CHAPITRE II
LES GOMBRAY
Il y avait alors, dans le département de l'Eure, sur la rive gauche de la Seine, au-delà de Gaillon, un vieux et vaste manoir, adossé au coteau qui s'étend en promontoire jusqu'aux Andelys ; on l'appelait le château de Tournebut. Quoique ses hautes façades, émergeant d'un taillis bas, fussent visibles de la rivière, Tournebut restait cependant à l'écart de l'actif transit, entretenu par terre et par eau, de Rouen à Paris : des bois assez vastes le séparaient, en effet, delà grand'route qui, de Gaillon, gagne directement, par le plateau, Saint-Gyr-du-Vaudreuil ; quant aux coches d eau, ils faisaient généralement escale au hameau du Roule où des bidets de louage, — ào.'è mazettes ■ — attendaient et portaient jusqu'au bac de Muids les marchandises et les passagers, leur épargnant ainsi le grand détour formé par la Seine.
Tournebut était donc isolé entre ces deux voies toujours très suivies; sa principale façade, à l'exposition du levant, en regard de la rivière, se compo-
sait de deux lourds pavillons, accolés l'im à Tautre, construits en brique et pierre, ans la manière du temps de Louis XIII, avec de grands combles d'ardoises et de hautes lucarnes; elle se prolongeait par une construction plus basse et d'aspect plus moderne que terminait la chapelle. Devant le châ teau ; formant terrasse, une sorte de vieux bastion carré dont les murs moussus baignaient dans l'eau stagnante d'une large douve. L'antre façade, regar dant l'ouest, avait moins d'aspect; quelques toises seulement de terrain plat la séparaient du coteau abrupt et boisé auquel était adossé Tournebut ; un mur, percé de portes discrètes, ouvrant sur les bois, enclavait le château, la ferme et la partie basse du parc : un vaste marais, s'étendant du pied des terrasses jusqu'à la Seine, rendait, de ce côté, l'accès presque inabordable.
Par le mariage de Geneviève de Bois-l'Evêque, dame de Tournebut, cette seigneuriale demeure était passée, dans les premières années du xvn* siècle, à la famille de Marillac. Le maréchal Louis de Marillac — oncle de IVP^ Legras, la collaboratrice de saint Vincent de Paul — l'avait possédé de 1613 à 1631, et la tradition assurait qu'au cours de sa lutte contre le cardinal de Richelieu il y avait établi un atelier clandestin de fausse monnaie. C'était à lui qu'était due la construction de l'aile de briques, restée inachevée, sa condamnation à mort, pour crime de péculat^ étant venue
. r 'rd exécuté à Paris le 10 mai 1632,
interrompre les embellissements qu'il avait entrepris.
11 ne subsiste plus guère en France de châteaux comparables à ces romantiques manoirs du temps passé dont les pierres avaient vécu toutes les crises de notrfi histoire et que chaque siècle avait enrichis d'un pavillon et dotés d'une légende. Tournebut était, au commencement du xix^ siècle, le type achevé de ces vieilles demeures où il y avait tant de grandes salles et si peu de logements, et dont les hautes toitures d'ardoises recouvraient des enchevêtrements de charpentes formant des greniers vastes comme des cathédrales. On assurait que ses épaisses murailles étaient percées de couloirs secrets et recelaient des cachettes que Louis de Marillac avait jadis utilisées.
Tournebut était habité, en t804, par la marquise de Combray, née Geneviève Gouyn de BrunoUes, lille d un président de la Cour des comptes, aides et finances de Normandie. Son mari, Jean-Louis- Armand-Emmanuel Hélie de Combray, était mort en 1784, lui laissant deux fils et deux filles, et des biens considérables situés aux environs de Falaise, sur le territoire des paroisses de Donnay, Combray, Bonnœil « et autres lieux ». M"^ de Combray tenait Tournebut de sa mère, Madeleine Hubert, fille ellemême d'un conseiller à la grand'chambre du Parlement de Normandie ^ Outre le château et hi ferme,
1. Madeleine Hubert, après la mort de son premier mari, Gouin de Brunelle, avait épousé en secondes noces M. Ledain d'Esteville.
qu'entourait un parc planté de vieux arbres, le domaine comprenait les bois qui couvrent le coteau et à l'extrémité desquels, sur la hauteur, se trouvait une vieille tour, ancien moulin à vent, bâti au-dessus de profondes carrières et qu'on appelait la Tour du )noi'.ii)i brûlé ou de rE?'mitage : c'est sous ce dernier nom qu'elle figure sur les pians anciens du pays ; elle le devait au souvenir d'un solitaire qui avait vécu dans ces carrières pendant de longues années et qui y était mort vers la fin du règne de Louis XV, laissant dans toute la région une grande réputation de sainteté.
