Soyer
2. Est-il utile de rappeler que c'est sous le pseudonyme de )eslaurières que M"" de Combray désignait toujours d'Aché ?
nœil et par laquelle on accédait à la grande salle, étonnamment haute et solennelle malgré son délabrement, avec son carreau de briques, son plafond à poutrelles, ses immenses fenêtres ouvrant sur la terrasse du côté de la Seine. Par une double porte à ferrures monumentales, percée dans un mur épais comme celui d'une bastille, on pénétrait dans l'appartement de M™* de Gombray : une première chambre lambrissée de boiseries ; un boudoir ; un cabinet qu'un escalier dérobé mettait en communication avec un dédale de petits entresols. Un grand couloir, éclairé par trois fenêtres ouvrant sur la terrasse, menait, laissant à droite la chambre à coucher de la marquise, à la partie la plus ancienne du château, celle dont la façade avait été récemment réédifiée ; après avoir traversé le palier du degré conduisant au jardin on se trouvait dans le salon, puis dans la salle à manger d'oii s'élevait, dans une tour carrée formant avant-corps sur la façade postérieure, un escalier de pierre qui desservait le premier étage. Là, un très long couloir, trois chambres, prenant vue sur la vallée de la Seine, et nombre de débarras et de petites pièces sans destination. Tout le reste était en greniers oiï s'entre-croisaient les charpentes du faîtage : lorsqu'on en poussait la porte, des chouettes effarouchées s'envolaient avec un grand bruit d'ailes dans les profondeurs de cette forêt d'énormes poutres vermoulues ^ En somme, rien que de très ordinaire,
1. Les plans anciens du château et du domaine de Tournebut nous ont été très obligeamment communiqués par M°" Le Villain,
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nul indice de cache quelconque : on ouvrit tous les meubles, on sonda tous les murs, on ausculta tous les lambris sans découvrir aucun double fond.
C'était au tour de Soyer d'entrer en scène. Soit qu'il craignît d'aggraver sa situation, soit que Licquet lui eût fait comprendre que toute dénégation était inutile, l'homme de confiance de M"^ de Combray consentit à guider les policiers : il prit un trousseau de clefs et, suivi de Licquet et de Legendre, monta, par un escalier de service, dans une petite chambre située sous le toit d'un étroit bâtiment accolé au pavillon de briques de Marillac. Cette pièce n'avait qu'une fenêtre, percée au nord et garnie, en manière de rideau, d'un lambeau d'étoffe verte; pour tout meuble, un mauvais bois de lit, tiré au milieu de la chambre. Licquet et le commissaire de police examinèrent les cloisons et les firent sonder sous leurs yeux. Soyer leur laissa le temps de fureter dans tous les coins, puis, quand ils eurent renoncé à découvrir d'eux-mêmes l'entrée de la cachette, il s'approcha du lit, mit la main sous le sommier et en retira un clou. On entendit aussitôt la chute d'un contrepoids derrière la muraille qui s'ouvrit, laissant apercevoir une chambre assez vaste pouvant contenir une quinzaine de personnes : il s'y trouvait un banc de bois, un grand réchaud, des chandeliers d'argent, une malle rempropriétaire actuelle. Nous lui adressons ici l'hommage de notre reconnaissance, ainsi qu'à M°"' de B... et de R..., arrière-petitesfilles de M™" de Combray, qui, nées à Tournebut, nous ont fourni sur les dispositions du château, aujourd'hui démoli, de très précieuses indicatioQSr
plie de papier à lettres, deux paquets de cheveux de diverses couleurs et quelques traités des jeux. On y saisit, en outre, l'oraison funèbre du duc d'Enghien ', copiée par Placide, et le passepoi-t que d'Aché avait levé à Rouen, en 1803, et qui portait la signature de Licquet.
Quand on eut mis le tout dans un sac et refermé la cloison, quand on se fut bien extasié sur la perfection du mécanisme qui ne laissait apparentes ni fente ni ouverture d'aucune sorte, Soyer, toujours suivis de deux agents, traversa tout le château, monta au grenier et s'arrêta enfin dans une petite pièce située à l'extrémité du bâtiment ; elle était encombrée de linge sale étendu sur des cordes ; une grosse poutre était fixée presque au niveau du sol, le long de la muraille garnie de tablettes supportées par des tasseaux. Soyer « mit la main dans une petite cavité de la poutre remplie de bois vermoulu ; il en retira un morceau de fer, le posa sur la tête d'un clou qui paraissait fixé à demeure dans l'un des tasseaux et, sur-le-champ, les tablettes se replièrent, une porte s'ouvrit dans le mur et Ton pénétra dans une salle assez grande pour que cinquante personnes pussent s'y tenir à l'aise » ; une fenêtre ouvrant sur le toit de la chapelle et qu'il était impossible d'apercevoir du dehors donnait à
1. C'était un cahier grossier de papier bleuâtre portant comme titre : Notice historique sur l'assassinat de Monseigneur le Duc De. Ce cahier se trouve aux Archives nationales, F' 8170. Il contient, outre l'oraison funèbre, un précis assez exact de l'exécution du jeune prince où l'on rencontre quelques détails intéressants et qui ne me semblent pas avoir trouvé place dans d'autres récits.
