Archives nationales, F
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désolé de la tournure que prenait l'affaire et qui désirait, par intérêt d'abord, et aussi par amour de sa tranquillité, voir l'attentat du Quesnay réduit aux proportions d'un simple incident. Il interrogeait les prévenus avec la réserve et les précautions d'un homme qui se mêle de ce qui ne le regarde pas; aussi, s'il apprit de Flierlé des choses qu'il aurait bien voulu ne pas savoir, touchant l'organisation, toujours persistante, de la Chouannerie dans le département du Calvados, n'en put-il rien tirer sur le fait même qui motivait son arrestation. L'Allemand ne cachait pas sa crainte de périr s'il parlait, Allain ayant promis, le 8 juin, à ses compagnons, avant de les quitter au pont de la Landelle, « du poison ou un coup de fusil au premier qui révélerait quelque chose, et un secours de deux cents hommes déterminés pour soustraire ceux qui seraient discrets à la vengeance de Bonaparte1 ».
A Paris, il en était autrement : la police n'y travaillait pas de main-morte et Fouché était tenu journellement au courant des moindres incidents présentant un rapport quelconque avec les faits qui se passaient en Basse-Normandie. Depuis plusieurs semaines déjà, un jeune homme débarqué à Paris dans la seconde quinzaine de mai, avait attiré l'attenUdn des agents de la police secrète; on le voyait souvent au Palais-Royal ; il se disait sans mystère général des chouans et « se donnait beaucoup d'im-
i. Interrogatoire de Flierlé. Archives du greffe de la Cour d'assises de Ro uen.
portante». Un second rapport fit connaître qu'il se nommait Le Chevalier et qu'il arrivait de Caen, ce qui permit de demander à CafTarelli des renseignements. Le préfet du Calvados répondit que le signalement communiqué correspondait de tout point à celui d'un homme qui, plusieurs fois, lui avait été dénoncé comme un royaliste incorrigible, facile, du reste, à reconnaître, car il ne pouvait se servir du bras gauche1.
Les agents reçurent l'ordre de ne pas perdre de vue le personnage; il habitait rue des Vieux- Augustins, l'hôtel de Beauvais, maison connue, depuis la Révolution, comme un abri toujours ouvert aux royalistes de passage à Paris. Le Chevalier sortait beaucoup ; presque chaque soir il dînait en ville et fréquentait chez quelques personnes bien posées. On le fila qendant une quinzaine de jours ; enfin l'ordre fut donné de l'arrêter, et, le 15 juillet, il était conduit, les fers aux mains, à la préfecture de police, sous l'inculpation d'avoir participé à l'attentat du Quesnay2.
Le Chevalier n'était pas homme à se laisser prendre sans vert. Ses belles façons, son adresse et son éloquence l'avaient déjà tiré de si mauvais pas qu'il ne doutait pas qu'elles ne dussent, cette fois encore, lui sauver la vie. Le lettre que, du dépôt de la préfecture, il écrivit à Real, le jour même de son arrestation, est si bien dans sa manière, à la fois
i. Archives nationales, F7 8171.
2. On ne trouva chez lui que « 56 6ols et un passeport délivré à Caen le '21 mars poujt Dordeaux, visé le 2 mai à Caen pour Cherbourg et non visé à Paris».
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familière et hautaine, qu'il serait regrettable de ne point la citer :
Arrêté sur le soupçon d'un brigandage dont il m'est aussi important de me justifier que pénible d'avoir à le faire, mais plein de confiance en mon honneur qui ne s'est jamais démenti et dans l'équité bien connue de votre caractère, je vous prie de m'accorder une audience de quelques minutes pendant lesquelles, disposé à répondre à chacune de vos questions, à les prévenir même, je me flatte de vous convaincre que 1a situation de mes affaires et surtout ma conduite de toute la vie doivent me mettre au-dessus de la suspicion d'un brigandage particulier.
J'espère aussi, Monsieur, que cet entretien dont votre justice me garantit la faveur vous convaincra que je ne suis point frappé de folie au point de me livrer à un brigandage politique et de songer à lutter contre un gouvernement auquel ont dû céder les plus fiers souverains...
A. Le Chevalier *.
Et pour bien établir qu'il n'avait pu prendre part au vol du 7 juin, il joignait à sa lettre vingt attestations de personnes honorables et connues qui l'avaient vu à Paris ou qui y avaient dîné avec lui à chacun des jours du mois depuis le 1er jusqu'au 20; au nombre de ces témoins étaient son compatriote le poète Chênedollé et le Dr Dupuytren qu'il avait consulté sur « l'urgence de se faire amputer les doigts de la main gauche malade depuis longtemps ». Il avait même eu le soin de se montrer au Te L'ewn chanté à Notre-Dame pour la prise de Dantzig.
