‹ Tournebut, 1804-1809Chapitre 60 sur 115 · Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Archives nationales, F

3. « Caen, Je 1" juillet 1S:u7. Cette nuit, entre onze heures et minuit, le sieur Acquêt de Férolles a été dépoli à la maison d'arrêt de cette ville. » Lettre de Caffarelli à Uéal. Archives nationales, F7 8170.

tious qui lui étaient posées ; il n'y eut pas jusqu'à Dupont d'Àisy qui ne prêtât au soupçon ; on découvrit chez lui soixante fusils, ce qui parut excessif, môme pour un grand chasseur tel qu'il se piquait de l'être, et là encore tous les indices concouraient à convaincre Manginot qu'il était dans la bonne voie.

Mme Acquêt, cependant, affectait la plus grande sécurité. Voyant l'enquête s'égarer, elle pouvait, en etfet, se figurer que tout danger était pour elle écarté : elle avait bien, d'ailleurs, d'autres soucis. Depuis le 7 juin, Le Chevalier attendait à Paris les fonds dont il avait le plus pressant besoin, et, comme il ne recevait rien malgré ses réclamations réitérées, il avait pris le parti de venir lui-même chercher l'argent ; il n'osait, cependant, se montrer dans la région de Falaise, et fixa au notaire Lefebvre un rendez- vous à Laigle en l'invitant avec instance à lui apporter là tout ce dont il pourrait se charger. Or, les Buquet, chez qui les 60.000 francs avaient été déposés pendant la nuit du 7 juin, s'obstinaient, malgré les supplications de Mme Acquêt, à ne pas s'en dessaisir : ils les avaient retirés de leur jardin et cachés en divers endroits dont ils gardaient jalousement le secret. Cependant, en usant de son influence sur Joseph, Mme Acquêt parvint à lui soutirer 3.300 francs qu'elle remit au notaire pour les porter à Le Chevalier ; mais Lefebvre, dès qu'il tint l'argent, allégua, à son tour, qu'on lui avait promis, pour prix de son concours, une somme de 12.000 francs et qu'il gardait celle-ci

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comme acompte. Il poussa cependant jusqu'à Laigle, à la rencontre de Le Chevalier et *, pour calmer l'impatience de celui-ci, il l'assura que Dusaussay allait, incessamment, prendre la route de Paris avec 50.000 francs, qu'il lui remettrait intégralement.

Mme Acquêt se désespérait; la prudence l'empêchait d'essayer de vaincre l'entêtement des Buquet, ceux-ci prétextaient, pour garder l'argent, qu'il appartenait à la caisse royale et qu'ils en étaient les dépositaires responsables, et la malheureuse se trouvait avoir commis un crime que rendait vain l'obstination de ces paysans rapaces. Elle était là, prête à tout abandonner pour rejoindre Le Chevalier, prête à s'expatrier même avec lui, lorsqu'on apprit que Mme de Combray, informée par la rumeur publique des faits qui se passaient en Basse-Normandie, s'était décidée à se rendre à Falaise pour plaider auprès des magistrats la cause de son fermier liébert. Elle avait quitté Tournebut le 13 juillet et pris à Evreux la diligence de Caen.

Mme Acquêt, venue au-devant de sa mère jusqu'au relai de Langannerie, attendit là le passage de la voiture publique et, quand en descendit Mme de Combray, la jeune femme, toute en larmes, se jeta dans ses bras. Comme la marquise s'étonnait un peu de ces manifestations auxquelles elle n'était plus accoutumée, sa fille, à voix basse, lui dit en sanglotant :

1. L'entrevue avait eu lieu le 24 juin. Interrogatoire da Lefebvre. Archives du grelfe de la Cour d'assises de Rouen.

— Sauvez-moi, maman, sauvez-moi1 !

