‹ Tournebut, 1804-1809Chapitre 55 sur 115 · Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Archives nationales, F

L AFFAIRE Dïj OUESNAY 139

à son héros, qu'elle s'associait à ses dangers, l'aveuglait sur toute autre considération. Elle eût offert à Allain et à ses compagnons l'hospitalité de la Bijude, sans la crainte de compromettre son amant qui y faisait d'assez longs séjours, et elle s'était arrêtée à l'audacieuse idée de leslogerchez son mari qui, confiné dans une dépendance du château de Donnay, laissait à l'abandon le corps principal de l'habitation où l'on pouvait pénétrer par les derrières sans être vu. Peut-être espérait-elle rejeter sur Acquêt la complicité du crime au cas où la retraite eût été découverte. Quant à Le Chevalier, apprenant que d'Aché venait de quitter Mandeville et de passer en Angleterre « après avoir annoncé comme très prochain son retour avec le prince, avec des munitions, avec de l'argent, etc.1 », il partit pour Paris, ayant à concerter certaines dispositions, disait-il, avec leComité secret. Avant de quitter la Bijude, il recommanda bien a sa maîtresse, si le coup se faisait en son absence, de remettre immédiatement l'argent enlevé à Dusaussay, qui se chargerait de le lui apporter à Paris où le Comité l'attendait; elle lui donna une boucle de ses admirables cheveux noirs pour qu'il en composât un médaillon et lui fit promettre « quïl n'oublierait pas de lui rapporter de bonne eau de Cologne ». Puis ils s'embrassèrent; il partit : on était au 17 mai 1807; c'était la dernière fois qu'elle le voyait.

Elle ne restait pas oisive, d'ailleurs, préparant

1. Déclaration de Mm* Acquêt, 20 décembre 1807. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

elle-même la nourriture des sept hommes logés sous les combles du château ; des bottes de foin et de paille leur servaient de lits : il leur était recommandé de ne point sortir, môme pour satisfaire aux besoins les plus impérieux, et ils restèrent là pendant dix jours. Chaque soir, Mme Acquêt se glissait dans cette tanière empuantie : elle paraissait, tenant son ombrelle de ses mains gantées, vêtue d'une robe de mousseline claire, le front couvert d'un grand chapeau de paille 1 ; elle était ordinairement accompagnée de sa servante, Rosalie Dupont, grande et forte fille, et de Joseph Buquet, cordonnier à Donnay, portant de larges plats de terre, « ressemblant à des gamelles », contenant du veau cuit au four, avec des pommes de terre. C'était l'heure de la bombance et des gauloiseries; la jolie châtelaine ne dédaignait pas de présider au repas allant ef venant parmi ces hommes vautrés, s'informant si a ces braves gens » ne manquaient de rien et se trouvaient satisfaits du régime.

Elle était, detous, la plus impatiente : soit qu'elle prît au sérieux les illusions politiques de ceux qui l'entraînaient dans cette aventure, et qu'elle eût hâte de s'exposer pour « la bonne cause», soit que son funeste amour pour Le Chevalier l'eût complètement dévoyée, elle faisait sa chose de l'attentat qui se préparait et qui lui semblait devoir mettre fin à ses malheurs. C'était déjà de sa part un acte de témérité folle que d'héberger et d'entretenir les recrues d'Allain dans une maison occupée par son

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