Déposition deP.-F. Harel. Archives nationales, F
L AFFAIRE DU QUEsNAY Hi
mari et d'oser y pénétrer elle-même pour les y visiter; elle se compromettait ainsi, comme à plaisir, sous les yeux de son ennemi le plus acharné, et, sans doute, Acquêt, tenu au courant, par ses gens dressés à l'espionnage, se gardait-il d'intervenir, de crainte d'interrompre une aventure où sa femme devait se perdre irrémédiablement.
Mme Acquêt agissait, d'ailleurs, comme si elle eût été assurée de la complicité de tout le pays ; elle combina les moindres détails de l'expédition avec une étonnante fertilité d'esprit; elle cousit, de ses mains, de grands bissacs de grosse toile qui devaient servir à porter les provisions de la petite troupe et à contenir l'argent retiré des caisses ; elle courut à Falaise pour inviter Lefebvre à recevoir Allain et Flierlé, en attendant l'heure de l'action. Lefebvre, qui déjà avait fixé son prix et s'était fait promettre douze mille francs à prendre surles fonds attendus, ne voulait, cependant, s'engager qu'à demi ; il consentit néanmoins à loger Allain et Flierlé dans l'immeuble vacant du faubourg Saint-Laurent. Rassurée sur ce point, Mme Acquêt revint à Donnay ; dans la nuit du jeudi 28 mai, les hommes sortirent du château, sans emporter leurs armes, et furent conduits à une grange où on les laissa seuls toute la journée, en présence d'un tonnelet de cidre qu'ils mirent à sec1 ; Mme Acquêt, pendant ce temps, leur préparait une nouvelle retraite ; à peu de distance de l'église de Donnay se trouvait une maison isolée appartenant aux frères Buquet, très dévoués à la 1 Déposition de P. -F. Harel. Archives nationales, F7 8171.
Hî TOUUNËBUX
famille de Combiay; l'un deux, Joseph, le cordonnier, payait dans le village, pour être, depuis le départ de Le Chevalier, l'amant de Mme Acquêt, et s'il est possible, grâce à l'absence de tout témoignage décisif, de sauver la mémoire de la pauvre femme de cette nouvelle accusation, il n'en faut pas moins reconnaître qu'elle exerçait sur cet homme une influence inexplicable ; elle l'avait, pour ainsi dire, asservi et il lui était aveuglément soumis « par les droits môme qu'elle lui avait accordés1 », affirme un rapport adressé à l'empereur. Quoi qu'il en soit, elle n'eut qu'un mot à dire pour que Joseph Buquet lui livrât sa maison et, le vendredi, les six hommes en prirent possession2. La mère Buquet se chargea de les nourrir pendant quatre jours; ils la quittèrent eniinle mardi 2 juin, à la nuit tombante: Joseph leur indiqua la route qu'ils devaient suivre et leur fit même un bout de conduite.
Les pauvres gens traînèrent leurs guêtres jusqu'au matin, s'égarant dans les terres, n'osant ni demander leurchemin, ni suivre les routes battues. A l'aube, ils rencontraient, à me lieue de Falaise, Allain qui les attendait à la lisière d'un bois, près du hameau de la Jalousie : il Les conduisit, en traversant Aubigny, jusqu'à une auberge isolée à l'extrémité du village.
Le notaire Lefebvre avait pris lui-même la peine de venir l'avant-veille en personne présenter Allain
1. Rapport du préfet de la Seine-Inférieure, 26 février 1803. E* 8172.
2. Interrogatoire de Grenthe, dit Cœur de Iloi, 2 octobre 1807, Archives nuliontiles, V7 8H0.
à l'aubergiste et demander a celui-ci s'il voudrait recevoir pour quelques jours « six braves garçons de déserteurs que la gendarmerie tourmentait », ce à quoi l'homme avait répliqué qu'il les logerait avec plaisir.
En arrivant à l'auberge, Allain et ses hommes, harassés de fatigue, demandèrent à déjeuner et montèrent tout de suite à ia chambre qui leur avait été préparée1. Il était quatre heures et demie du matin2. Ils se couchèrent sur la paille et, de tout le jour, ne bougèrent qu'à l'heure des repas. La nuit et toute la journée du lendemain se passèrent également à dormir, à manger et à boire. Le jeudi 4 juin, au soir, ils engouffrèrent dans leurs bissacs du pain, du lard et des cruchons de cidre et partirent, par le derrière de la maison, un peu avant neuf heures.