Ce fut, de part et d'autre, un retour momentané à l'affectueuse confiance d'autrefois. Tandis qu'on changeait les chevaux et que les postillons buvaient à l'auberge, les deux femmes allèrent s'asseoir à l'ombre d'un arbre, sur l'herbe du talus, au bord de la route. La confession de Mme Acquêt fut sans réticence : elle dit comment son amour pour Le Chevalier l'avait entraînée à combiner l'affaire du 7 juin, à héberger les hommes d'AUain et à receler chez les Buquet l'argent enlevé. Si on le trouvait là, elle était perdue sans ressources, et il était urgent de soustraire les fonds aux Buquet pour les remettre aux chefs du parti auxquels ils étaient destinés. Elle n'osa, cette fois, nommer Le Chevalier; mais elle argua que, redoutant l'espionnage des gens de son mari, elle ne pouvait ni transporter l'argent chez elle, ni opérer le change des espèces chez quelque banquier de Falaise ou de Caen; tout le pays la savait réduite aux expédients. Mme de Combray n'avait pas à redouter les mêmes dangers, et elle convint, en effet, que « personne ne s'étonnerait de voir à

1. «Nous n'entrâmes point dans l'auberge; nous nous assîmes sur l'herbe et ma fille me dit : — Sauvez-moi, maman, sauvez-moi

— me doutant bien de quoi elle était coupable à cause de ses relations avec Le Chevalier, je lui dis : — Qu'avez-vous fait, ma fille ?

— elle me répondit. — C'est par l'ordre de M. d'Aché Je repartit sur le champ : — Cela ne se peut pas, il en est incapable. C'est uq homme d'honneur. Elle persista à dire que c'était par son ordre. L'instant du départ de la voiture arriva et nous repartîmes... à Falaise je couchai chez une de mes parentes, M™* ïrepré (sic) qui était absente. »

Interrogatoire de M"" de Combray. Archives du grelTe de la Cour d'assises de R« uen

sa disposition 50 ou 60.000 francs, plus ou moins ».

Mais sur les autres points, son jugement fut moins approbatif : non point qu'elle s'étonnât de voir sa fille compromise en pareille aventure, combien d'attentats similaires avaient été préparés, en sa présence, à son château de Tournebut? N'avait-elle pas elle-même inoculé à sa fille le fanatisme politique en lui présentant comme des martyrs, des hommes tels qu'Hingantde Saint-Maur, Raoul Gaillard ou Saint-Réjant? Et de quel droit l'eût-elle jugé sévèrement, elle qui, fille de l'intègre président de la Gourdes comptes de Normandie, se montrait prête à se faire la complice d'un vol à main armée, que «la sainteté de la cause» rendait, à son avis, méritoire. Lamarquisede Combray professait, sans le savoir, le jacobinisme à rebours ; elle acceptait le brigandage, comme autrefois les terroristes avaient admis la guillotine ; le but rêvé justifiait les moyens d'action.

Aussi ne s'épuisa-t-elle point en reproches; elle s'emporta, il est vrai, au nom de Le Chevalier qu'elle haïssait; mais Mme Acquêt l'apaisa en l'assurant que son amant n'avait agi que sur l'ordre exprès de d'Achéet que tout avait été combiné entre ces deux hommes. Dès lors que son héros était de l'affaire, la marquise de Combray était heureuse d'y jouer un rôle. Le soir même, elle arrivait à Falaise et, laissant sa fille à l'hôtel de la rue du Tripot, elle alla demander l'hospitalité à l'une de ses parentes, Mme"deTréprel. Dès le lendemain matin,

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elle manda le notaire Lefebvre1. Mme Acquêt, avant d'introduire celui-ci chez sa mère, lui lit la leçon : « Parler le moins possible de Le Chevalier est affirmer que d'Aché avait tout ordonné. » Sur ce terrain, Lefebvre trouva Mme de Combray très conciliante; il n'eut besoin d'employer « ni prières ni instances » pour l'engager à se charger de soustraire les 60.000 francs aux Buquet ; « elle y consentit sans aucune difficulté ni observation contraire: elle parut très zélée et très satisfaite de la tournure que prenaient les choses et elle s'offrit à transporter ellemême l'argent à Gaen chez Nourry le banquier de d'Aché». Ici Mme Acquêt observa qu'elle n'était point maîtresse de disposer ainsi des fonds; c'était par amour que la pauvre femme s'était associée à l'attentat du 7 juin et elle se souciait fort peu de l'in-

