Archives de la préfecture de police
Léger, sa maîtresse, une jolie maison, isolée au bas de la colline de Ciiaillot, près de la Seine*, et y avait installé comme concierges, un sieur Daniel et sa femme- dont il connaissait de longue date le dévouement à sa famille. On accédait au pavillon d'habitation par un double perron de quatorze marches : une première salle à quatre fenêtres était pavée de carreaux de marbre blanc et noir ; table de noyer pour huit couverts, chaises cannées de paille de couleur, dessus de portes représentant des jeux d'enfants, rideaux de mousseline des Indes « à mille raies » ; tel était le décor de cette pièce qui servait de salle à manger. Le salon suivant s'éclairait également de quatre fenêtres et contenait une ottomane et six fauteuils recouverts de velours d'Utrecht bleu et blanc, deux bergères en soie brochée, deux tables d'acajou à dessus de marbre. Puis venait la chambre à coucher avec son lit à colonnes, ses consoles, ses glaces. Au premier étage se trouvait un appartement de trois pièces et, dans un bâtiment voisin, était une grande salle qui pouvait servir de lieu d'assemblée; le tout entouré d'un grand jardin, fermé, du côté de la berge, par une forte grille à deux vantaux 3.
Si nous nous attardons à cet inventaire, c'est
1. La maison appartenait à un sieur Barizon, le prix de la location était de l.oUO francs pour six mois de jouissance : le bail avait été signé le 19 juillet 1803. Archives nationales, F" 6397.
2. La femme Daniel, née Madeleine Pethuy, blanchisseuse de bas de soie, avait élevé le fils de Bouvet de Lozier. Archives nationales, F" C397.
3. Etal des lieux et meubles de la petite maison louée à M'^" de Saint- Lé Qer.
qu'il a, semble-t-il, une sorte d'éloquence. Qui pourrait imaginer, en eiïet, que ce pavillon, si élégamment disposé, eût été loué par Georges pour s'y loger, lui et ses amis ? Ces homme», dont on ne peut s'empêcher d'admirer le désintéressement et la ténacité, qui depuis dix ans luttaient pour la cause royale avec une héroïque endurance, supportant les plus rudes privations, affrontant les tempêtes, couchant sur la paille, marchant la nuit; ces hommes, dont les corps s'étaient durcis à force de fatigues, gardaient des âmes d'une candeur véritablement touchante ; ils croyaient encore que le prince pour lequel ils combattaient viendrait un jour partager leurs dangers La chose avait été si souvent annoncée et si souvent ajournée qu'un peu de méfiance eût pu leur être permis ; mais ils avaient la foi et elle leur inspirait cette chose qui leur semblait toute simple et qui était sublime : tandis qu'ils se logeaient dans des bouges, qu'ils vivaient d'une paye, modique comme une aumône, parcimonieusement prélevée sur la caisse du parti, ils ménageaient une retraite confortable et soyeuse où leur prince — qui ne devait jamais venir — pût attendre douillettement qu'ils eussent, au prix de leur vie, assuré le succès de sa cause. Si l'histoire même de nos sanglantes discordes con serve toujours des allures d'épopée, c'est qu'elle aboiide en exemples de ces abnégations aveugles, si lointaines, si introuvables aujourd'hui qu'elles nous paraissent d'une invraisemblable extravagance. Après six jours passés àla Cloche d'Or, Georges vint
prendre possession du pavillon de Chaiilot, mais il y séjourna peu^ car on le trouve, vers le 25 septembre, rue Carême-Prenant, 21, dans le faubourg du Temple ; d'Hozier avait loué là un logement à Tentresol et y avait fait pratiquer « une cache » par un entrepreneur, nommé Spain, doué d'aptitudes singulières pour ce genre d'architecture. Spain, sous prétexte de réparations indispensables, s'était enfermé avec ses outils dans l'appartement, et avait machiné dans le parquet une trappe habilement dissimulée, au moyen de laquelle, en cas d'alerte, les locataires pouvaient se glisser jusqu'au rez-de-chaussée et sortir par une boutique inoccupée dont la porte ouvrait sous le porche de la maison-. Spain apportait à la pratique de son étrange spécialité une sorte d'amour-propre : il se montrait fier d'avoir réussi à établir, dans le logement d'un de ses amis, le tailleur Michelot, rue de Bussy, une cache dont Michelot lui-même, obligé par sa profession à de longues absences, ne soupçonnait pas l'existence et où séjournèrent successivement quatre
1. D'après les débats du procès, il s'y serait insiallé pour trois semaines, vers le 7 septembre [Procès, t. II, p. 419), mais la déposition du concierge Daniel est formelle : il prit avec sa femme, ditil, possession de la maison le 16 août et ils y restèrent absolument seuls pendant deux mois environ : il portait à M""° de Saint-Léger les fruits du jardin; elle lui annonça un jour qu'elle partait pour la campagne, mais que des personnes de ses amis viendraient habiter la maison et qu'il faudrait les recevoir « comme si c'était elle-même ». Huit jours après, deux individus arrivèrent, conduits par HyacinUie (Bouvet de Lozier). « Daniel lui remit les clefs et leur donna de la chandelle parce qu'il faisait nuit : ils restèrent à la maison pendant huit jours. » Archives nationales, F'' 6397.