Archives nationales, F
32 TOLRNEBL'T
des conjurés'. Quand le tailleur était en courses, ses pensionnaires se dégourdissaient dans l'appartement ; dès qu'ils l'entendaient monter l'escalier, ils rentraient dans leur repaire, et le brave Michelot, qui devinait vaguement qu'un mystère planait sur sa maison, ne connut le mot de l'énigme que lorsqu'il comparut devant la justice comme complice de la conspiration royaliste dont il n'avait jamais entendu parler.
C'est de la rue Carême-Prenant"^ que Georges partit pour le premier de ses voyages à Biville. Nous avons indiqué les dates de ces pérégrinations dont le détail n'entre pas dans notre sujet. Le 23 janvier il rentrait définitivement à Paris, amenant Pichegru, Jules de Polignac et le marquis de Rivière qu'il était allé recevoir à la ferme de la Poterie. 11 logea Pichegru chez un employé à la liquidation générale de la dette publique, nommé Verdet^, qui avait cédé aux conjurés le second étage de sa maison de la rue du Puits-de-l'Ilermite : ils restèrent là quatre jours; le 27, Georges conduisit le général à la maison de Chaillot « où ils ne couchèrent que quelques^ nuits. » A l'heure où ils s'y
1. D"IIozier, entre autres, y passa quatre jours. Procès, V, 139.
2. La femme qui, dans le logement de la rue Carème- Prenant, faisait le lit et rangeait la chambre des conjurés, s'appelait Marie-Josèphe : c'était la cousine de Georges ; elle disparut « avec ces messieurs ». Archives nationales, F^ 6405 et Procès II, 420.
3. Jacques Verdet. quarante-huit ans, né à Vaucoulcurs (Meuse). Il semble que ce soit par linterraédiaire de Monnier, d'.\umale, que dWché avait attiré Verdet au parti. Archives nationales F" 6402 et Procès II, 406.
4. 'i Deux individus sont arrivés et ont couché quelques nuits.
installaient- Querelle signait entre les mains de Real ses.premières révélations.
Nous n'avons pas à suivre les allées et venues de Pichegru, ni à conter ses entrevues avec Moreau : l'organisation seule du complot nous intéresse, en raison de la part qu'y avait prise d'Aché. Personne, d'ailleurs, n'a jamais démêlé le résultat politique qu'aurait pu amener la rencontre de l'ambition aigrie de Moreau*, de l'insouciance de Pichegru et de l'ardeur fanatique de Georges. Dans cette collaboration bâtarde, ce dernier seul étaii décidé à l'action, encore qu'il se trouvât paralysé par l'obstination des princes à ne vouloir passer le détroit que quand le trône serait rétabli. Il disait vrai, lorsque plus tard, devant les juges, il affirmait n'être venu en France que pour tenter une restauration « dont les moyens ne furent jamais réunis » ; car on ne s'entendit même pas sur la façon dont on agirait à l'égard de Bonaparte. Une idée assez étrange avait d'abord été émise : le comte d'Artois, à la tête d'une bande de royalistes égale en nombre à l'escorte du Consul, devait l'attendre sur la route de la Malmaison et le provo-
y eut, pendant deux ou trois jours, deux chevaux dans l'écurie, soignés par Joseph (Louis Picot), domestique de Larive (Georges); Hyacinthe (Bouvet de Lozier) a apporté un jour une hure de sanglier et deux paniers de vin. » Déposition du concierge Daniel. Archives nationales, F^ 6397.