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cette pièce le jour et l'air; elle ne contenait qu'une grande armoire renfermant un plat de terre et une pierre d'autel ^
Ainsi ce vieux manoir d'aspect si vénérable et si familial était machine comme un repaire de brigands et disposé pour servir d'arsenal et de retraite à toute une armée de conspirateurs; car Soyerrévéla également le secret des oubliettes du petit château dont les chambres démeublées pouvaient abriter au besoin une garnison considérable; on n'y trouva que trois malles pleines d'argenterie marquée d'écussons si variés que Licquet crut bien pouvoir affirmer que ce trésor provenait des nombreux vols opérés depuis quinze ans sur toutes les routes de la contrée; après examen, il fut reconnu qu'il n'en était rien et que la totalité des pièces de ce service portait les armes des différentes branches des familles deBrunelles etdeCombray-; mais, s'il fut contraint d'en rabattre sur ce point, Licquet ne s'entêta pas moins à attribuer aux hôtes de Tournebut tous les méfaits commis dans la région depuis l'époque du Directoire : ces cachettes si parfaitement dissimulées, ce château posté au bord du fleuve, dans les bois, à portée de deux routes,
1. Le procès- verbal de cette surprenante perquisition est aux Archives nationales, F-' 8172.
2. Dans les Archives de la famille de Saint-Victor, nous avons retrouvé l'inventaire de ce riche vaisselier : il mentionne une très nombreuse vaisselle plate, écuelles, cuvettes anciennes, gobelets, réc'hauds, jetons, cuillers à ragoûts — six douzaines d'assiettes aux armes de M-' d'Esteville, — la mère de M""" de Combray avait épousé un d'Esteville en secondes noces, — quatorle assiettes auj armes de M"" d'Assas (?) etc., etc.
comme ces nids de pierre où s'embusquaient les chevaliers pillards du moyen âge, ces choses expliquaient si bien les attaques de diligences restées impunies, les bandes de brigands subitement disparues et à tout jamais introuvables, que l'imagination du policier se donna libre cours ; il se persuada que d'Aché était là, enfoui dans quelque muraille creuse dont Soyer lui-même n'avait peut-être pas le secret, et, comme il ne restait, dans ce cas, que l'espoir de prendre le proscrit par la faim, Licquet fit sortir de Tournebut tous les serviteurs de M"° de Combray et laissa en permanence un piquet de gendarmerie au château dont il remit les clefs, ainsi que l'administration du domaine, au maire d'Aubevoie.
Dès qu'il fut rentré à Rouen, sa première pensée fut pour ses prisonniers : leur correspondance avait continué en son absence et on lui remit fidG-lement copie de tous les billets qu'ils avaient échangés , mais ils semblaient s'être communiqué tout ce qu'ils avaient d'intéressant à se dire et leurs confidences menaçaient de tourner à la monotonie. L'imagination du policier trouva le moyen d'en renouveler l'intérêt. Un soir, à l'heure où la prison s'endormait Licquet donna l'ordre aux gardiens d'ouvrir brusquement quelques portes, de pousser des verrous, de marcher avec bruit dans les couloirs et, comme, le lendemain matin. M™* de Combray ne manqua pas de s'informer des causes de ce branle-bas, il fut facile de lui faire croire que le notaire Lefebvre p,vait été arrêté à Falaise et venait
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d'être écroué pendant la nuit ^ Une heure plus tard le concierge remettait, en grand mystère, à la marquise, un petit billet tracé par Licquet et dans lequel « le notaire » annonçait lui-même son arrivée à la marquise, en l'avertissant qu'il contrefaisait, par prudence, son écriture. Ce stratagème eut son plein effet : M"" de Corabray répondit et sa lettre fut aussitôt transmise à Licquet qui, s'attendant à quelque révélation décisive, fut consterné de se trouver en présence d'un nouveau mystère : « Mandez-moi, disait la marquise, comment le cheval est revenu; que personne ne Vait vu nulle part ».
