‹ Tournebut, 1804-1809Chapitre 100 sur 115 · Le Sénécal. Le meurtre du baron d'Aché, loc. cit · texte numérisé non relu

Le Sénécal. Le meurtre du baron d'Aché, loc. cit

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técoulant était, ce soir-là, au théâtre et, peut-être, espérait-elle que celui-là, du moins, allait se déclarer son champion. Mais quand elle comprit que, dans cette foule où elle reconnaissait peut-être des hommes qui l'avaient aimée, nul ne prendrait sa défense, elle se leva soudain et sortit de la loge, tandis que les plus exaltés se bousculaient vers les couloirs pour la huer au passage. Elle s'esquiva enfin et rentra rue Guilbert ; le lendemain elle quittait Gaen pour n'y jamais reparaître.

Moins coupable certainement, et plainte maintenant par tous ceux auxquels la mort de d'Àché avait remis en mémoire l'affaire du Quesnay, Mme Acquêt vivait alors à la Conciergerie de Rouen ses dernières journées. Après la demande de sursis pour cause de grossesse, après « une visite de de deux médecins qui avaient déclaré ne pouvoir se prononcer», Ducolombier mit tout en œuvre pour obtenir de l'empereur la grâce de la condamnée *.

Dès l'arrêt rendu, Timoléon accourut à Paris, en quête des moyens d'approcher Sa Majesté; Mme de Saint-Léonard, sa parente, femme du maire de

1. Du Colombier, avtot le verdict du 30 décembre, était allé a Paris — le 24 décembre — afin de solliciter un sursis en faveur de M"° Acquêt dont, paraît-il, la condamnation était prévue. On retrouve la trace de ses démarches dans les comptes de M"" de Combray: « 24 décembre 1808. Voyage de Du Colombier de Rouen à Paris pour obtenir un sursis à l'exécution du jugement de Mm* Acquêt, 693 francs. — Le 30 décembre, à Du Colombier, 600 francs — Pour dépenses faites par Du Colombier pendant les dix-huit à vingt jours qui ont suivi l'arrêt, 240 francs, etc. » Archives de la famille d« Saiut-Victor.

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Falaise, venait l'y rejoindre et faisait agir ses relations dans le monde officiel. Mais l'empereur vivait à cette époque dans une agitation perpétuelle; on apprenait qu'il était à Bayonne ou à Berlin lorsqu'on le savait, de la veille à peine, rentré aux Tuileries; Laeken, Mayence, Cassel lui étaient des séjours aussi familiers que Saint-Cloud ou Fontainebleau, et son esprit était bien plus insaisissable encore : parvînt-on à obtenir une audience de quelques secondes, quel espoir de fixer son attention sur un objet aussi insignifiant que la vie d'une femme? Chauveau-Lagarde conseilla l'intervention des enfants de Mme Acquêt : ces trois fillettes, toujours nonchalantes et souffreteuses, n'étaient point sorties, depuis vingt mois, de la pension de Mme Du Saussay : l'aînée avait, à cette époque, un peu plus de douze ans, la plus jeune n'en avait pas huit. On leur acheta en hâte des vêtements de deuil i et on les expédia, le 24 janvier, pour Paris, sous la conduite d'une dame de compagnie, nommée M118 Bodinot. Chaque jour c'était, à travers les rues de la ville, une course a la poursuite de la voiture de l'empereur qui visitait les manufactures. Timoléon de Combray, Mme de Saint-Léonard ou MUe de Séran conduisaient à tour de rôle les enfants ; on alla à la Malmaison, à Versailles, à Meudon ; enfin, le 2 mars, un jour que les fillettes étaient allées à Sèvres, Vune d'elles réussit à se faufiler jusqu'à la

1. « 23 janvier 1809. Payé à Mme Jovent, marchande e! couturière en robes pour l'habillement des trois enfants depuis la tète jusqu'aux pieds pour se présenter devant S. M. l'Empereur, 330 francs. » Archives de la famille de Saint- Victor.

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portière de la voiture impériale et à remettre la pétition aux niainsde quelque officier d'ordonnance1: sans doute ne parvint-elle pas jusqu'à l'empereur, car cette uémarche qui avait coûté tant de peine et tant d'argent resta sans effet.

On retrouve dans les papiers de Mme de Gombray plus de dix brouillons de suppliques adressées aux frères de l'empereur, à l'impératrice Joséphine, à des princes étrangers même... Mais chacun d'eux avait tant de choses à demander pour soi ! Tous craignaient si fort d'importuner le maître! Celui-ci, d'ailleurs, avait disparu de Paris à l'improviste; il était maintenant en Allemagne, bousculant l'armée de l'archiduc Charles et faisant sa trouée sur Vienne; la pauvre Mme Acquêt devait tenir bien peu de place dans sa vaste pensée, en dépit des illusions de ceux qui s'intéressaient à la condamnée ; avaitil jamais seulement entendu prononcer son nom?