1. « Lefebvre voulut se justifier en disant que c'était par l'ordre de M. Deslorières. Je lui repartis que cela n'était pas ; que je connaissais trop bien ses principes. Il me répliqua — Madame, je puis vous assurer que c'est par son ordre : depuis que vous l'avez vu il a pu changer de façon de penser : les circonstances ne sont plus les mêmes. Ma fille tenait le même langage et je ne savais que répondre, quoique je penchasse toujours à croire que cela n'était pas. Lefebvre et ma fille, pendant mon séjour à Falaise, me sollicitèrent et particulièrement Lefebvre, à leur aider à transporter l'argent provenant du vol... Je leur fis voir le danger auquel je m'exposais; mais étant seule avec ma fille, elle se jeta dans mes bras en fondant en larmes; je ne pus résister à ses sollicitations. »

— Interrogatoire de Mm* de Combray. Archives du greffe de a Cour d'assises de Kouen.

De son côlé Lefi'bvre déposa : — « La déclaration de M"" de Combray est inexacte. Je n'eus besoin d'employer aucunes prières ni instances vis-à-vis d'elle pour l'engager de transporter des fonds à Caen. Elle consentit sans aucune difficulté ni observations contraires et parut même très satisfaite delà tournure que prenaient les choses. »

Interrogatoire de Lefebvre. Archives du greffe de la Cour d attises de Kuucu.

térêt de la caisse royaliste : elle ne souhaitait rien, sinon que son dévouement profitât à l'homme qu'elle adorait et, si l'argent était remis à d'Aché, toutes ses peines devenaient inutiles; elle essaya d'insister, alléguant que Dusaussay se chargeait de porter l'argent au caissier royaliste de Paris; que Le Chevalier l'attendait pour se rendre en Poitou où sa présence était indispensable ; mais sur ce point Mme de Gombray fut inflexible : la somme entière serait remise au banquier de d'Aché ou elle refusait son concours * . Mme Acquêt dut s'incliner, le cœur bien gros, et tout de suite on tint conseil sur la façon dont s'effectuerait le transport.

La marquise expédia Jouanne, le fils de son ancien cuisinier, à Glatigny, pour prévenir Lanoë « qu'elle voulait sur-le-champ lui parler ». Jouanne fit d'une traite les six lieues de Falaise à Glatigny et revint, sans prendre haleine, en compagnie de Lanoë qui le mit en croupe sur son cheval. A peine furent-ils arrivés que Mmo de Combray ordonna à Lanoë d'aller à Donnay chercher une voiture et de se préparer à un voyage de plusieurs jours. Lanoë se fit un peu prier, représenta qu'on était au temps des moissons et qu'il avait des travaux urgents à terminer; mais ceci importait peu à la marquise qui parlait ferme et tenait à être obéie; Mme Acquêt d'ailleurs insista, disant : « — Vous savez bien que maman n'a confiance qu'en vous pour la conduire et

1. Interrogatoire de Lefebvre. Archives du greffe de la Cour dassises de Rouen.

qu'on vous paye toujours bieu vos courses1. » Cet argument décida Lanoë qui, le soir môme, se mit en route pour la Bijude où il coucha. Mm8 de Gombray, on le voit, ne ménageait guère les pas de ses serviteurs ; la distance, du reste, ne semble pas avoir été, pour ces gens accoutumés à la marche et au cheval, un empêchement aussi grand qu'elle le serait de nos jours. La remarque n'est pas sans utilité, et elle aidera à l'intelligence de quelquesuns des incidents qui vont suivre.

Le jeudi 16 juillet, Lanoë revint à Falaise avec une petite charrette que lui avait prêtée un paysan de Donnay; il l'avait attelée de son cheval et d'un autre, empruntée, Desjardins, fermierdeMmode Combray. Les deux femmes prirent place dans la carriole et partirent pour la Bijude; Lefebvre les accompagna jusqu'au faubourg ; il leur donna rendez-vous à Caen pour le surlendemain et leur remit, tracé de sa main, un itinéraire qui leur permettrait d'éviter la grande route trop fréquentée.