Quel cheval? Que répondre? Si l'on avait eu en réalité Lefebvre sous la main, il eût été possible, en lui repassant le billet, d'obtenir une réplique qui eût le sens commun; mais comment, sans son concours, ne pas éveiller les soupçons de la marquise sur la personnalité de son correspondant? Licquet, continuant à jouer le rôle du notaire, se borna à tracer quelques lignes, se gardant de parler d'aucun cheval et demandant des détails sur la façon dont se passaient les interrogatoires, ce à quoi la marquise répondit :
C'est le préfet et un mauvais sujet qui interrogent. Mais vous ne me mandez pas si le cheval a été renvoyé et par qui. Si on m'en parlait, que dirais-je?
Le mauvais sujets c'était Licquet lui-même et il
1. «.V Des bruits.de verrous et de portes oat fait croire à M"" de Combray que le notaire est arrivé. Elle en est convaincue. Le notaire l'enprévient lui-même et lui annonce que, pour qu'en aucun cas son écriture ne soit reconnue, il l'a absolument renversée. » Note de Licquet à Real. Archives nationales, F^ 817:!.
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ne s'y trompa point; mais pour cette fois, il fallait répondre; quoi? Licquet, espérant qu'un hasard lui servirait le mot de l'énigme, usa d'un expédient pour gagner quelques heures : il fit apprendre à M"' de Combray que le notaire s'était évanoui au cours d'un interrogatoire et qu'il n'était pas en état d'écrire ' ; el le n'en ralentit point sa correspondance , plusieurs fois par jour elle adressait à Lefebvre de courts billets qui ajoutaient aux perplexités de Licquet :
Dites-moi ce qu'est devenu mon cheval jaune. Les commissaires son^ toujours à Tournebut : or, s'ils étaient instruits du cheval... vous devinez le reste! Soyez assez spirituel pour dire que vous Tavez vendu à Rouen, aux foires. Le petit Licquet est fin et a beaucoup d'esprit; mais il emploie le mensonge souvent.
Mon seul embarras est le cheval : ils auraient bien vite la clef. La main me tremble, pouvez-vous lire? Si j'apprends des nouvelles du cheval je vous les ferai passer de suite; mais jusqu'ici ils n'en savent rien. N'ayez aucune inquiétude sur la selle et la bride : elles sont revenues dans les mains de Deslorières qui m'a dit les avoir reprises.
Ce cheval jaune prenait, dans l'imagination de Licquet des proportions fantastiques : il hantait jour et nuit sa pensée et galopait dans ses cauchemars. Une nouvelle perquisition à Tournebut avait permis de constater que les écuries du château ne conte-
i. Voici en quels termes Licquet informait Real de cette nouvelle ruse : « Le notaire a dû dire à M"" de Combray qu'il s'était trouvé mal lors de son interrogatoire et qu'on avait été obligé de le suspendre. Il fallait bien le dispenser de communiquer à M"" de Combray. qui le demande, les questions qu'on lui a faites. » Archives nationales, F' 8172.
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liaient qu'un petit âne et quatre chevaux, au lieu de cinq qui s'y trouvaient liabituellenient, et les gens du pays, interrogés, avaient déposé que la bête absente était, en effet, « d'une couleur rougeàtre tirant sur le jaune». Comme le policier expédiait à Real, dans son courrier quotidien, les billots écrits par M"* de Combray, on se montrait, à Paris, tout aussi inquiet du service qu'avait pu rendre l'animal mystérieux dont la découverte devait, au dire de la marquise, donner la clef de toute l'affaire. Qui donc ce cheval avait-il conduit ou porté? Un des princes de Bourbon, peut-être? D'Aché?M"* Acquêt qu'on cherchait vainement dans toute la Normandie? Licquet était obligé d'avouer à ses chefs qu'il ignorait « à quelle circonstance rattacher l'histoire du cheval». 11 sentait que «l'importance que M'"^ de Combray mettait à son retour augmentait celle qu'on devait apporter à connaître le voyage qu'on lui avait fait faire». — « Le point sensible est là, ajoutait-il, c'est le cheval, c'est la selle, c'est la bride qu'il faut retrouver'. »
En l'absence du notaire Lefebvre qui eût pu donner la solution de cet obsédant rébus, etque Caffarelli ne se décidait pas à faire arrêter, il restait un moyen de connaître le secret de M"^ de Combray; moyen odieux, à la vérité, mais que Licquet, dans son désarroi, n'hésita pas à employer : c'était de placer près d'elle un « mouton » qui la ferait parler Il y avait, à la Conciergerie de Rouen, une femme Delaitre, recluse pour six ans, qu'on employait au