En avril, les petites Acquêt étaient rentrées à Rouen chez Mme Du Saussay ; « Je ne suis pas étonnée, écrivait cette dame à Timoléon, que les enfants ne vous aient pas satisfait; jusqu'alors il n'y avait que la crainte qui les retînt, et, pendant leur voyage à Paris, les circonstances ne leur valaient que des caresses et des bontés dont elles se sont trop prévalues... Nous ferons tout, ajoutait-elle, s'il arrivait un dernier malheur à Mme Acquêt, pour que

i. <i 2 mars 1809. Voiture pour Sèvres ou les demoiselles Acquêt présentent leur pétition à l'Empereur, 27 [runes. » Arclmes do {a fumillo de Saint- Victor.

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Jes enfants l'ignorent; ce qui serait à souhaiter aussi pour madame votre mère1. »

Ainsi on semblait, dans l'entourage de la condamnée, avoir perdu tout espoir d'obtenir sa grâce : il est certain, cependant, qu'il eût été bien facile de l'oublier en prison. Qui donc pouvait trouver intérêt à la mort de cette malheureuse? Ni Fouché, ni Real, ni le préfet, ni Licquet lui-même qui, dès le verdict rendu, paraissait avoir perdu toute animosité contre ses victimes. Le procureur impérial Chapais-Marivaux s'obstinait seul à exiger la complète exécution de l'arrêt; deux fois déjà il avait provoqué, au sujet de Mme Acquêt, une consultation médicale : les spécialistes n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu se prononcer et ce nouveau sursis rendit quelque espoir à Mme de Combray. Du fond de son cachot de Bicêtre elle n'avait cessé de présider aux démarches tentées en faveur de sa fille ; elle n'abdiquait rien, en effet, de ses prétentions et quoique interdite, prisonnière, déchue de ses droits, elle entendait conserver la haute main sur tous les siens.

Comme on venait d'apprendre que l'empereur était entré à Vienne en vainqueur, la marquise s'avisa que le moment serait bien choisi pour implorer de nouveau la pitié du conquérant. Le Ie* juin elle manda son fils Timoléon, installé depuis peu àTournebut2 ; elle avait décidé d'envoyer en Autriche les deux aînées de ses petites-filles,

i. Lettre du 4 mai 1809. Archives de la famille de Saint- Victor. 2. Archives de la famille de Saint- Victor.

sous la conduite de leur tante, Mme d'IIouël, et du fidèle Ducolombier qui s'offrait à entreprendre ce long voyage. Tandis qu'on vaquait aux préparatifs du départ, Chauveau-Lagarde consentit à rédiger une supplique que les enfants devaient remettre à Napoléon; elles quittèrent Rouen vers le 10 juillet1 et parvinrent à Vienne dans la quinzaine qui suivit la bataille de Wagram. Ducolombier chercha aussitôt le moyen de rencontrer l'empereur : pressé par la marquise qui n'admettait pas qu'on discutât les idées qu'elles croyaient bonnes, il s'était mis en route sans recommandation, sans lettre d'introduction, sans promesse d'audience, et ne devait attendre que du hasard la possibilité de joindre un instant Napoléon. Il alla s'établir, avec Mme d'Houël et les enfants, à Schœnbrùnn où se trouvait le quartier général impérial, et il obtint, à force de sollicitations, de pénétrer, avec les suppliantes, dans la cour du château.

L'empereur était absent : il avait voulu revoir le champ de bataille où il venait de remporter une si éclatante victoire et dont il faisait lever le plan par le colonel Lejeune. Pendant toute la journée, Ducolombier et ses compagnes attendirent debout sur le perron du château le retour du souverain ; pendant toute la journée on vit, en haut des marches, ces silhouettes immobiles couvertes de crêpe*. Vers le soir, la grille s'ouvrit, la garde prit les armes,

1. On a d'elles une lettre adressée à M"" de Gouibray et datée de Rouen, 8 juillet.

2. Cadet de Gassicourt. Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière, p. 269.

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les tambours roulèrent aux champs et, dans l'immense cour, précédé de ses guides et de son mameluk, apparut, à cheval, l'empereur, derrière lequel ondulaient les aigrettes et les panache*» d'un nombreux état-major. Quand elles virent s'avancer ce maître du monde auquel elles allaient demander la vie de leur mère, le cœur des pauvres petites Acquêt dut battre bien fort; en un instant l'empereur fut sur elles; Ducolombier les poussa; elles se jetèrent à genoux...

Napoléon, apercevant ces femmes en deuil, crut se trouver en présence de la veuve et des orphelines de quelque officier tué au cours de la campagne. Il releva les enfants avec bonté.

— Sire! Rendez-nous notre mère! répétaientelles en sanglotant1

L'empereur s'étonne, prend des mains de Mme d'Houël la pétition qu'il lit entièrement. Iî y eut quelques secondes d'un silence plein d'angoisse : il releva les yeux, regarda les fillettes, posa à Ducolombier quelques brèves questions, puis, tout à coup, poursuivant son chemin :

— Je ne peux pas, dit-il sèchement.

Et il disparut dans le vestibule parmi des groupes humblement courbés. Quelqu'un qui fut témoin de 'a scène raconte qu'au moment où l'empereur lut la supplique, il parut très ému : « Son visage .changea deux fois de couleur, des larmes roulaient dans ses yeux et sa voix était altérée. » Le duc de Rovigo assurait que «la grâce allait être accordée»; le

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