PRÉFACE ID
tation de Georges Gadoudal. — Je vois mamère, anxieuse, envoyer notre fidèle servante aux nouvelles ; celle-ci les lui donner à voix basse ; mon père se faire de plus en plus rare au logis, et, enfin , une nuit, me réveiller en sursaut, m'embrasser, embrasser ma mère à la hâte, — et j'entends encore le bruit sourd de la porte de la rue se refermant sur lui! — On ne l'a jamais revu !
— Arrêté?...
— Nous l'aurions su ! — Non ; mais probablement tué dans sa fuite ou mort de fatigue et de besoin ; ou encore noyé au passage de quelque rivière, — comme d'autres fugitifs dont j'ai su jadis les noms... Il devait nous donner de ses nouvelles, dès qu'il serait en lieu sûr. — Après un mois d'attente, le désespoir de ma mère prit le caractère le plus alarmant. Elle était comme folle, risquait les démarches les plus compromettantes et parlait de Bonaparte tout haut, avec si peu de réserve, qu'à chaque coup de sonnette, nous nous attendions, la servante et moi, à voir entrer la police 1
Ce fut un visiteur tout autre qui se présenta un beau matin.
Il était, disait-il, l'homme d'affaires de Mme de Combray, dame des plus respectables qui vivait dans son château deTournebut, àAubevoye,près
IV TOURNEBUT
de Gaillon. — Royaliste fervente, elle avait appris, par des amis communs, la disparition de mon père et, compatissant à notre infortune, mettait une habitation voisine de la sienne à la disposition de ma mère, qui y trouverait la sécurité et le calme dont elle avait grand besoin après de si cruelles émotions. Ma mère hésitant, l'envoyé de cette bonne dame fit valoir l'intérêt de ma santé, l'exercice, le bon air indispensables à mon âge et, finalement, elle consentit 1 — Munis de tous les renseignements nécessaires, le surlendemain matin ma mère, la servante et moi, nous prenions, à Saint-Germain, la galiotte qui, le soir même, au coucher du soleil, nous déposait au Roule, près d'Aubevoye.
Un jardinier nous attendait, avec une charrette pour nous et nos bagages. Et quelques minutes après, nous entrions dans la cour du château.
Mme de Combray nous reçut dans un grand salon ayant vue sur la Seine. Elle avait près d'elle un de ses fils et deux autres familiers du logis, qui accueillirent ma mère avec les égards dus à la veuve d'un serviteur de la bonne cause. On soupa; je tombais de sommeil, et je n'ai gardé de ce repas que le souvenir des éclats de voix de ma mère, exubérante et passionnée à son ordinaire.