Mme de Combray et sa fille couchèrent ce soir-là à la Bijude; la journée du lendemain fut employée en pourparlers avec les Buquet qui, cette fois, n'osèrent résister à l'ordre formel de Mme de Combray et, la nuit venue, ils livrèrent, bien à contre-cœur, deux sacs contenant neuf mille francs en écus que la marquise fit placer, en sa présence2, dans la charrette remisée sous la grange. On ne pouvait charger

1. Interrogatoires de Guillaume, dit Lanoë. Archives du greffe ae la Cour d'assises de Rouen

2. « Cette somme fut apportée le soir et M"" de Coiubruy la fit charger sur une petite voiture et aida même à la placer. » Décla-

davantage pour un premier voyage et Mm8 Acquêt s'en réjouit, espérant encore que le surplus de la somme resterait à sa disposition. La marquise avait cru prudent d'éloigner Lanoë ; elle l'envoya à la foire de Saint-Clair qui se tenait en pleine campagne à une lieue de là et on ne le revit que le samedi, au moment fixé pour le départ. La relation qu'il laissa de son voyage, quoique notée avec une évidente mauvaise humeur, ne manque pas de pittoresque :

Je revins, dit-il, de la foire vers uneheure de l'après-midi; lorsque je fus pour atteler, je vis dans la voiture une valise en cuir et un sac de nuit. Colin, le domestique de la Bijude, jeta deux bottes de paille dans la voiture pour asseoir ces daines, et Mme de Combray me donna un porte-manteau, un paque* qui me sembla être du linge et un parapluie pour mettre dans la voiture. Quand nous fûmes en route, je fis trotter mes chevaux; mais Mme Acquêt me dit de ne pas aller si vite parce qu'elles ne voulaient arriver que le soir à Caen, vu qu'elles avaient dans la voiture de l'argent du vol. Je la fixai et je ne lui dis rien; mais je me dis à moi-même : — « Voilà encore un de ses tours; si je l'avais su avant de partir je les aurais laissées là; elle a usé de subterfuge pour me compromettre, ne l'ayant pu ouvertement. » Quand je lui en fis des reproches, quelques jours plus tard, elle me dit : — « Je me doutais bien, si je vous en eusse parlé, que vous n'auriez pas voulu. » Pendant la route, ces dames parlèrent ensemble; mais le bruit de la voiture m'empêcha d'entendre ce qu'elles disaient. Cependant j'entendis Mme Acquêt dire que cet argent servirait à payer des dettes ou à donnera des malheureux. Je l'entendis dire aussi que Le Chevalier avait de l'esprit et Mmo de Combray disait que M. d'Acné avait

ration de M"" Acquêt de Férolles, 9 octoW'i 1807. Archives du grelTe de la Cour d'assises de Houen.

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l'esprit plus mûr; que Le Chevalier aurait peut-être plus de langue que lui '... »

L'itiulraire indiqué par Lefebvre se détournait de la grand'route à Saint-André-de-Fontenay, vers le hameau de Basse-Allemagne ; la nuit tombait quand la voiture de Lanoë passa l'Orne au bac d'Athis. On gagna, de là, Brettevïlle-sur-Odon, afin d'entrer en ville comme si l'on venait de Vire ou de Bayeux. De son côté, le notaire était arrivé dans la journée à Caen; après avoir mis son cheval à l'auberge dans le faubourg de Vaucelles, il traversa, en promeneur, toute la ville et alla à la rencontre « du trésor » sur la route de Vire. Il atteignait, comme huit heures sonnaient, les premières maisons de Bretteville et se disposait à revenir sur ses pas, très étonné de n'avoir pas rencontré la charrette, lorsque Mme Acquêt l'appela par la fenêtre d'un cabaret. Il entra; Mme de Combray et sa fille s'étaient arrêtées là, tandis que Lanoë faisait consolider, par le charron du village, une des roues delà voiture. On prit «un rafraîchissement » et on laissa reposer les chevaux ; vers dix heures seulement on se remit en marche : Lefebvre avait pris place avec les dames sur la carriole ; à la barrière de la route de Granville, il descendit, paya les droits d'octroi sur les deux bottes de paille que contenait la voiture et l'on pénétra dans la ville sans autres incidents2.

