Tournées
Ce petit livre renferme le récit anecdotique des tournées que j'ai faites cette année en ma qualité de président du Comité de patronage des enfants abandonnés. Je le dédie à tous ceux qui s'intéressent à cette œuvre de moralisation et de charité. Mon but est d'encourager les personnes qui font partie de notre Société et d'essayer de convaincre celfès qui n'y ont pas encpre adhéré. Nous pratiquons le placement en famille et la mise en apprentissage des jeunes malheureux que la mort, l'insouciance ou la perversité de leurs parents ont privés des bienfaits de l'éducation naturelle ; nous considérons , en effet , cette forme de la protection de Tenfance comme la plus rationnelle et la plus salutaire. J'écrivais, à ce propos, dans la
Revue pénitentiaire française du mois de juin dernier, les lignes suivantes :
« Le point capital dans l'éducation de tout être humain consiste à lui donner Texpérience de la vie humaine ; aussi , est-ce en présence de cette vie , en la lui montrant telle qu'elle est, avec ses douleurs et ses joies , avec ses tentations et ses dangers , que Ton doit élever un enfant. C'est de cette existence qu'il est appelé à vivre : apprenons-lui, par conséquent, à la mener. Si nous éloignons cet enfant du monde, remarquons d'abord que nous serons presque toujours incapables de faire son éducation , et cela pour un motif bien simple , c'est que nous ne le connaîtrons pas ; pour le connaître , en effet , il faut le voir en liberté , au milieu des tentations et des dangers dont je viens de parler, au milieu des exemples bons et mauvais qui lui sont donnés. En tout cas, l'éducation dirigée ainsi ne sera jamais qu'un ensemble de sentences et de conseils abstraits dont la mise en pratique n'aura pas été faite. Sortant de l'école à vingt et un ans, l'adolescent qui a reçu cette éducation purement théorique tombera dans la vie comme dans un monde inconnu; se retrouvant en liberté, il sera tout naturel qu'il en abuse et qu'il essaie de regagner en quelque sorte le temps perdu , en donnant libre carrière à des
instincts sans cesse comprimés ; ignorant de tout et habitué à vivre sous une domination permanente , il sera tout prêt à se laisser conduire par le premier venu qui, sans grande peine, s'emparera de lui. Vivant en liberté, au contraire, de la vie naturelle de la famille, l'enfant voit et apprend ce qu'il doit connaître ; il est initié, non plus par de vaines formules, mais par la pratique, à la science de la vie; il assiste à toutes les manifestations de l'activité sociale et à cette lutte constante de l'homme .qui , en exerçant ses droits et en accomplissant ses devoirs , réalise la loi de sa destinée; son individualité se développe et sa personnalité prend naissance ; il sait apprécier par luimême et nul acte n'est accompli par lui qu'après avoir passé par l'examen de la conscience qu'il s'est formée. » Seulement, pour que le placement en famille produise ces avantage^, il est indispensable qu'il soit soumis à certaines conditions. Puisque , en mettant un enfant à la disposition du Gouvernement, on veut l'enlever à un milieu malsain, il va de soi qu'il ne faut pas, sous prétexte de le faire vivre en liberté, le placer dans un milieu aussi mauvais que celui auquel on a dû l'arracher. Puisque , d'un autre côté, l'on doit reconnaître les sérieuses qualités de nos Ecoles de bienfaisance, il faut faire en sorte que le placement
en famille réunisse les mêmes avantages, en même temps que cette qualité fondamentale qu'on n'y trouve point, la vie en liberté. »
En conduisant mes lecteurs dans les maisons visitées par moi , je compte corroborer par des faits les arguments abstraits contenus dans ce passage; en même temps , j'attirerai Içur attention sur les difficultés que présente notre système. A partir de quel âge le placement en famille doit-il être employé ? Convient-il aux filles comme aux garçons? Comment la surveillance doit-elle être exercée? Un salaire sera-t-il payé à Tenfant? Voilà des questions qui se posent nécessairement en cette matière. Je ne les traite point, puisque je me contente de raconter, mais je les rencontre sur mon chemin et je dis comment je les ai résolues selon les circonstances.
Je courais, en écrivant ces pages, ua certain danger, celui de me montrer trop optimiste dans mes appréciations. On se laisse aller si facilement à louer l'œuvre que l'on a entreprise et à trouver toujours admirables les résultats qu'elle produit ! J'ai fait tout mon possible pour éviter cet écueil et j'espère que, si l'on m'adresse un reproche, il portera moins sur mon indulgence que sur ma sévérité.
A HERBiALLE-SOUS-ARGENTEAU.
1« juin 1893.
