CHAPITRE IV
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Le domaine de Doimay, situé à trois lieues de Falaise sur la route d'Harcourt, était une de ces terres dont Acquêt de Férolles avait usurpé la possession, sous couleur de les soustraire au fisc et de prendre en mains la gérance des biens de son beaufrère Bonnœil, émigré. Or, celui-ci était depuis longtemps rentré en jouissance de ses droits civils et Acquêt ne lui cédait pas la place : ce terrible homme, agissant au nom de sa femme comme créancier delà succession de feu M. de Combray ', avait engagé contre ses beaux-frères toute une série
1. A la mort de son père, en 1784, Bonnœil, l'aîné des fils, avait hérité des terres de Combray, Donnay, Bonnœil et Lessart. Le second fils, Vimoléon, reçut, la maison de Falaise, d'autres immeubles, des rentes et un capital de 55.340 livres. Bonnœil ayant été inscrit sut la liste des émigrés, le séquestre l'ut mis sur ses biens; se» Jeux sœurs, M"" d'Houel et M"" Acquêt, réclamèrent alors une délivrance du bien héréditaire pour leur tenir lieu de leur légitime et leur réclamation fut admise jusqu'à concurrence de la moitié de leurs droits : un arrêté du 1j nivôse an IX envoya M"" Acquêt en possession des biens séquestres sur Bonnœil jusqu'à concurrence d'un capital de 32.114 francs. M"" de
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de procès; il s'était révélé si habile procédurier qu'il était parvenu, bien queMme Acquêt eût depuis longtemps formé contre lui une demande en séparation, à, vivre sur les biens des Combray où il se maintenait comme en pays conquis, au moyen de tout un arsenal de textes, tirés, suivant l'occasion, de l'ancien droit coutumier de Normandie, des lois révolutionnaires ou du Code Napoléon. Traiter ces questions, dans le détail, serait fastidieux et inutile : il suffira de savoir qu'à l'époque où nous a conduit notre récit Mme Acquêt n'avait, pour toute ressource, qu'une pension de deux mille francs que lui avait allouée, à titre de provision, un jugement du 1er août 1804. Elle vivait seule à Falaise, dans l'hôtel de Combray, rue du Tripot, assez vaste immeuble composé de deux corps d 3 logis dont l'un se trouvait vacant par l'absence de Timoléon, fixé à Paris. Mm8 de Combray s'était chargée de subvenir à l'entretien de ses petites-filles : elles avaient été reléguées à Rouen, dans une pension tenue par une dame Du Saussay *. Prévoyant bien que cette situation ne serait pas éternelle, Acquêt, en dépit des réclamations à maintes reprises formulées par Bonnœil, avait continué à ravager la terre de Donnay, pour en tirer profit immédiat, coupant les bois, débitant en fagots les charmilles, abattant les hôtres centenaires;
Combray intervint à son tour pour la liquidation des droits qu'elle avait à exercer sur la succession de son mari; les choses en étaient là, quand Bonnœil, amnistié, réclama la totalité de ses biens. La situation, comme on voit, était un nid à procès : il semble bien qu'elle ne fut jamais complètement liquidée à la complète satisfaction de tous les intéressés.
i. Archives de la famille de Saint-Victor.
le château lui-même, dont la façade s'allongeait naguère au bout de solennelles avenues, avait souffert de ses dévastations; ce n'était plus qu'une masure, aux portes battantes, au toit effondré où Acquêt s'était réservé un logement, abandonnant le reste aux ravages des saisons et du temps. Rembuché dans cette ruine comme un fauve dans sa bauge, il ne supportait aucune atteinte à ce qu'il appelait ses droits. Mmede Combray ayant voulu en 1803j passer le temps des moissons dans ce château où s'étaient écoulées ses années heureuses, où tous ses enfants avaient été élevés, il l'en avait fait expulser par huissier, et la marquise s'était réfugiée au presbytère du village, vendu comme bien national lors de la Révolution, et qu'elle avait racheté de compte à demi avec la commune pour le rendre à son ancienne destination l. Gomme aucun desservant n'avait encore été nommé, elle put s'installer là, tant bien que mal, à la grande colère de son gendre qui considérait cette intrusion comme une bravade.
Deux ans plus tard, Mme de Combray n'avait pas à Donnay d'autre asile et c'est à ce presbytère, toujours inoccupé, qu'elle amena d'Aché ; ils y arrivèrent le 17 juillet au soir. Il ne pouvait être question, pour le proscrit, d'un long séjour dans cette maison très en évidence et sans cesse exposée à
1. « Celui qui l'avait acheté d'abord voulut s'en défaire et le proposa aux habitants do la commune auxquels il le vendit 3.600 francs et ma mère a fourni la moitié de la somme. » Interrogatoire de Bonnooil. Archives du gretfe de la Cour d'assise3 de Rouen.
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l'espionnage haineux d'Acquêt. Il y demeura, cependant quinze jours, ne se cachant pas, chassant môme1 et recevant quelques visites, celle de Mme Acquêt, entre autres^ qui vint de Falaise pour voir sa mère et qui rencontra là d'Aché pour la première fois. Au commencement d'août, celui-ci quittait Donnay et Mme de Combray l'accompagna jusqu'au château d'un voisin de campagne, M. Descroisy2, où il passa une nuit; au petit jour, il s'jéloigna à cheval dans la direction de Bayeux. Mme de Combray seule était dans la confidence du lieu où il se retirait. D'Aché avait dans la région, le choix de plusieurs asiles. Il était particulièrement lié avec la famille Duqr ^snay de Montfiquet, qui habitait Mandeville près de Trévières. M. de Montfiquet, gentilhomme d'une grande loyauté, mais parfaitement insignifiant, ayant émigré au début de la Révolution, sa terre de Mandeville avait été mise sous séquestre, son château pillé et en partie démoli. Mme de Monfiquet, femme de tête et d'énergie, restée sans ressources avec ses six filles, s'était réfugiée chez les d'Aché, à Gournay, où elle passa tout le temps de la Terreur3. Mme d'Aché garda même auprès d'elle, pendant cinq ans, une des jeunes filles, Henriette, qui était disgraciée et bossue, mais d'une intelligence remarquable.
1. Interrogatoire de G uillaunie, dit Lanoë, 4 janvier 1808. Archives du grelle de la Cour d'assises de Rouen.
2. c — Qui est ce M. Descroissy? — C'est un gentilhomme des environs, (ils de M. de Manoury, ancien ami de la maison. » Interrogatoire de Lanoë. M. Descroisy habitait à Les Moutiers-en-Cinglai.-..