1. Interrogatoire de Lanoë, 4 septembre 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

2. Interrogatoires de Lanoë, de RI— de Combra)', de Guillaume, dit Lanoë, passim. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

l'affaire du QUESNAT 173

C'était à l'auberge de Gélin, rue Pavée, que, sur l'avis du notaire, on avait décidé de porter les fonds ; Gélin était le gendre de ce Lerouge, dit Bornet, que Le Chevalier employait quelquefois, mais la voiture se trouva trop large pour pénétrer dans la cour de l'auberge; un passage de troupes avait eu lieu, ce jour-là, et la maison était remplie de soldats. Il ne pouvait être question de s'y loger; mais, du moins, fallait-il laisser là les deux sacs d'argent ; tandis que Gélin faisait le guet, la marquise, consternée de se voir en pareil lieu, ne pouvant sortir de la cour parce que la voiture barrait la porte, dut assister au déchargement; deux hommes, l'un en veste, l'autre en « pelande bleue1 », s'empressaient autour de la charrette; ce dernier tenait une lanterne sourde : Lefebvre, Lerouge, Mme Acquêt elle-même tiraient de la paille les sacs qu'on hissait par la fenêtre du rez-de-chaussée dans la maison. Il semble que Mme de Combray éprouva là, pour la première fois, le sentiment de sa déchéance : elle se trouvait brutalement mêlée à l'une de ces expéditions qu'elle s'était représentées jusqu'alors comme de chevaleresques pas d'armes, et ces coulisses du brigand âge lui faisaient horreur. « — Mais c'est une bande de coquins ! » dit-elle stupéfaite, à Lan oë 2, et elle insista

1. Interrogatoire de Guillaume, dit Lano^. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

2. « Etant avec Lanoë qui portait mon paquet, je lui dis : « C'est une bande de coquins, il ne faut pas se mfter d'eux. » Il m'observa qu'il ne voulait pas laisser sa voiture ni ses chevaux; je l'approuvai et lui dis de les reprendre et de les conduire à son auberge accoutumée » Interrogatoire de M°" de Combray. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

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pour qu'il la fît sortir; il lui fallut passer par la salle du cabaret encombré de buveurs. Enfin dans la rue, san« tourner la tête, elle s'en alla à l'hôtel des Trois Marchands, en face de Notre-Dame, où elle descendait habituellement.

Mme Acquêt ne connaissait plus ces hésitations ; elle dut souper avec les receleurs ; on sut que, dans la nuit, elle eut avec Allain une entrevue mystérieuse derrière les murs de l'Abbaye-aux- Dames; Bureau de Placène, le caissier des chouans, ayant eu vent d'un transport de fonds, les y retrouva après avoir encaissé l'argent; ils se séparèrent après une heure d'entretien.

On ne sait où coucha, cette nuit-là, Mme Acquêt ; elle ne parut à l'hôtel des Trois-Marchands que quatre jours plus tard; elle y rencontra Mme de Combray qui revenait de Bayeux. Dans son besoin de réconfort, la marquise avait voulu voir d'Aché et savoir de lui s'il était vrai qu'Allain eût agi d'après ses ordres; mais d'Aché, comme bien on pense, avait assuré sa vieille amie qu'il reprouvait d'aussi vils moyens et « qu'il était toujours digne de son estime1 ». Elle était revenue à Gaen, très marrie de s'être laissé jouer par sa fille et par le notaire ; elle ne leur dit rien de son séjour à Bayeux,

1. « — D. Qu'est-ce que le sieur d'Aché vous a dit lorsque vous lui parlâtes des vols de la diligence? — R. 11 m'assura qu'il n'y était pour rien et qu'il était toujours digne de mon estime. — D. A votre retour de Bayeux avez-vous dit à votre fille et à Lefebvre que vous aviez vu d'Aché ? — R. Non, je m'en Miis bien gardée : je les ai laissés dans la persuasion où ils étaient qu'il était en Angleterre. » Interrogatoire de M"* do Combray. Archivée du gretfo de( i Cou» d'assises de Rouen.

l'affaire du quesnay 175

sinon qu'elle n'y avait pas vu d'Aché et qu'il était encore en Angleterre; puis, toute boudeuse, elle partit pour Falaise par la diligence, ne voulant pas faire route avec sa fille. Celle-ci, le même jour — c'était le jeudi 23 juillet — prit une voiture faisant le service de Gaen à Harcourt et descendit à la Forge-à-Cambro où l'attendait, avec sa charrette, Lanoë, rentré à Donnay depuis le lundi.

