CHAPITRE PREMIER JEAN-PIERRE QUERELLE
Dans la nuit du 25 janvier 1804, le Premier Consul s'étant levé pour travailler jusqu'au petit jour1, ainsi qu'il le faisait fréquemment, parcourut les derniers rapports de police déposés sur son bureau.
Il n'y était question que de sa mort : on l'annonçait déjà, comme chose certaine, à Londres, en Allemagne, en Hollande ; « assassiner Bonaparte >> était une sorte de sport auquel on s'exerçait de tous côtés en Europe et dont les Anglais surtout se montraient fervents ; c'est de chez eux que partaient, largement munis d'argent et bien équipés, les amateurs désireux de gagner l'enjeu, anciens chouans impénitents pour la plupart, royalistes fanatiques considérant comme un acte pieux le crime qui devait débarrasser la France de l'usurpateur.
{.Recherches historiques sur le procès et la condamnation du duc d'Enghien, par A. Nougarède de Fayet.
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Ce qui, dans ces rapports de police, peu dignes de foi à l'ordinaire, élait de nature à causer quelque souci, c'est que tous s'accordaient sur un point : Georges Cadoudal avait disparu. Depuis que cet homme, formidable de courage et de ténacité, avait déclaré au Premier Consul une guerre sans merci, les agents de la police ne l'avaient jamais perdu de vue; on savait qu'il séjournait en Angleterre et on l'y faisait espionner ; mais, s'il était vrai qu'il eût échappé à cette surveillance, le danger élait imminent et le «tremblement de terre1 » prédit était proche.
Bonaparte, plus irrité qu'inquiet de ces racontars menaçants, voulut en avoir le cœur net. Il redoutait Fouché dont il suspectait, non sans raisons, le dévouement et qui, d'ailleurs, à cette époque, n'avait pas — officiellement du moins — la direction de la police, et il avait « attaché à ses flancs » un espion dangereux, le belge Real. C'était à celui-ci que, pour certaines besognes, Bonaparte préférait s'adresser. Real était le policier type : a:ni de Danton, il avait organisé jadis les grandes manifestations populaires destinées à intimider la Convention; il avait pénétré les terribles dessous du Tribunal révolutionnaire et du Comité de Sûreté générale; il connaissait et savait utiliser les
1. Une lettre de Vienne, relative à des affaires de finances et saisie par la police portait : « — Ici, comme chez vous, l'hiver a e(é très doux; niais on craint pour la finde février : des per.onnes bien instruites pensent que vous aurez un tremblement de terre; si donc vous avez des opérations à faire, tenez cet avis pour certain; je ne puis m'explique? davantage.» Hecherchts historiques, etc.
débris des anciens comités de sections : septembriseurs sans occupations, laquais, parfumeurs, dentistes, maîtres de danse sans clientèle, tous les rebuts de la révolution, toutes les filles du Palais- Royal, telle était l'armée qu'il commandait, ayant pour lieutenants Desmarets, curé défroqué, et Vcyrat, ancien forçat genevois, marqué et fouetté parle bourreau l. Real et ces deux subalternes seront les protagonistes occultes du drame que nous allons raconter.
Cette nuit-là, Bonaparte manda Real en toute hâte. Procédant, comme à l'ordinaire, par brèves questions, il s'informa du nombre de royalistes renfermés à la tour du Temple ou à Bicêtre, de leurs noms, des soupçons qui avaient motivé leur arrestation. Vite satisfait sur tous ces points, il ordonna que, avant le jour, on choisît quatre des détenus parmi ceux qui paraîtraient les plus compromis et qu'on les livrât à une commission militaire : s'ils ne taisaient des révélations, ils seraient fusillés dans les vingt-quatre heures.
Desmarets, réveillé à cinq heures du matin, fut chargé de dresser la liste, et les deux premiers noms désignés à son attention furent ceux de Picot et de Lobourgeois. Picot était un ancien officier de Frotté et avait commandé en chef, pendant les guerres de la Chouannerie , la division du pays d'Auge; il y avait mérité le surnom d' Egorge-Bleus; il était chevalier de Saint-Louis. Lobourgeois, cafetier à Rouen, accusé, vers 1800, d'avoir pris part
t Archives nationales, F7 6471.
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à l'attaque d'une diligence et renvoyé absous, avait, comme Picot son ami, émigré en Angleterre; tous deux, dénoncés par un agent provocateur comme ayant laissé entendre qu'ils venaient attenter à la vie du Premier Consul, et arrêtés à Pont-Audemer au moment où ils rentraient en France, étaient au Temple depuis près d'un an.
A ces deux victimes Desmarets joignit un autre chouan, Piogé, dit Sans-Pitié ou Tape-à-Mort1, et Desol de Grisolles, ancien compagnon de Georges, « royaliste très dangereux2». Enfin, pour montrer du zèle, il ajouta à sa liste un cinquième nom, celui de Querelle, ex-chirurgien de marine, arrêté depuis quatre mois3 sous un vague soupçon d'espionnage, mais que le dossier signalait comme un homme pusillanime dont on pouvait « attendre quelque chose4 »,
— Celui-ci, dit Bonaparte en lisant le nom de Querelle et la note qui l'accompagnait, est plutôt un intrigant qu'un fanatique; il parlera5.
Le jour même, les cinq « prévenus d'embauchage