou il ne le rendra pas: cela nous importe fort peu.

Pour nous elle est véritablement ancienne: elle est du XV. me siècle, elle est florentine, et peutêtre antérieure aux beaux travaux en émail d'Antonio del Pollaiolo.

Aiguière en porcelaine des Médicis.

C'est nous qui révélâmes, les premiers, aux amateurs, que des pièces de porcelaine à fond bleu, décorées d'ornements bleus, et signées d'une coupole identique à celle de la cathédrale de Florence, furent fabriquées sous François I des Médicis.

M. Dam min qui, dans la seconde édition de sou Guide de l'Amateur de Faïences et Porcelaines. attribue la priorité de la découverte des porcelaines des Médicis à M. Jacquemart et à M. Eug. Piot,

* Lettre -\ M. 1.' baron de Monville .luns le louinal /' Piorani irlo tu. deuxième aimé.-, Iïnj'J

nous promit en 1864 de rectifier son erreur. Il n'a pas tenu sa parole; tant pis pour lui.

Parmi les pièces que nous avons trouvées, de cette fabrique, la plus remarquable et la plus belle a été déclarée fausse par un expert de l'Hôtel Drouot, M. Arondel.

Veut-on savoir pourquoi, probablement, M. Arondel déclara fausse notre Aiguière? Parce qu'il possédait des fragments de la même fabrique, auxquels ma pièce faisait concurrence.

J'ai dit cela pour ne pas admettre une ignorance par trop monstrueuse chez M. Arondel, chez un expert à l'Hôlel Drouot.

Contre l'avis de M. Arondel se rangèrent: M. le baron de Mon ville, M. Jacquemart, M. Eug. Piot, M. Ch. Davillier, M. Riocreux conservateur du Musée de céramique à Sèvres, M. Joseph de Londres, et M. Robinson.

Ce dernier connaisseur, qui aurait fait l'acquisition pour le Musée de Kensington d'une pièce si intéressante, en fut détourné « à cause, me disait-il, » que bien de personnes pourraient approuver M. » Arondel, et croire à la tâche que sa déclara- » tion venait d'imprimer à cette œuvre. »

Bon Dieu ! quelle logique, pour se mettre à peu près du côté de M. Arondel !

Mais, alors, pourquoi, s'il m'en prenait l'envie, ne pourrais-je pas, de ma part, m'amuser à pro~ duire des supçons sur l'authenticité de la célèbre médaille grecque, que la Bibliothèque Impériale de Paris vient d'acheter pour la petite somme de trente mille francs ?

M. Arondel, en déclarant fausse mon Aiguière des Médicis, ne prononçait que ces trois mots : Elle est fausse; tandis que moi, pour produire des doutes sur la monnaie de la Bibliothèque Impériale, je pourrais, entre autres preuves, raconter la fameuse bataille que se livrèrent entr'eux les trois fiers personnages, qui, grattant le sol de la Grèce, mirent la dite médaille sous les rayons du soleil. Plaisante histoire, je vous jure: écoutez, plutôt.

Chacun des trois fouilleurs eut l'idée d'en devenir l'unique possesseur: Que faire? Chercher un prétexte, et se battre. Voilà la lutte , qui commence; elle est sanglante, acharnée: enfin, deux morts! — Le survivant, après avoir dit un Requiem pour l'àme de ses amis, prend la monnaie, et s'en va tout droit et de toutes ses jambes en Angleterre pour y trouver le débit de son trophée.

Mais Albion ne veut pas de cette monnaie, pour laquelle l'heureux mortel ne demande que la bagatelle d'un million : et la France l'achète, trente mille francs.

Au reste, il faut avouer que la pièce est en or fin!

Maintenant, je ne voudrais pas soutenir, contre l'avis des savants qui cherchent midi à quatorze heures, que la monnaie est fausse; le bon Dieu m'en préserve. Mais je ne voudrais pas non plus que l'histoire du combat mortel, où je vois un pitoyable conte, ne fût pas unie à cette médaille, laquelle n'avait jamais été trouvée jusque à nos jours.

Oh! sans doute, bien des pièces en or ont été imitées ; mais quant à des porcelaines des Médicis, jamais!

Bas-relief en marbre par Desiderio da Settignano.

11 n'est pas rare de rencontrer dans le monde des personnes qui, soit par ignorance, soit pour le seul plaisir de nuire, soit encore par envie, causent, au moyen de bavardages et de mensonges.

un dommage considérable dans les affaires des honnêtes-gens.

