‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 73 sur 125 · Lettre à Real. Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Lettre à Real. Archives nationales, F

222 TODRNEBUT

service de l'infirmerie ; elle avait d'assez bonnes manières, s'exprimait bien et était à peu près du même âge que M""" Acquêt, II fut facile de s'assurer que cette femme consentirait, moyennant remise d'une partie de sa peine, à servir d'espionne à Licquet. On parla d'elle à M"' de Combray, en ayant c-oin de la présenter comme une royaliste fanatique «tourmentée pour ses opinions»; la marquise témoigna le désir de la voir; la femme Delaitre joua parfaitement son rôle, se donna comme ayant été élevée avec M"' Acquêt au couvent des Nouvelles Catholiques de Caen, se dit fort honorée de partager la prison de la mère de son ancienne amie de pension ; bref, le soir même, elle était en mesure de transmettre à Licquet les confidences de la prisonnière. Celle-ci lui avait conté comment M""^ Acquêt avait assisté, sous un costume d'homme, à de nombreuses attaques de diligences ; M""^ de Combray ne redoutait rien tant que de voir sa fille tomber entre les mains de la police : « Si elle est prise, disait-elle, elle me chargerai «D'ailleurs, la marquise était résignée à son sort ; elle se savait destinée à l'échafaud : « au surplus, le roi et la reine ont péri sur la guillotine ; elle y mourra bien aussi 2 » ; pourtant, elle s'inquiétait de savoir si, au moyen d'une forte somme, elle pourrait se sauver ; du cheval jaune pas un mot.

1. Déclarations de la femme Delaitre, infirmière a la conciergerie du Palais. Archives nationales, F' 8172.

2. « Elle compte tellement périr qu'elle a promis à la déclarante de lui faire cadeau de son ajustement le jour où elle montera à la guillotine, ce à qpioi elle s'attend. » Déclaration de la femme Delaitre.

LICQUET 223

Le lendemain, elle insista sur les craintes que lui inspirait le sort de sa fille ; elle aurait voulu l'avertir « de changer de costume et de se placer, comme servante, à dix ou douze lieues de Falaise», revenant toujours à ce refrain : « Si elle est arrêtée, elle parlera et je suis perdue. » De sorte que Licquet se persuada que, si la marquise attachait tant d'importance à ce que le cheval jaune ne fût pas trouvé, c'était parce que sa découverte devait indubitablement amener celle de M"^ Acquêt. Celle-ci avait, depuis deux semaines, si complètement échappé aux recherches du capitaine Manginot et de toute la gendarmerie du Calvados que Real était convaincu de son passage en Angleterre. — « Les pêcheurs de la côte, écrivait-il, sontsi mal surveillésM » Or, sans d'Aché, sans M"^ Acquêt, point de procès possible : l'avortement des poursuites, en divulguant la force de l'organisation du parti royaliste et l'impuissance du gouvernement, donnerait pleinement raison à l'indolente neutralité de CafTarelli; en revanche, Licquet savait bien qu'un insuccès serait la fin de sa carrière : il avait fait de l'affaire sa chose ; son préfet, Savoye-Rollin, ne le suivait qu'à contrecœur, tout prêt à le renier en cas d'échec ; Real lui-même prenait des précautions pour sacrifier au besoin un surbordonné si compromettant et, aux lettres de ton amical, émanées du ministère de la police, succédaient maintenant des ordres secs qui présageaient la défaveur : «Il est indispensable de découvrir la retraite de M""^ Acquêt; — il faut pro-

i. Archives nationales, F^ 8170.

céder dans le plus bref délai à l'arrestation de d'Aché — et surtout trouvez le cheval jaune! »

Gomme si la marquise se fût complue à accroître le désarroi où l'évocation de cette bète fantôme jetait son persécuteur, elle continuait à griffonner de sa haute et rude écriture, sur des chiffons de papier que le concierge était chargé de transmettre au notaire toujours absent, d'ailleurs:

Il y a un grand embarras : le cheval jaune est dénoncé pour manquer. Je prendrai le parti d'envoyer un homme bien sûr et spirituel à l'endroit du cheval pour en prévenir les habitants et faire tuer le cheval, à douze lieues de l'endroit et le dépouiller ensuite. Mettez-moi par écrit la route qu'il faut qu'il prenne, les personnes auxquelles il faut s'adresser pour arriver sans faire une seule demande. Il est fort et homme à faire quinze lieues par jour. Répondezmoi.

Pour trouver «cet homme bien sûr et spirituel» M""' de Combray avait eu recours à la femme Delaitre, laquelle, sur le conseil de Licquet, avait, offert le concours de « son mari, honnête royaliste » qui, en réalité, n'existait pas ; mais Licquet tenait un de ses agents prêt à jouer le rôle de ce personnage fictif et à se mettre en quête du cheval dès qu'on serait fixé sur l'endroit oii il était caché. Sur ce point, comme sur d'autres, Lefebvre s'obstinait à ne pas répondre, et pour cause, et Licquet se trouvaitobligé d'avouer sa déconvenue àRéal: — « La difficulté n'est plus d'intercepter les lettres des détenus, écrivait-il, mais elle consiste à y répondre dans un sens tellement juste qu'ils puissent s'y

LICQUET 225

méprendre. Cela commence à devenir très embarrassant à cause des imbroglios que chaque jour nous amène. Vous aurez, Monsieur, à m'accorder une bien grande absolution de tour, les péchés que cette circonstance me fait commettre; au reste, toute ruse Qst permise en amour comme en guerre, et bien certainement nous y sommes avec les méchants ^ )) Ce à quoi Real répondait : — « Je ne puis croire que le cheval n'ait servi qu'à la fuite de M'"° Acquêt : on ne conseillerait pas l'étrange précaution de lui faire faire un voyage de douze lieues, de le tuer et de le dépouiller sur-le-champ. Ces craintes vous annoncent l'existence de quelque délit grave pour lequel ce cheval aura servi et que son existence peut faire dévoiler. Il faut savoir l'histoire de cete bête; depuis quel temps elle appartient à M""^ de Combray, quels étaient ses maîtres auparavant^. » Et Licquet avait beau jurer qu'il était à bout de ruses et d'inventions, on lui répliquait invariablement : — « Trouvez le cheval jaune! » 11 en était déjà à maudire son propre zèle, quand un incident inespéré lui rendit la confiance et l'énergie : Lei'ebvre, arrêté à Falaise dans les premiers jours de septembre venait d'être écroué à la Conciergerie de Rouen : c'était là une nouvelle carte qui, bien jouée, pouvait rétablir la partie. 11 fut facile de faire écrire par M""^ de Combray un billet dans lequel elle insistait une fois de plus pour connaître « l'adresse exacte du cheval», et le no-

Page 1