‹ Tournebut, 1804-1809Chapitre 90 sur 115 · Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Archives nationales, F

2. Le préfet de la Seine-Inférieure à Héal. Archives nationales, F» 8172.

elle à vingt-deux ans de réclusion; mais quand on se présenta au cachot de la vieille marquise, on la trouva dans un tel éict d'exaspération, à des crises effrayantes de colère succédaient un si prorond abattement, qu'on dut renoncer à la livrer au bourreau : les trois hommes seuls furent donc, ce jour-là, liés au poteau où il restèrent durant six heures. Dès leur retour à la Conciergerie, leur écrou fut levé et on les expédia, fers aux mains, à la maison de détention de l'hôpital général, d'où ils devaient partir pour le bagne.

La marquise n'avait plus, elle, vingt-deux ans à vivre; la pensée de finir ses jours dans l'horrible Bicctre avec les voleurs, les pauvresses et les filles perdues; l'humiliation d'avoir été vaincue, dupée, rendue ridicule aux yeux de toute la Normandie et, plus encore peut-être, la compréhension subite que tout ceci n'était pas un jeu, que la Révolution triomphait; qu'elle-même, haute et puissante dame, noble, riche, royaliste — toutes les supériorités — était traitée d'égale aux vulgaires malfaiteurs, était un coup si cruel que l'impression unanime était «qu'elle y succomberait ». 11 est impossible aujourd'hui de s'imaginer quel bouleversement de telles révélations devaient produire en des cerveaux réfractai res à ces démocratiques réalités. Pendant près d'un mois, la marquise vécut dans un état de stupeur : du jour fe sa condamnation au 15 janvier 1SÛ9, on ne parvint à lui faire absorber aucune espèce de nourriture : elle savait qu'on yiu.'tUiit l'instant où on la jugerait assez forte pour suppor-

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ter le supplice du pilori, et peut-être avait-elle résolu de mourir de faim. Il avait été question — et cette pensée de compassion tardive semble avoir germé dans l'esprit de Licquet — d'épargner à la vieille femme cette suprême angoisse ; mais le procureur général Chapais-Marivaux mettait un zèle si acharné à exiger la complète exécution de la peine que le préfet reçut de Real Tordre d'y pourvoir; le 29 janvier, il notait .

J'ai été et suis à la piste du moment où il deviendra possible de mettre à exécution la disposition pénale prononcée contre la veuve Combray. Il m'a été rendu compte jour par jour de son état : elle commence à prendre quelques légers aliments; mais on m'atteste qu'elle est encore d'une faiblesse extrême : on ne pourrait donc en ce moment, sans scandale public, faire traîner cette femme à l'exposition.

Ce qu'on redoutait c'était l'indignation du public au spectacle du supplice inutile infligé à une septuagénaire déjà si cruellement punie. Ces mots du préfet : sans scandale, indiquent combien la sévérité du verdict avait révolté la population rouennaise; d'autant plus qu'une légende s'était créée: comme on était très incomplètement renseigné sur les détails du procès, puisqu'aucun journal n'avait publié les débats, on disait hautement que la marquise n'était coupable que du crime de n'avoir pas dénoncé sa fille, et mie immense pitié allait à cette femme si malheureuse qu'on se représentait comme « une sainte », une martyre de son amour maternel et de 6a foi royaliste. Peut-être quelque chose de cet una-

nime hommage transpira-t-il jusque dans la prison : il paraîtrait que, vers le milieu de février, la marquise se montra plus calme et moralement réconfortée. Le procureur impérial en profita pour donner l'ordre de procéder au supplice; c'était le 17 février; comme on craignait « une crise », on agit prudemment par surprise. On avisa la condamnée que le docteur Ducolombier, venu de la part de Ghauveau-Lagarde, la demandait au guichet de la prison : elle descendit sans méfiance et fut très étonnée de trouver, à la place de celui qu'elle s'attendait à rencontrer, deux hommes, qu'elle n'avait jamais 7us ; l'un d'eux était le bourreau Ferey, qui, lui saisissant les mains, la lia : les portes s'ouvrirent ; elle vit, dans la cour, les gendarmes, la charrette, la foule et comprit : elle courba la tête, résignée *.

Sur la place du Vieux-Marché, l'échafaud était dressé supportant un poteau auquel était fixé le texte du jugement; on hissa la condamnée sur la plate-forme : elle parut toute cassée, sèche, très imposante avec ses cheveux encore noirs, son air de « dame de château »; elle était vêtue d'une robe de soie violette; comme elle s'obstinait à tenir la tête baissée, son visage restait caché sous les volants du bonnet qui couvrait sa tête ; pour que rien ne manquât à l'humiliation, Ferey releva les dentelles et les fixa avec une épingle ; puis il fit asseoir sur l'escabeau la marquise qu'une corde

1. « Elle n'a fait aucune difficulté pour être conduite à l'exposition. » Archives nationales, F7 8112.

mince lia au poteau et qui fut ainsi forcée de relever le front. Ce qu'elle aperçut devant elle, au pied de l'écbafaud, fit monter à ses yeux des larmes d'orgueil : au premier rang de la foule qui, presque muette, respectueuse, remplissait la place, des dames en toilettes sombres se tenaient groupées le plus près possible de la plate-forme, comme pour prendre une part volontaire au châtiment de de la vieille chouanne, et, pendant les six heures que dura l'exposition, les femmes les plus titrées et les plus distinguées de la ville vinrent à tour de rôle tenir compagnieà la suppliciée1 ; quelques-unes, môme, déposèrent des fleurs au pied de l'échafaud, transformant ainsi la flétrissure en apothéose.

Devant cet hommage silencieux, le cœur de la marquise, que n'avaient pu attendrir dix-sept mois de tortures et d'anxiétés, ce cœur qui s'obstinait à ne pas faiblir, se fondit enfin : elle pleura ; on voyait les larmes rouler sur ses joues maigres, et la foule s'émouvait d'apercevoir, autour de cette vieille si misérable, les plus hautes dames de la ville faisant cercle ets'abordant avec de solennelles révérences2.

A la nuit tombante, on ramena à la Conciergerie Mme de Gombray qui, le soir même, fut expédiée à Bicétre3, et, quelques jours plus tard, le procureur

1. Biographie des hommes vivants, 1816-1811, article Ilelye de Combray.

2. Précis des travaux de l'Académie de Rouen, t. 19. Archive! nationales, F7 8112. — Renseignements particuliers.

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