Dès que Mme Acquêt eut pris place dans sa carriole, Lanoë s'assit à côté d'elle et lui apprit que, la veille, les gendarmes étaient venus à Donnay et avaient perquisitionné dans la maison des Buquet; ils étaient partis, toutefois, sans arrêter personne : « un homme en houppelande noire semblait les conduire ». Mme Acquêt posa quelques questions hâtives, puis elle dit à Lanoë de fouetter les chevaux et garda le silence jusqu'à la Bijude; il l'observait du coin de l'œil et vit qu'elle était très pâle. En arrivant le soir au village, elle voulut aller de suite à la maison des Buquet, resta pendant un quart d'heure enfermée avec Joseph ; sans doute fit-elle près de lui une suprême tentative pour obtenir de l'argent; elle reparut le teint animé, très fiévreuse : — « Vite, à Falaise », dit-elle. Mais Lanoë lui représenta « qu'il avait à faire chez lui et que son cheval né pourrait résister h être toujours en route » Pourtant, elle le « harcela » de telle façon qu'à la lin il consentit.

Tandis que le cheval mangeait l'avoine, Mme Acquêt s'en alla à la Bijude et se jeta toute habillée sur son lit : le temps, très lourd pendant toute la

journée, s'était chargé vers le soir et de grands éclairs déchiraient le ciel. Vers deux heures du matin, Lanoë vint frapper au carreau et Mme Acquêt parut, proie à partir; elle monta en croupe derrière lui; ils se mirent en route par la forêt de Saint- Clair et Bonnœil; comme ils pénétraient dans le boi >, l'orage éclata tout à coup d'une extraordinaire violence; d'énormes rafales courbaient les arbres, brisant les branches; la pluie tombait à flots, transformant le chemin en torrent; le cheval avançait pourtant; mais, vers le jour, alors qu'on approchait du village de Noron, Mme Acquêt se sentit subitement indisposée au point qu'elle se laissa glisser à terre, presque évanouie. Lanoë l'étendit sur les bruyères, au bord de la route, dans la boue; quand elle eut repris ses sens, elle le supplia de la laisser là, de poursuivre jusqu'à Falaise et d'en ramener le notaire Lefebvre; elle paraissait hantée du souvenir de « l'homme en houppelande noir » qui avait guidé les gendarmes à Donnay. Lanoë, effrayé, obéit; mais Lefebvre ne put le suivre que dans l'après-midi ; en arrivant à Noron, ils trouvèrent Mme Acquêt à l'auberge où elle s'était traînée ; la pauvre femme avait la fièvre; presque en divaguant, elle informa Lefebvre « qu'elle n'avait pas d'argent à lui donner; que les gendarmes étaient venus à Donnay; que l'homme qui les conduisait était peutêtre un des compagnons d'Allain, amené là, sans doute, pour reconnaître les lieux; mais elle ne craignait rien ; elle allait y retourner et rapporterait l'argent. »

L'AFFAIRE DU QUESNÀÏ 177

Lefebvre essaya de la calmer; dès qu'il se fut éloigné, après une demi-heure d'entretien, elle entreprit Lanoë, le suppliant de la reporter à Donnay; il s'en défendit énergiquement, ne voulant plus rien entendre; enfin, devant son désespoir, il se laissa attendrir, mais jura bien « que, cette fois, il en avait assez et qu'il la laisserait à la Bijude ». Elle consentit à tout, se hissa sur le cheval, et, de nouveau, tenant Lanoë à bras-le-corps, les vêtements trempés d'eau, plaqués sur ses membres grêles, elle reprit le chemin de Donnay. En passant à Villeneuve, ferme appartenant à son frère Bonnrcil, elle aperçut un groupe de femmes qui l'interpellèrent ; le fermier Truffault s'approcha et, comme, anxieuse, elle l'interrogeait, il répondit :

— Un malheur est arrivé; les gendarmes sont revenus tout à l'heure chez les Buquet ; ils ont pris le père, la mère, le fils aîné. Joseph, qui s'était caché, est seul, bien désolé, et ne sait que devenir.