Ses précautions, od le voit, étaient bien prises et
t. Archives nationales, F' 8171.
cette fois encore son aplomb allait triompher de la mauvaise fortune quand Real, très embarrassé de ce prisonnier beau parleur, imagina de l'expédier à Caen, dans l'espoir qu'une confrontation avec Flierlé, Grand-Charles et les Buquet déjà arrêtés, amènerait quelque résultat. Mais, bien que Gaffarelli fût intimement convaincu que Le Chevalier était le chef du complot; bien qu'on eût perquisitionné avec soin — sans trouver pourtant autre chose que des papiers particuliers — dans sa maison de la rue Saint-Sauveur; bien que Flierlé, mis en sa présence, l'eût reconnu pour être l'homme à qui il servait de courrier et de secrétaire, — ce à quoi l'autre répondit avec mépris que « l'Allemand n'était pas d'espèce à être son domestique et qu'il n'y avait entre eux que les rapports ordinaires entre le bienfaiteur et l'obligé», il n'était pas douteux qu'il ne se rencontrerait jamais un tribunal pour condamner un homme qui se trouvait, le jour du crime, à soixante lieues de l'endroit où il avait été commis1. Quant à le poursuivre comme royaliste approuvant le vol des fonds publics, autant valait mettre en jugement la Normandie tout entière. D'ailleurs, pour Call'arclli, qui ne se leurrait pas sur les sentiments de ses administrés et qui redoutait toujours l'explosion imminente d'une nouvelle Chouannerie, la présence de Le Chevalier dans les prisons de Caen était un perpétuel cauchemar 2 .
1. « Le Chevalier sera sûrement acquitté pour le vol. » Le préfet du Calvados à Real, 10 août 1807. Archives nationales^ F7 8111.
2. Callarclli craignait que Le Chevalier ne lût enlevé au cours du voyage de Paris à Caen, et ses craintes n'étaient dus s&n»
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Allain pouvait surgir tout à coup avec une armée et renouveler, au profit de son chef, une tentative d'enlèvement1 semblable à celles qui, sous le Directoire, avaient sauvé la vie au vicomte de Chambray ou au chevalier Destouches et dont toute la province s'était amusée et émue. Et voilà pourquoi, très peu soucieux de s'encombrer d'un détenu si compromettant, le prudent préfet avait, au bout de quatre jours, obtenu de Real l'autorisation de renvoyer à Paris Le Chevalier qui fut définitivement écroué au Temple2. Ah! la belle lettre qu'il écrivit, à peine rentré, au ministre de la police et comme il s'y posait en rival malchanceux de Napoléon !
motifs. Le prisonnier, dont on avait annoncé le départ de Paris le 25 juillet, n'était pas encore arrivé à sa destination le 7 août. « Si nous n'étions à l'approche de la foire de Guibray, il eut été facile de mettre Le Chevalier entre deux gendarmes dans la première diligence et de l'amener de suite ici. Mais dans ce temps-ci les voitures étant encombrées de voyageurs, je me suis déterminé à requérir M. Manginot qu'il fit partir, sur-le-champ, deux gendarmes en poste pour aller au devant de Le Chevalier, l'enlever s'il est possible la nuit, et arriver de même afin que ses partisans ne puissent savoir ce qu'il est devenu... Allain a promis un coup de fusil ou du poison au premier qui révélerait quelque chose et un secours de 200 hommes déterminés pour enlever ceux qui seraient arrêtés. Flierlé confirme ces détails en témoignant la plus grande crainte d'être découvert comme dénonciateur, il redoute surtout le poison. »
Lettre du préfet du Calvados à Real, 7 août 1807. Archive» nationales, F7 8171.
1. Il fut établi que Le Charpentier fils, notaire aux environs d'Argentan, avait réuni quelques hommes pour enlever Le Chevalier, lors de son transfèrement à Caen. Archives nationales, F7 8171.
2. Écrous du Temple, 16 août 1807. Le concierge du Temple recevra, en se conformant à la loi, le nommé Le Chevalier qui sera détenu au secret. Signalement : « 27 ans, propriétaire à Caen, taille, ^",76, cheveux et sourcils châtain foncé, front élevé et bombé, yeux bruns, nez court, pincé du haut et un peu large du bas, bouche moyenne, menton un peu long et relevé, visage
Cette profession de foi est trop longue pour figurer ici dans son intégrité, mais elle projette une si vive lumière sur le caractère de celui qui l'a écrite et plus encore sur les illusions que se forgeaient obstinémentles royalistes h la plus brillante période du régime impérial, qu'il est indispensable d'en produire quelques extraits :
Vous avez désiré savoir la vérité concernant les déclarations de Flierlé sur mon compte et sur les projets qu'il dévoile dans ses déclarations; je vais vous la dire : la dénégation convient à un criminel qui redoute l'œil de la justice; mais ce système est étranger à mon caractère qui ne redoute rien que le mépris et pour lequel le prunier succès de ses entreprises est l'estime de ses ennemis mêmes.
