Le 23 décembre
surtout à mettre en lumière l'antagonisme existant entre Mme de Combray et M. Acquêt de Férolles; les dénonciations de celui-ci portaient leurs fruits : on représenta la marquise comme ayant cherché « à se défaire de son gendre en empoisonnant son eau ». Et l'on vit reparaître la vieille histoire des bouteilles de vin envoyées à l'abbé Clarisse et de la mort inopinée du pauvre curé ; tous les bruits malveillants qui, jadis, avaient couru le pays de Donnay, sortirent amplifiés, grossis, passés à l'état de faits acquis. Il fut établi que le poison « était une arme familière à la marquise de Combray », et, comme après avoir assez bien répondu aux premières questions qui lui avaient été posées, elle resta muette sur celle-ci, il y eut dans l'auditoire des « murmures désapprobateurs», ce dont triomphait Licquet. — « L'accusée, notait-il, que son sexe et son âge avaient d'abord rendue intéressante, a perdu aujourd'hui toute espèce de popularité1.
De l'interrogatoire de Mme Acquêt, nous ne savons rien, de la plaidoirie de Chauveau-Lagarde, peu de chose : une feuille échappée à son dossier et ramassée par Mme de Combray nous fournit de brèves indications. Ce feuillet de papier porte des notes crayonnées à l'audience; deux ou trois questions posées au banc des accusés à Mme Acquêt et auxquelles celle-ci a griifonné quelques mots de réponse. Nous trouvons là, esquissé, îe- thème que l'avocat développa sans doute pour pallier l'inconduite de sa cliente :
i. Archives nationales, F7 8171.
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On reproche à Mm« Acquêt ses liaisons avec Le Chetalier : elle peut répondre... ou bien l'on répondra pour elle qu'elle a eu tant à souffrir pendant quatre ans des mauvais traitements en tous genres d'un homme qui ne fut pas plus tôt son mari, uniquement par intérêt, qu'il chercha d'abord à s'en défaire...
Effrayée tantôt d'être empoisonnée, tantôt d'avoir la cervelle brûlée...
Sa poursuite en séparation l'ayant mise en rapport avec le sieur Le Chevalier, qu'elle ne connaissait pas avant qu'il lui eût été décoché par son mari pour l'amener à un rapprochement4...
Pendant les quinze audiences que dura le procès — la cour ne siégea pas le jour de Noël — une foule très nerveuse ne cessa d'encombrer la salle, les cours âv palais et les rues étroites qui y donnaient accès. Le 30 décembre, à huit heures du matin, le président Garel déclara clos les débats et la cour se retira pour « aller aux opinions ». A trois heures de l'après-midi seulement, la cloche annonça le retour des magistrats qui rentrèrent en séance. L'arrêt fut prononcé aussitôt : il portait la peine capitale contre Mme Acquêt, Flierlé, Lefebvre, Harelj Grand-Charles, Fleur d'Epine, Le Héricey, Gautier-Boismale, Lentarohand et Alexandre Buquet; la marquise de Gombray était condamnée à vingt-deux ans de fer, ainsi que Lerouge dit Bornet, Vannier et Burreau-lMacène. Les autres étaient acquittés, mais devaient néanmoins rester détenus «jusqu'à la décision de Son Excellence le ministre
1. Notes de Chauvcau-Layarde. Archives de la famille de Saint-Victor.
de la police générale ». La marquise était, en entre, contrainte de restituer au Trésor la totalité de l'argent soustrait.
Pendant la lecture de l'arrêt, les curieux, tassés contre les barrières au point de ne pouvoir bouger, examinaient la contenance des deux femmes; la vieille marquise s'agitait, parlant à haute voix, interpellant le procureur général :
— Ah! le monstre!... Gomme il nous a traitées!... Le gueux1 !
Mme AcqUet, toujours impassible et pâle, semblait étrangère à ce qui se passait autour d'elle; quand elle s'entendit condamner à mort, elle tourna la tête vers son défenseur, et Ghauveau-Lagarde, se levant aussitôt, requit un sursis pour sa cliente qui, bien qu'en prison depuis quatorze mois, « se trouvait, déclara-t-il, en état de grossesse2 ». Ce fut, dans la salle, une rumeur d'étonnement et, tandis qu'au milieu de l'agitation causée par cet incident la cour délibérait sur le sursis, l'un des condamnés, Le Héricey, bondissant par-dessus la barre, retomba,
t. Licquet, qui donne ces détails, prétend que la marquise de Conlbray se serait laissée aller à proférer contre le procureur des injures plus caractéristiques qu'il n'est pas possible de transcrire. Archives nationales, V7 8171.
2. « À l'audience, après le prononcé de l'arrêt qui condamnait M"" Acquêt et qui aurait été immédiatement exécuté si elle ne se fût pas déclarée enceinte, elle repoussa d'abord avec indignation l'unique moyen dé prolonger son existence. Il fallut que Chauveau- Lagarde, son avocat, la contraignit de le laisser alléguer ce l'ait qui était faux. Après avoir crié non, non, avec énergie, elle finit pttr se taire. »
Renseignement a puisé à haute source», compris dans les pièces justificatites d'un roman publie en 1839, Le vicotnt* d'Acné, par Uippolyte Bonnelier.
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de tout son poids, sur les premiers rangs des spectateurs, s'y lit un trou, à coups de pied et à coups de poing, et, à la faveur de l'affolement, creusant un sillon dans cette foule terrifiée, parmi le cris et les bousculades, il atteignait déjà la porte quand un gendarme le happa au passage et le rejeta dans la salle où, renversé, piétiné, criblé de coups, il fut, à bout de bras, rejeté par-dessus la barrière et entraîné aussitôt avec les autres condamnés1; l'arrêt de sursis, sollicité par le défenseur de Mma Acquêt, fut prononcé au milieu du tumulte; l'écrasement était tel aux portes de la grande salle que plusieurs personnes furent blessées2.
Le verdict, connu en un instant de toute la ville, fut, en général, mal accueilli. Si la masse du public se montra bêtement satisfaite de la punition des dames de Gombray, disant « que le rang, ni la richesse n'avaient pas imposé et que, coupables comme les autres, elles étaient traitées comme les autres3», la population bourgeoise de Rouen, restée très indulgente pour les royalistes, « improuvait », de l'aveu même du président de la cour, « la condamnation des deux femmes » convaincues seulement d'un délit dont ni l'une ni l'autre n'avaient profité. Le sursis accordé à Mme Acquêt « dont la déclaration de grossesse n'avait trompé personne'4»,
1. Le préfet de la Seine-Inférieure à Real, 31 décembre 1808. Archives nationales, F7 8172.