Le fermier ajouta qu'il venait d'expédier à Falaise son gars pour instruire Mme de Combray de cet événement.

Mme Acquêt descendit de cheval. Elle tira Truffault à l'écart et le questionna à voix basse. Quand elle revint près de Lanoë elle était « aussi blanche qu'une cire ».

— Je suis perdue, lui dit-elle; Joseph Buquet veut me dénoncer.

Puis, le regard fixe, parlant pour elle-même :

— Je pourrais bien, à mon tour, dénoncer Allain,

178 T0U11NEBUT

puisqu'il est proscrit; mais où dir&is-je que je l'ai

connu ' ?

« Elle paraissait bien inquiète, ne sachant que faire. » Enfin elle insinua « qu'il fallait la reconduire à Falaise». Mais Lanoë fut intraitable : il jura qu'il n'irait pas plus loin, « qu'elle pouvait s'adresser au fermier si elle voulait ». Et, rendant la bride à son cheval, il s'éloigna au trot, la laissant là, au milieu d'un cercle de paysans qui, silencieusement, contemplaient, avec une consternation ébahie, la lille de leur dame, couverte de boue, les yeux égarés, les bras ballants, l'air si éperdu et si désolé que les plus durs la prenaient en pitié2.

En rentrant chez lui, ce soir-là, le notaire Lefebvre apprit que, pendant son absence, Mme de Combray lui avait dépêché son jardinier pour l'inviter à venir, au plus tôt, la rejoindre à l'hôtel de la rue du Tripot. Pourtant, harassé, il s'était jeté sur son lit et dormait à poings fermés quand, vers une heure du matin, on frappa à sa porte : c'était encore le jardinier; il fut si pressant que, malgré sa fatigue, Lefebvre se décida à le suivre.

11 trouva la marquise presque folle d'angoisse; elle avait appris par le gars de Truffault l'arresta-

1. Nous conservons les termes mêmes du récit de Lanoë. Interrogatoires. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

2. Interrogatoires de M"" de Combray, 21 août 1807, 11 avril 1808; de Guillaume, dit Lanoë, 2 septembre 1808; du notaire Lefebvre, "î janvier et 4 août 1808. Archives du greffe do la Cour d'assises de Rou

L'AFFAIKii DU QUESNAY 179

tion des Buquet; elle ne s'était pas couchée, s'attendant à toute minute à recevoir la visite des gendarmes; elle n'avait qu'une pensée, fuir, retourner en hâte à Tournebut et s'y cacher avec sa fille ; elle pressa1' t le notaire de l'accompagner et, tout en parlant fiévreusement , elle nouait sur sa tête un fichu de laine. Lefebvre, plus calme, lui représenta qu'il avait laissé à Noron Mme Acquêt épuisée de fatigue; il fallait attendre, pour quitter Falaise, qu'elle fût en état de se mettre en route; que, d'ailleurs, à cette heure de nuit, on était dans l'impossibilité de se procurer une voiture; mais Mme de Combray, avec l'obstination d'une femme égarée, ne voulait rien entendre; elle expédia à Noron, en lui donnant un écu de trois livres, son jardinier, chargé de prévenir Mmc Acquêt qu'elle eût à prendre, sur-le-champ, le chemin de Tournebut, par Saint- Sylvain et Lisieux ; puis, entraînant à travers les rues désertes Lefebvre qui monta chez lui pour y chercher les trois mille francs provenant du vol du 7 juin, elle gagna le Val-d'Ante et s'engagea sur.la route de Gaen.

La nuit était très sombre; la tempête avait cessé, mais la pluie tombait sans discontinuer. Sur le chemin défoncé, la vieille marquise avançait, s'obstinant contre la fatigue, s'arrètant parfois pour s'assurer qu'elle n'était pas dépistée. Lefebvre, pris de peur a son tour, hâtait le pas à côté d'elle pliant sous le poids de son porte-manteau rempli d'écus : tous deux allaient sans parler; c'était cette interminable route qu'avait suivie, le jour du vol, lo

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chariot portant la recette d'Alençon et ce souvenir devait rendre plus tragique encore cette marche effarée dans la nuit.