Votre Excellence voudrabiennevoiren moi, ni un homme tremblant devant la mort, ni une âme séduite par l'espoir des récompenses; je ne demande rien pour dire ce que je pense, car en le disant je me satisfais.
J'ai prp-ieté une insurrection contre le gouvernement de Napoléon ; j'ai désiré sa ruine, et, si je n'ai pu la tenter, c'est parce que j'ai toujours été mal secondé et trompé souvent.
Quels étaient donc mes moyens pour concevoir au
moins l'espérance du succès? Ne voulant pas paraître tout à fait insensé à vos yeux, je vais les faire connaître; ne voulant pas trahir la confiance de ceux qui m'auraient servi, je vous en tairai les détails.
Je suis né généreux et amoureux de gloire. Après
l'amnistie d<? l'an VIII, j'étais le plus riche de mes camarades; mon argent, habilement donné, me procura des parovale et coloré, portant des nageoires châtains, estropié de la main gauche. »
Le préfet du Calvados s'était, en même temps que de Le Chevalier, débarrassé de Flierlô qui fui, lui auMi, amrnr à l'ans et tcttmê au IViuple. Archive» de la prélecture de police.
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tisans. Plusieurs années, j'épiai le moment favorable à une insurrection : la dernière campagne d'Autricne m'offrait celte occasion; chacun, dans l'Ouest, croyait à la défection des armées françaises; je n'y croyais pas, mais j'allais profiter de cette opinion : la victoire fut trop rapide, j'e'is à peine le temps de projeter.
Après avoir établi quelques correspondances dans divers départements, je partis pour Paris ; là, tout concourait H fortifier mes espérances. Des républicains partageaient mes désirs; je traitai avec eux de la réunion des partis pour une action plus sûre et pour une réaction moins forte. Le mouvement devait s'opérer dans la capitale, un gouvernement provisoire devait être établi... toute la France eût passé sous un nouveau régime avant que l'empereur eût été de retour.
Mais je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que ces
républicains n'avaient pas tous les moyens qu'ils vantaient... je me retournai vers les royalistes de la capitale; ils étaient désunis, sans plans... Je n'avais à moi, dans Paris, qu'un très petit nombre d'hommes : j'abandonnai mes desseins sur Paris, je retournai vers la province. Là, je pouvais réunir deux à trois mille homme. J'aurais, aussitôt après leur réunion, député vers les princes Bourbon pour les engager à se rendre à la tête de mes troupes...
Mais, à l'ouverture de la seconde campagne, mes desseins furent définitivement ajournés. Cependant les mesures qu'il m'avait fallu prendre ne purent partout rester secrètes : quelques conscrits réfractaires, quelques déserteurs parurent armés sur différents points; il fallut les soutenir et, sans ordre ad hoc, mais en vertu d'instructions générales, un de mes officiers s'empara des fonds publics pour y parvenir...
Les coupables sont... moi-même, pour lequel je ne demande rien, non par orgueil, puisque la fierté la plus alticre ne saurait être humiliée de recevoir des grâces de ^elui qui en fait aux rois, mais par honneur. Votre Excellence voudra - doute connaître le motif qui a pu me déterminer à concevoir, à nourrir de pareils projets; ce motif, le voici : j'ai
vu le malheur des amnistiés et ma propre infortune, peuple
proscrit dans l'Etat, classé en servage, exclu non seulement
de tous les emplois, mais encore tyrannisé par ceux mêmes
auxquels n'a jadis manqué que le courage pour faire cause
commune avec eux...
Quel que soit le sort qui m'est réservé, je vous prie de
considérer que je n'ai point cessé d'être Français, que j'ai
pu succomber dans une noble folie, mais non chercher un
lâche succès, et par ces motifs j'espère que Votre Excellence
voudra bien m'accorder la seule faveur que je réclame
pour moi : que mon jugement, si j'en dois subir un, soit
militaire, ainsi que son exécution.-.
A. Le Chevalier'.
On s'imagine quelle devait être, à la lecture d'une semblable missive, la stupeur de Fouché, de Real, de Desmarets, de Veyrat, de tous ceux à qui incombait la mission de montrer au Maître ses peuples enthousiastes et satisfaits, ou tout au moins soumis et silencieux. Ils sentaient bien que, dans cette lettre, tout n'était pas hâblerie ; on y retrouvait, amplifié, le plan de Georges : môme menace d'une descente des Bourbons sur les côtes, môme assurance de renverser, en frappant Bonaparte, l'immense édifice qu'il avait élevé. De fait, la croyance que l'Empire, alors que toute l'Europe paraissait définitivement subjuguée, restait à la merci d'une bataille perdue, était si bien ancrée dans respritdespopulationsqu'unhomme comme Fouché, par exemple, très instruit des dessous de l'opinion, ne dut jamais croire àla solidité du régime qu'il servait. Toute l'histoire de la Restauration n'était-elle pas en germe dansla profession de foi de Le Chevalier?