Lorsque ce magnifique bas-relief appartenait à M. Louis Alberti, personne n'osa dire qu'il était moderne. Il en fut de même lorsque M. Charles Otley en devînt possesseur; et lorsqu'enfin il passa dans nos mains, nous fûmes assez heureux pour que cette œuvre ne tombât point sous les yeux d'un homme de la force de M. Arondel de Paris, qui par un mesquin intérêt, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, déclara fausse notre Aiguière en porcelaine des Médicis.

Mais un nouveau Arondel poussa comme un champignon , sitôt que M. le baron Adolphe de Rothschild nous eut acheté, avec les deux Petits Guerriers du maître de Léonard, cette sculpture magnifique du XV.me siècle, attribuée à Desiderio da Settignano.

Oui. un mauvais marchand de vieilles ordures insinua méchamment à M. le baron que nous lui avions fait avaler un bas-relief sorti des mains de Jean Bastianini (14).

A Paris il nous arriva d'essuyer une bien rude semonce un jour que nous rencontrâmes M. de Rothschild dans le Passage de l'Opéra; mais il se

calma sans trop de peine, dès que nous lui fi mes observer qu'il seyait mal à un baron de faire attention aux propos d'une envieuse canaille; et que, s'il désirait nous rendre le bas-relief, nous le reprendrions de grand cœur.

M. le Baron, qui depuis trois ou quatre ans est devenu un fort habile connaisseur et un collectionneur d'un goût exquis, n'insista pas davantage; et, loin de continuer ses plaintes, il parut au contraire satisfait de notre indignation et de nos remarques.

La Vierge et deux Chérubins adorant l'Enfant Jésus.

Il paraît que les architectes et les maçons des temps passés pouvaient se croire en droit de s'approprier quelques objets d'art des églises, des couvents et des chapelles qu'ils étaient appelés à restaurer ou à démolir.

Nous connaissons une œuvre en terre émaillée par Andréa délia Robbia, qui est maintenant le plus bel ornement d'un des musées de l'Angle-

terre; et nous avons connu l'architecte qui s'en fit cadeau avec la permission, bien entendu, du sacristain de la chapelle qui était en démolition.

La Vierge aux deux Chérubins, en terre cuite non émaillée, fut enlevée tout bonnement par un ouvrier maçon, qui travaillait à réduire en Prisons le couvent Délie Murate, situé au bout de via Ghibellina: et ensuite, ce même objet d'art fut vendu à M. Louis Pacetti, doreur et marchand de curiosités, pour la somme de 400 francs.

Nous l'achetâmes de ce doreur, il y a une quinzaine d'années, et nous fûmes sur le point de le céder à M. Gustave de Rothschild, si le prix que nous en fit demander la personne qui conduisit chez nous ce fils du Crésus du XIX.mo siècle, n'eût été un peu trop exagéré.

Par la suite, lorsque les terres cuites falsifiées mirent en défiance les amateurs et les marchands, chaque personne, en face de cet objet d'art, était prise, il est vrai, d'admiration; mais, on s'écriait: « Oh! si l'on a^ait la certitude qu'il ne fût pas moderne. »

Cependant, l'année dernière, Lady Ashburton. ayant pleine confiance en nous, nous acheta la dite Vierge.

Nous saisissons cette nouvelle occasion de déclarer à Milady que la Vierge est bien réellement ancienne; et, si un beau jour Lady Ashburton se décidait à l'ôter du cadre moderne en noyer sculpté, où je la plaçai suivant le conseil d'un ami, je pourrais lui céder la console en terre émaillée et coloriée, sur laquelle la Vierge était placée au couvent délie Murale.

Bas-relief en marbre par Desiderio da Settignano.

M. Charles Otley acheta, il y a à- peu-près une vingtaine d'années, au sculpteur Giovannozzi cette magnifique pièce, qui actuellement fait partie de la collection d'objets d'art de M. Alexandre Franchetti.

Nous parions que sur mille experts intelligents et honnêtes, auxquels on montrerait ce monument, il ne s'en trouverait pas un seul qui pourrait mettre en doute son ancienneté.

Toutefois, lorsque en 1865 une exposition d'ob-

jets d'art du Moyen âge et de la Renaissance fut faite au Bargello, nous eûmes à lutter contre plusieurs de nos collègues, qui voulaient soutenir que la Robbia de M. Alexandre Franchetti était une contrefaçon.

Et puis, on ne devra pas dire que nous sommes dans une Tour de Babel?

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