Mon Dieu, quelles bonnes gens!... Nous les voyons souvent, puisque, depuis trois ans, nous venons passer l'été à Hermalle ; mais aujourd'hui nous les avons vus de plus prés et nous avons été plus séduits que jamais par leur honnêteté et par leur douce simplicité. C'était une visite officielle que , ma femme et moi , nous leur faisions ! Il s'agissait d'aller leur payer la pension gouvernementale à laquelle ils avaient droit pour l'entretien, durant le premier trimestre de l'année, du petit Charles; l'ordonnance de payement m'était arrivée la veille et il ne fallait pas faire attendre plus longtemps ces braves fermiers. Il s'agissait
surtout de faire la tournée périodique destinée à surveiller les nourriciers et à se rendre compte de Tétat de l'enfant confié à leurs soins; on est président du Comité de patronage et il faut faire son devoir, n'est-ce pas ?
C'est une vieille petite ferme située sur le bord de la route avec une délicieuse prairie qui s'étend jusqu'à la Meuse. Le chef de la famille a 71 ans ; sa femme doit en avoir 65 ; ils sont fermiers de ce bien depuis 1856 ; ils ont avec eux un fils de 27 ans, un fort gaillard représentant on ne peut mieux le type vigoureux de l'agriculteur; ce fils est marié à une femme très active et très intelligente qui maintenant dirige tout le ménage; ils ont deux beaux enfants. Vous pouvez parler à n'importe qui dans le village, on vous répondra toujours : « Ce sont les meilleures gens de la terre! »
Par leur travail, ils ont gagné tout le bétail de leur ferme et leur désir de se créer quelques économies ne les a jamais empêchés d'être charitables; ils avaient, il y a quelques années, m'a-t-on dit hier, un vieux domestique infirme ; ils l'ont soigné comme un des leurs; le pauvre homme, qui n'avait plus personne au monde , est mort chez eux , aimé et pleuré par cette famille d'adoption.,..
On me renseigna ces braves paysans au mois de
juin 1892. Ils désiraient avoir un Jeune garçon d'une quinzaine d'années pour les aider dans les travaux de la culture. Quelle chance , je les cherchais depuis plusieurs semâmes !
La Société de patronage de Seraing avait reçu de TEcole de Ruysselede, en novembre 1890, un jeune garçon appelé Charles Van der V... Il était né à Hoogstraten en décembre 1877: c'était un enfant naturel et sa mère était morte. On l'avait mis en pension chez des personnes de confiance et on lui avait fourni du travail aux cristalleries de Jemeppe. Malheureusement, cette besogne était trop dure pour lui ; sa santé était très faible et le médecin déclara qu'il ne pouvait point continuer ce métier . Je fus chargé de le caser ailleurs et je trouvai ces bonnes gens dont je viens de parler. C'était le 18 juin 1892 Je me rendis à Jemeppe. Je vis Charles. Il avait 14 Vî ^ns, mais il semblait n'en avoir que onze, tant il était maigre et petit. Il était, en ce moment, à la verrerie; je l'emmenai et je le conduisis à la maison où il était pensionnaire. L'excellente femme qui se trouvait à la tète de cette maison , ne voulut pas me l'abandonner sans lui faire sa toilette ; il était tout noir de poussière et de fumée , et elle ne prétendait pas me le donner si sale que cela. Elle le déshabilla et le plongea dans la
cuvelle en le frottant de toutes ses forces ; et de voir ce pauvre petit corps osseux et blême , des larmes me mouillèrent les yeux....
Je pris le train avec lui. Il pleura, ému et un peu effrayé de se voir transporter ainsi d'une école dans une usine, d'une usine dans une ferme, au gré d'une volonté supérieure qui s'était emparée de sa vie. Je parvins bien vite cependant à le consoler et à lui inspirer confiance. J'essayai de le faire parler, de le confesser; ce fut inutile ; son intelligence était très peu développée: son esprit paraissait se perdre dans un brouillard épais Tempêchant de discerner les idées les plus simples. A huit heures, nous étions à Hermalle. Je conduisis immédiatement Charles à son nouveau logis. Tout de suite , il fut entouré de soins maternels par les deux femmes. Et pourtant, on avait été un peu désillusionné en le voyant; on espérait recevoir un jeune garçon actif, alerte, bien portant, capable de rendre des services; or, Charles était loin de réunir ces qualités. La compassion l'emporta et il fut convenu qu'il serait traité comme l'enfant même de la famille, qu'on chercherait par tous les moyens à rétablir sa santé délabrée et qu'on ne l'emploierait, pour commencer, qu'aux légers travaux que ses forces lui permettaient de supporter. Lui était là , sans proférer
une parole, la figure naturellement mélancolique et le regard enveloppé dans son éternelle brume. Tous, nous aurions voulu être encouragés par une promesse ou par une simple marque de bon vouloir, mais elle ne vint pas.
Je Teus constamment sous les yeux jusqu'aux premiers jours d'octobre ; au milieu de Thiver , la grand'mère vint me le montrer en ville; on lui avait acheté un joli costume de drap noir, un chapeau de feutre et une cravate de soie bleue qui lui donnaient un air assez coquet. Revenu depuis le milieu d'avril» je le revois souvent et ma visite d'aujourd'hui m'a donné sur son compte tous les détails que je voulais avoir.