L'aube pointait à peine quand les fugitifs traversèrent le bois du Quesnay; au hameau de Langannerie, ils quittèrent la route et prirent la traverse de Bretteville-le-Rabet. Il faisait maintenant grand jour; les granges s'ouvraient, les gens s'étonnaient du passage matinal de ce couple étrange qui semblait avoir marché toute la nuit; la marquise surtout intriguait avec ses cheveux collés aux tempes, sa jupe trempée d'eau et ses brodequins couverts de boue. On n'osa pourtant les questionner.

A six heures du matin, Mmo de Gombray et son compagnon atteignirent le bourg de Saint-Sylvain, à cinq grosses lieues de Falaise. Si Mm8 Acquêt était parvenue à quitter Noron, c'était là qu'on devait la rencontrer. A l'auberge où Lefebvre s'informa, personne n'avait paru. On attenditpendant deux heures, que le notaire employa à s'assurer d'une charrette pour continuer la route vers Lisieux. Un paysan consentit à conduire les voyageurs moyennant 15 francs payés d'avance, et, vers huit heures, Mme Acquêt n'arrivant pas, ils se décidèrent à partir. Un peu plus loin, à Croissanville, on fit halte, et Lefebvre, tout en déjeunant, écrivit une lettre à l'adresse de Lanoë pour lui recommander instamment de se mettre à la recherche de Mme Acquêt et de l'exhorter à rejoindre au plus tôt sa mère à Tournebut.

L AFFAIRE DU QUESNAT 181

Le reste du voyage se passa sans incident. On arriva à Lisieux pour l'heure du souper et on y passa la nuit. Le lendemain matin, Mme de Combray prit, sous un faux nom ', deux places dans une voiture publique qui partait pour Evreux où l'on débarqua le soir. Les fugitifs avaient là un asile, rue de l'Union, près le grand séminaire, chez un ancien chouan, nommé Vergne, qui avait été dans les ordres avant la Révolution et qui s'était établi médecin depuis la pacification. Le jour suivant, Mmede Combray et Lefebvre se procurèrent une carriole dans laquelle ils firent les cinq lieues qui séparent Evreux de Louviers. Ils mirent pied à terre avant d'entrer dans la ville, car la marquise voulait éviter l'hôtel du Mouton où elle était connue Ils gagnèrent donc, par des rues détournées, le pont de l'Eure et trouvèrent à louer, dans une auberge du faubourg, un cabriolet qui les déposa, à la nuit tombante, au hameau du Val-Tesson.

Ils étaient là à une lieue de Tournebut qu'ils pouvaient atteindre en passant par les bois; mais n'allait-on pas y trouver les gendarmes? La fugue de Mme de Combray à Falaise, à Bayeux et à Caen, pouvait avoir éveillé les soupçons et attiré sur sa maison la surveillance de la police. Il était neuf heures du soir quand, après une heure de marche, elle parvint àlahauteur de l'Ermitage ; elle

4. « — M"" de Combray me dit, dans la voiture, qu'elle avait pris un autre nom qu'elle me désigna pour m'en servir si je lui parlais, mais je ne m'en rappelle point; je ne sais pas trop, cependant, si ce n'était pas Mirza. „ Interrogatoire de Lefebvre. Archives du greffe de la Cour d'assises de Roueu.

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crut prudent d'expédier Lefebvre en éclaîreur; elle l'accompagna jusqu'à la grille et le laissa s'aventurer seul vers le château. Tout paraissait y ôtre au calme :le notaire pénétra dans la cuisine où il trouva une fille d'ouvrage qui prévint aussitôt Soyer, l'homme de confiance ; et Mme de Combray ne se montra tout à fait rassurée que quand celui-ci vint, en personne, lui ouvrir une porte du jardin : elle put ainsi se glisser, sans être vue, jusqu'à sa chambre1.

i. Interrogatoires de Mra* de Combray et du notaire Lefebvre. Archives du greffe de la Cour d'assises de Rouen.

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