‹ Tournebut, 1804-1809Chapitre 14 sur 115 · PRÉFACE XXX1I · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXX1I

gnaler la confusion qu'il est seul à commettre. Mais il y a mieux ! — Voici un écrivain qui nous offre en deux gros volumes l'histoire de la chouannerie normande. Il n'est question, dans son livre, que de déguisements, faux noms, faux papiers, guets-apens, enlèvements, attaques de diligences, souterrains, prisons, évasions, enfants espions et femmes capitaines !... Il constate luimême que l'affaire du bois du Quesnai est tragique, étrange et mystérieuse!... » Et tout aussitôt il conteste, comme étrange et romanesque, la plus simple de toutes ces aventures : — celle de Moisson ! — Il raille ses cachettes dans les combles de la vieille tour. Et c'est précisément dans les combles du château que la police découvrit le fameux refuge, où une quarantaine d'hommes pouvaient tenir à l'aise. Il déclare légendaires les retraites ménagées aux proscrits et aux bandits, et cela au moment même où il vient de consacrer deux pages à rénumération de tous les trous, puits, caveaux, toutes les tanières, grottes, cavernes, etc., où ces mêmes bandits et proscrits avaient des retraites assurées !

En sorte que M. de la Sicotière a l'air de se moquer de lui-même !

Je me reprocherais de ne pas citer, à titre de curiosité, la biographie de Mme et MUe de Com-

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bray, réunies en une seule et môme personne dans le Dictionnaire historique (111) de Larousse. — C'est un morceau unique en son genre. Noms, lieux et faits, tout est faux!

Et le comble, c'est qu'à l'appui de ces rêveries on nous cite les fragments de prétendus mémoires que Félicie (1) de Combray aurait écrits sous la Restauration..., oubliant qu'elle avait été guillotinée sous l'Empire !

Avec M. Ernest Daudet, nous rentrons dans l'histoire. Personne, avant lui, n'avait étudié sérieusement le crime du Quesnai. Il en a donné dans le journal le Temps, il y a quelques années, un récit fort exact, auquel on ne saurait reprocher d'être simplement ce qu'il voulait être un résumé fidèle et rapide. M. Daudet n'a eu, d'ailleurs, à sa disposition, que les dossiers 8170, 8171 , 8172 de lasérie F7 des Archives nationales, et les rapports adressés à Real par Savoye-Rollin et Licquet, ce policier si ingénieux que le Corentin de Balzac, auprès de lui, a l'air d'un écolier 1 — Par suite, le drame de famille échappe à M. Daudet, qui, du reste, n'avait pas à s'en préoccuper. On ne saurait tirer un meilleur parti qu'il n'a fait des documents à sa portée.

Lenôtre a poussé plus loin ses recherches. Il ne s'est pas borné à étudier, pièce par pièce, le

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volumineux dossier du procès de 1808, qui remplit toute une armoire ; de comparer, d'opposer les témoignages l'un à l'autre; de contrôler les rapports, les enquêtes; de démêler les noms réels sous les faux, les vérités sous les mensonges; en un mot, d'instruire l'affaire à nouveau : travail formidable, dont il ne donne ici que la substance. Servi par ce merveilleux instinct et cette obstination de chercheur, qui triomphent de tous les obstacles, il a su obtenir communication de papiers de famille, dont quelques-uns dormaient dans de vieilles malles, reléguées au fond d'un grenier, et, dans ces paperasses, découvrir de précieux documents, qui éclairent les dessous de cette affaire du Quesnai,où la folle passion d'une pauvre femme joue le plus grand rôle.

Et que Ton ne s'attende pas à lire ici un roman. — Ceci est une étude historique, dans toute la rigueur du terme. Lenôtre n'avance pas un fait dont il ne puisse fournir la preuve. Il ne hasarde pas une hypothèse, sans la donner comme telle, et dans le moindre* détail il s'interdit toute fantaisie. S'il décrit une toilette de Mme Acquêt, c'est qu'elle est signalée dans quelque interrogatoire. Je l'ai vu scrupuleux, sur ce point, jusqu'à supprimer tout le pittoresque qui pouvait

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être mis sur le compte de son imagination. Il n'est pas de cause célèbre, où la Justice, dans l'exposé des faits, se soit piquée de plus d'exactitude. — Bref, on retrouvera ici toutes les qualités qui ont fait le succès de sa Conspiration de la Rouerie : début chevaleresque de cette chouannerie qu'il nous montre, sur son déclin, réduite à arrêter les diligences!

Pour moi, si je ne me suis trop attardé à cette vieille tour, c'est qu'elle lui a conseillé ce livre : — et l'on doit bien quelque reconnaissance à ces muets témoins du passé, dont ils nous gardent le souvenir.

Victorien Sardou.

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