M"** de Combray était « d'un caractère altier et impérieux ; son âme était forte et pleine d'énergie ; elle savait braver les dangers et l'opinion ; les projets les plus hardis ne reifrayaient pas, son ambition était démesurée^ ». Tel est le portrait que traçait d'elle un de ses plus irréconciliables ennemis et l'on verra, par la suite du récit, que les principaux traits en sont assez fidèles. Mais, pour aider à parfaire la ressemblance, il faut, dès l'abord, faire valoir une circonstance atténuante : IM^^de Combray était une royaliste fanatique, et cela même ne suffirait pas à rendre son histoire intelligible si l'on ne faisait la part de ce calvaire que montaient, depuis tant d'années, les fidèles de la royauté et dont tcutes les stations se comptaient par des désillusions et des déchéances. Depuis qu'avait été entreprise, en 1789, la guerre contre les nobles, toutes leurs
1. Note d'Acquêt de Férolles. Archives de la famille de Saint- Victor.
tentatives de résistance, dédaigneuses d'abord, opiniâtres plus tard, maladroites toujours, avaient piteusement avorté. Leurs échecs ne se comptaient plus et il y avait là de quoi justifier, à l'égard du nouvel ordre de choses, le dépit haineux d'une caste qui, pendant tant de siècles, s'était complue à se croire douée de toutes les supériorités. Beaucoup, il est vrai, s'étaient résignés à la défaite; mais les intransigeants s'obstinaient à la lutte et, pour tout dire, cet attachement tenace au cadavre de la monarchie n'était pas sans grandeur.
La marquise de Gombray s'était placée, dès les premiers jours de la Révolution, au nombre des royalistes irréductibles. Son mari, homme timoré et placide, employant à d'interminables lectures les heures qu'il ne consacrait pas au sommeil, lui avait, de tout temps, abandonné la direction du ménage, et la gestion de sa fortune. Le veuvage n'avait fait qu'augmenter l'autorité de M°^ de Gombray qui régnait sur tout un monde de petits fermiers, de paysans et de serviteurs, plus craintifs peut-être que dévoués.
Elle exigeait de ses enfants une passivité complète : l'aîné de ses fils^ qu'on appelait le chevalier de Bonnœil, du nom d'une terre voisine du châ-, teau de Donnay, aux environs de Falaise, supportait patiemment le joug maternel : il était, au reste, officier au Royal-dragons à l'époque de la Révolution. Son frère puîné, Timoléon de Gom-
1. Jean-LoLiis-Alexandre-César Hélie de Gombray, chevalier de Bonaœil, né à Falaise le 6 juillet 1762.
bray^ était de tempérament moins docile. Au sortir de l'Ecole militaire, comme son père venait de mourir, i* sollicita de M. de Vergennes une mission dans les Etats barbaresques et s'embarqua pour le Maroc. Timoléon était un homme d'esprit libéral et droit, d'ui\"^. haute culture intellectuelle et d'un scepticisme phiksophique qui cadrait mal avec le caractère autoritaire de la marquise : quoique fils dévoué et respectueux, on le verra, c'est pour se soustraire à la tutelle de sa mère qu'il s'expatria. « Notre diversité d'opinion, écrira-t-il plus tard, m'a valu l'avantage de n'avoir pas habité avec elle deux mois de suite en dix-sept ans'^. » Du Maroc il passa en Algérie, puis à Tunis et en Egypte. Il allait pénétrer dans la grande Tartarie quand il eut connaissance des débuts de la Révolution; il reprit aussitôt le chemin de France oi!i il arrriva au commencement de 1791.
Des deux filles de M"^ de Combray, l'aînée ^ avait épousé, à vingt-deux ans, en 1787, Jacques-Philippe-Henri d'Houel; la plus jeune, Caroline-Madeleine-Louise-Gencviève, était née en 1773 * et n'avait, par conséquent, que onze ans à la mort de son père.