Le vendredi, Allain reparut seul à l'auberge d'Àubigny; il commanda à la servante de porter des vivres sur laroute deCaen jusqu'à l'embranchement du chemin d'Harcourt ; deux des hommes attendaient là; ils prirent les provisions et s'esquivèrent rapidement. Allain, vers deux heures du matin, se coucha; le samedi, à midi, comme il se mettait à table, une carriole s'arrêta devant la porte de l'auberge ; Lefebvre et Mme Acquêt en des-
1. Déposition de Chevalier, aubergiste à Aubigny. Archives nationales, F7 S172.
2. Acte d'accusation. Archives du greffe de la Cour d assises de Rouen.
cendirent ; ils apportaient sept fusils i qui furent aussitôt montés au grenier. On causa : Mme Acquêt tira d'un petit panier quelques citrons qu'elle coupa dans un saladier rempli de vin blanc et d'eau-devie2; tout en tenant conseil, Lefebvre et la jeune femme buvaient; delà salle basse on percevait leurs grands éclats de rire; la chaleur était accablante, tous trois s'enivrèrent3. Il fallut aider Mme Acquêt à se remettre en voiture, et Lefebvre se chargea de la reconduire à Falaise. Allain, resté seul à Aubigny, fit disposer un souper « pour six à sept personnes»; il en surveillait les préparatifs, quand survint un cavalier qui demanda à lui parler : c'était Dusaussay apportant des nouvelles ; il venait d'une traite d'Argentan où il avait vu la voiture, chargée de caisses d'argent, entrer dans la cour de l'auberge du Point-de-Frace : il décrivit le chariot, l'attelage, le conducteur : puis il remonta aussitôt à cheval et s'éloigna rapidement.
A ce moment, la bande tout entière reparaît, conduite par Flierlé. On distribue les armes ; les hommes se rangent autour de la table et mangent debout, hâtivement. Ils remplissent leurs bissacs de pain et de viandes froides et, à la nuit pleine, ils partent : Allain et Flierlé les accompagnent et
1. Outre les quatre fusils apportés de Donnay, le notaire en avait acheté d'autres à un ancien chouan de Falaise nommé Courmaceul. On assure qu'il les avait payés « douze louis chacun ». Archives nationales, I'7 8170.
2. Acte d'accusation et déposition de Chevalier, aubergiste à Aubigny.
3. Idem, et rapport du préfet de la Seine-Inférieure. Archive! nationales, F7 8112.
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rentrent à l'auberge après deux heures d'absence1 Ils ne dormirent pas : on les entendit, jusqu'au jour, aller et venir lourdement dans le grenier. Le dimanche 7 juin, Allain paya la dépense, acheta à L'aubergiste une hache courte et un vieux fusil, ce qui portait à huit le nombre des armes à feu dont la bande pouvait disposer. A sept heures du matin il s'éloignait définitivement, sur la route de Gaen, avec Flierlé, et gagnait, à trois lieues de là, le bois du Quesnay, où ses hommes avaient passé la nuit.
Le chariot destiné au transport des fonds avait été, le 5 au soir, chargé à Alençon, dans la cour de la maison de M. Decrès, receveur général de l'Orne, de cinq lourdes caisses contenant en écus et en monnaie de billon 33.489 fr. 92 centimes. Le 6, a cinq heures du matin, le roulier Jean Gousset, voiturier aux gages du sieur Hubert, directeur des Messageries à Alençon, avait attelé au camion trois chevaux et, escorté par deux gendarmes, avait pris la route d'Argentan où il était arrivé à cinq heures du soir. Il s'arrêta au Point-de-France où il devait charger une sixième caisse renfermant en or et en écus 33.000 francs, qui lui fut livrée dans la soirée par les agents de M. Larroc, receveur des finances. La voiture, soigneusement bâchée, resta pendant la nuit dans la cour de l'auberge. Gousset, qui avait bu, allait et venait, « parlant à tout venant de son chargement » ; môme il interpella un voyageur, M. Lapeyrière, géomètre du départe-