UNE VIEILLE TOUR
Un soir d'hiver, en 1868 ou 69, mon beaupère, Moisson, avec qui je devisais au coin du feu, après dîner, prit sur ma table uq livre ouvert à la page où j'avais interrompu ma lecture et me dit :
— Ah!... vous lisez Mme de la Chanterie?
— Oui, répondis-je. — Un beau livre!... Vous le connaissez?
— Sûrement!... J'ai même connu l'héroïne...
— Mme de la Chanterie?
— ... De son vrai nom, Mme de Combray..; J'ai demeuré trois mois chez elle...
— Rue Chanoinesse?
— Non pas rue Chanoinesse, où elle n'a jamais demeuré, — pas plus qu'elle n'était la sainte
TOUKiNFBUT
femme du roman de Bai/ac ; — - mais à son château de Tournebut d'Aubevoye, près de GaillonI
— Eh! bon Dieu! Moisson, contez-moi cela. Et, sans se faire prier, Moisson me conta ce
qui suit :
— Ma mère, une Brécourt, qui avait pour ancêtre un bâtard de Gaston d'Orléans, était, à ce titre, royaliste dans l'âme, et très entichée de sa noblesse. — Les Brécourt, gens d'épée, n'avaient jamais fait fortune. La Révolution les ruina tout à fait. Et, sous la Terreur, ma mère épousa Moisson, mon père, graveur et peintre, simple roturier, mais royaliste ardent et affilié à tous les complots pour la délivrance de la famille royale : — ce qui explique la mésalliance! — Elle espérait, d'ailleurs, que la Royauté, dont le rétablissement ne faisait pour elle aucun doute, reconnaîtrait les services de mon père, en l'anoblissant et en faisant revivre le nom des Brécourt tombé en quenouille. Aussi se faisait-elle appeler Moisson de Brécourt, etm'a-t-elle su toujours mauvais gré de m'en tenir modestement au nom de mon père.
En 1804, nous habitions l'île Saint-Louis, — j'avais une huitaine d'années — et j'ai gardé l'impression très vive de l'émotion causée dan quartier et surtout dans notre maison par