‹ Tournebut, 1804-1809; d'après des documents inéditsChapitre 93 sur 125 · Le 23 décemijre · texte numérisé non relu

Le 23 décemijre

surtout à mettre en lumière l'antagonisme existant entre M""^ de Gombray et M. Acquêt de Férolles; les dénonciations de celui-ci portaient leurs fruits : on représenta la marquise comme ayant cherché « à se défaire de son gendre en empoisonnant son eau ». El l'on vit reparaître la vieille histoire des bouteilles de vin envoyées à l'abbé Clarisse et de la mort inopinée du pauvre curé ; tous les bruits malveillants qui, jadis, avaient couru le pays de Donnay, sortirent amplifiés, grossis, passés à l'état de faits acquis. 11 fut établi que le poison « était une arme familière à la marquise de Gombray », et, comme après avoir assez bien répondu aux premières questions qui lui avaient été posées, elle resta muette sur celle-ci, il y eut dans l'auditoire des « murmures désapprobateurs», ce dont triomphait Licquet. — « L'accusée, notait-il, que son sexe et son âge avaient d'abord rendue intéressante, a perdu aujourd'hui toute espèce de popularité '. »

De l'interrogatoire de M"* Acquêt, nous ne savons rien, de la plaidoirie de Ghauveau-Lagarde, peu de chose : une feuille échappée à son dossier et ramassée par M""^ de Gombray nous fournit de brèves indications. Ge feuillet de papier porte des notes crayonnées à l'audience; deux ou trois questions posées au banc des accusés à M""" Acquêt et auxquelles celle-ci a griffonné quelques mots de réponse. Nous trouvons là, esquissé, le thème que l'avocat développa sans doute pour pallier l'inconduite de sa cliente :

l. Archives nationales, F' 8171.

On reproche à M™^ Acquêt ses liaisons avec Le Chevalier : elle peut répondre... ou bien l'on répondra pour elle qu'elle a eu tant à souffrir pendant quatre ans des mauvais traitements en tous genres d'un homme qui ne fut pas plus tôt son mari, uniquement par intérêt, qu'il chercha d'abord à s'en défaire...

Effrayée tantôt d'être empoisonnée, tantôt d'avoir la cervelle brûlée...

Sa poursuite en séparation l'ayant mise en rapport avec le sieur Le Chevalier, qu'elle ne connaissait pas avant qu'il lui eût été décoché par son mari pour l'amener à un rapprochement ^..

Pendant les quinze audiences que dura le procès — la cour ne siégea pas le jour de Noël — une foule très nerveuse ne cessa d'encombrer la salle, les cours du palais et les rues étroites qui y donnaient accès. Le 30 décembre, à huit heures du matin, le président Carel déclara clos les débats et la cour se relira pour « aller aux opinions ». A trois heures de l'après-midi seulement, la cloche annonça le retour des magistrats qui rentrèrent en séance. L'arrêt fut prononcé aussitôt : il portait la peine capitale contre M™" Acquêt, Flierlé, Lefebvre, Harel, Grand-Charles, Fleur d'Epine, Le Héricey, Gautier-Boismale, Lemarchand et Alexandre Buquet; la marquise de Combray était condamnée à vingt-deux ans de fer, ainsi que Lerouge dit Bornât, Vannier et Burreau-Placène. Les autres étaient acquittés, mais devaient néanmoins rester détenus « jusqu'à la décision de Son Excellence le ministre

1. Notes de Ghauveau-Lagarde. Archives de la famJUe de Saint-Victor.

de la police générale ». La marquise était, en outre, contrainte de restituer au Trésor la totalité de l'argent soustrait.

Pendant la lecture de l'arrêt, les curieux, tassés contre les barrières au point de ne pouvoir bouger, examinaient la contenance des deux femmes; la vieille marquise s'agitait, parlant à haute voix, interpellant le procureur général :

— Ah! le monstre!... Gomme il nous a traitées!... Le gueux^ !

M""^ Acquêt, toujours impassible et pâle, semblait étrangère à ce qui se passait autour d'elle ; quand elle sentendit condamner à mort, elle tourna la tête vers son défenseur, et Ghauveau-Lagarde, se levant aussitôt, requit un sursis pour sa cliente qui, bien qu'en prison depuis quatorze mois, « se trouvait, déclara-t-il, en état de grossesse ^ ». Ge fut, dans la salle, une rumeur d'étonnement et, tandis qu'au milieu de l'agitation causée par cet incident la cour délibérait sur le sursis, l'un des condamnés, Le Héricey, bondissant par-dessus la barre, retomba,

i. Licquet, qui donne ces détails, prétend que la marquise de Combray se serait laissée aller à proférer contre le procureur des injures plus caractéristiques qu'il n'est pas possible de transcrire. Archives nationales, F*" 8171.

2. « A l'audience, après le prononcé de l'arrêt qui condamnait M"" Acquêt et qui aurait été immédiatement exécuté si elle ne se fût pas déclarée enceinte, elle repoussa d'abord avec indignation l'unique moyen de prolonger son existence. Il fallut que Ghauveau- Lagarde, son avocat, la contraignit de le laisser alléguer ce fait qui était faux. Après avoir crié non, non, avec énergie, elle finit par se taire. »

Renseignement « puisé à haute source », compris dans les pièces justificatives d'un roman publié en 1839, Le vicomls d'Aché, pa' Bippoiyte lionnelier-

de tout son poids, sur les premiers rangs des spectateurs, s y tit un trou, à coups de pied et à coups de poing, et, à la faveur de l'affolement, creusant un sillon dans cette foule terrifiée, parmi le cris et les bousculades, il atteignait déjà la porte quand un gendarme le happa au passage et le rejeta dans la salle où, renversé, piétiné, criblé de coups, il fut, à bout de bras, rejeté par-dessus la barrière et entraîné aussitôt avec les autres condamnés^; l'arrêt de sursis, sollicité par le défenseur de M""* Acquêt, fut prononcé au milieu du tumulte; l'écrasement était tel aux portes de la grande salle que plusieurs personnes furent blessées-.

Le verdict, connu en un instant de toute la ville, fut, en général, mal accueilli. Si la masse du public se montra bêtement satisfaite de la punition des dames de Combray, disant « que le rang, ni la richesse n'avaient pas imposé et que, coupables comme les autres, elles étaient traitées comme les autres 3», la population bourgeoise de Rouen, restée très indulgente pour les royalistes, « improuvait », de l'aveu même du président de la cour, « la condamnation des deux femmes » convaincues seulement d'un délit dont ni l'une ni l'autre n'avaient profité. Le sursis accordé à M™* Acquêt « dont la déclaration de grossesse n'avait trompé personne*»,

1. Le préfet de la Seine-Inférieure à Real, 31 décembre 1808. Archives nationales, F'' 8172.

Page 1