1. « Dans la conférence qui eut lieu le 28 janvier entre Pichegru, Georges et Moreau, celui-ci ne cacha pas qu'il demandait pour lui ia dictature. — Qu'est ceci, dit Georges avec colère, et pour qui nous prenez-vous? Nous n'aurions donc travaillé que pour vous? S'il en est ainsi, je me retire et vous pouvez bien faire vos afTaires tout seuls. Et il sortit en répétant : — 11 parait que Moreau ne vou-
34 TOERNEBUT
quer à un combat singulier, mais la présence du prince otait indispensable à cette réédition du combat des Trente et, comme il ne parut point, il fallut renoncer à ce projet d'un chevaleresque un peu suranné. On s'arrêta ensuite à l'idée d'un enlèvement; des hommes résolus — les compag'Jons de de Georges l'étaient tous — se chargeaient de pénétrer, la nuit, dans le parc de la Malmaison, enlevaient Bonaparte et le jetaient dans une berline qu'une trentaine de chouans, costumés en dragons, auraient escortée à fond de train jusqu'à la mer. Ce théâtral coup de force reçut même un commencement d'exécution : on en trouve l'écho dans les Mémoires publiés sous le nom du valet de chambre Constant ^, et certains détails de l'enquête confirment ces assertions : ainsi, Raoul Gaillard, qui continuait à loger à l'hôtel de Bordeaux et y traitait ses amis 2, entre autres Denis Lamotte, le vigneron de Saintlait se servir de nous que pour prendre la place du premier Consul : mais, un bleu pour un bleu, j'aime encore mieux celui qui y est que ce j. f... là.»
Déposition de Bouvet de Lozier. Voir Nougarède, op. cit.., 1. 1, p. 67.
1. « Des conspirateurs avaient fait faire des uniformes semblables à ceux des guides consulaires qui faisaient jour et nuit le service auprès du Consul et le suivaient à cheval dans ses excursions. Sous ce costume, et à l'aide de leurs intelligences avec leurs complices de l'intérieur du château (des ouvriers marbriers chargés des embellissements et des réparations à faire aux cheminées...) ils auraient pu facilement s'approcher et se mêler à la garde qui était logée et nourrie à la Malmaison; ils auraient pu même parvenir jusqu'au premier Consul et l'enlever... Leur point de ralliement était aux carrières de Nanterre : il y avait dans le parc de la JMalmaisoA une carrière assez profonde : on craignait qu'ils n'en profitassent pour s'y cacher et on y avait fait mettre une porte en fer. » Mémoires de Constant, t. I, p. 42-43.
2. Déposition de Jeanne Mougeal, cuisinière à l'hôtel de Bordeaux. Archives nationales. F^ 6402.
LeiT, et Massignon, le fermier de Saint-Labm, auxquels il olîrait des déjeuners fort gais, avait découvert que Massignon cultivait à bail quelques terres appartenant à Macheret, le cocher du Premier Consul, et il s'était mis en tête d'entrer, à tout hasard, en relation avec ce personnage' ; il eut même l'audace de se présenter au château de Saint-Gloud dans l'espoir de le rencontrer. D'autre part, Genty, tailleur aux galeries de bois du Palais-Royal, avait livré quatre uniformes de chasseurs, commandés par Raoul Gaillard 2, et Debausseaux, tailleur à Aumale, avait, à l'époque de l'un des passages, pris mesure, à quelques-uns des hôtes qu'hébergeait Monnier, de capotes et de culottes de drap vert, auxquelles il ne manquait que des boutons de métal pour qu'elles fussent transformées en costumes de dragons 3
Les dénonciations de Querelle coupèrent court à ces préparatifs : il ne restait qu'à se terrer. Ron nombre des conjurés y réussirent, mais tous n'eurent pas cette adresse. Le premier dont se saisirent les agents de Real fut Louis Picot, le domestique de Georges^. C'était un homme rude et grossier, mais fanatiquement dévoué à son maître sous
1. « Saint- Vincent nous a emmenés déjeuner et je vis qu'il y avait là quatre personnes de sa bande. Désirant voir M. Macheret qui était à Saint-CIoud, Saint-Vincent nous proposa de nous y mener : il paraissait désirer voir ce cocher sans chercher, cependant à lui parler, « pour boire, disait-il, une poutte ensemble, s'il le reucontrait»... Déposition de J.-B. Massignon. Archives nationales, F" 6402.