Que fait-il ? Il aide les ouvriers aux champs , il ramasse les pommes de terre, il lave les betteraves, il a commencé à traire les vaches. On a essayé de lui apprendre des travaux un peu plus importants , mais il n'y a pas eu moyen; il ne comprend pas et, par conséquent, sa maladresse est extrême. Durant l'hiver, le jeune fermier a voulu lui apprendre à lire ; après des efforts prodigieux , il dut y renoncer. « J'apprenais très bien , moi , me disait la vieille maman qui^ avait assisté à ces patientes leçons, et lui ne retenait rien du tout. »
Ne me demandez pas s'il reçoit un salaire ! Il ne peut pas en être question. Dans un an — il aura alors i6 1/2 ans — nous verrons ; mais aujourd'hui, il n'y faut point songer. Il est bien nourri , bien vêtu , bien soigné; il a un bon lit d'une propreté irréprochable; il reçoit une éducation morale parfaite; l'apprentissage se poursuit, mais avec une extrême lenteur à cause de la faiblesse de Tintelligence. C'est tout ce que nous pouvons exiger en ce moment.
Privé de protection, cet enfant ne tarderait pas à devenir un vagabond de la pire espèce ; le danger serait d'autant plus grand que des gens éhontés ne manqueraient point de profiter de son peu d'esprit pour en faire l'instrument de leurs délits. En le mettant dans une Ecole de bienfaisance, le Gouvernement l'a sauvé; le Patronage, lui, en le plaçant en apprentissage, a fait plus encore : il a garanti son avenir et surtout il lui a donné cette douce et salutaire affection de la famille que le pauvre petit semblait destiné à ne jamais connaître, hélas !
A BASSE-BODEUX.
21 juin 1893.
Je descends du train à Trols-Ponts , je prends la grand'route sur la rive gauche de l'Amblève et, en moins d'une heure, j'arrive à Basse-Bodeux.
Il y a environ un an , M. Kerstenne , notaire dans cette localité, s'était adressé à notrq Comité de patronage pour obtenir une jeune fille en pension. Elle lui fut accordée. Plus tard, il en demanda une seconde; il la reçut encore. Voyant cela , les personnes du village et des environs pensèrent qu'il leur serait utile de prendre , pour les travaux de la culture surtout, des garçons venant des Ecoles de bienfaisance. Nous reçûmes un assez grand nombre de demandes et nous
en fûmes ravis. Basse-Bodeux est un bourg important situé au commencement des Ardennes ; les enfants peuvent y apprendre dans la perfection tout ce qui concerne Tagriculture ; le pays est splendide; l'air y est d'une pureté délicieuse; les mœurs honnêtes des vieilles familles s'y sont conservées; bref, il y avait là un centre de placement qui nous offrait les meilleures garanties.
Seulement, une difficulté se présentait! Basse- Bodeux est fort éloigné de Liège ; il faut trois heures pour y arriver; comment exercer sur les nourriciers et les enfants cette surveillance rigoureuse qui fait tout le mérite de la mise en apprentissage ? Il n'y avait qu'un moyen, c'était de créer à Basse-Bodeux un Sous- Comité de patronage semblable à celui que nous avions institué déjà, pour les mêmes causes, à Barvaux. Je m'adressai à M. Kerstenne, en le priant de prendre la présidence de ce Sous-Comité; il accepta et s'adjoignit comme membres le curé de la paroisse et M. H..., propriétaire-cultivateur. Actuellement , ce Sous-Comité exerce son autorité sur vingt enfants; huit ont été placés à Basse-Bodeux, trois à Cheneux, deux à Monceau, un à Rahier, un à Haute-Bodeux , un à Florêt, un à Villettes, un à Bra-sut-Lienne , un à Erria et et un à Werbomont. Le notaire Kerstenne parcourant
souvent ces localités comprises toutes dans son canton , a de fréquentes occasions de voir les jeunes gens qui s'y trouvent.
Aussitôt arrivé , je commence , accompagné du notaire et de M. H..., mes visites chez les nourriciers. Presque tous sont cultivateurs. Une chose me frappe tout d'abord, parce que je ne m'y attendais guère franchement , c'est l'extrême propreté de ces petites demeures de fermiers. La première dans laquelle je pénètre est vraiment adorable. La pièce par laquelle on entre sert de cuisine ; un grand poêle « plate buse », ^ comme on dit dans le pays, est abrité sous une vaste cheminée garnie d'un volant de coton lilas ; dans un coin , monte le vieil escalier de bois caché par une lourde porte ; en levant les bras, on touche les antiques poutres massives qui s'inclinent sans symétrie sur les murailles resplendissantes d'une chaux bleuâtre. La seconde chambre est bien plus jolie encore ; un lambrequin de mousseline brodée orne la petite fenêtre ; des images coloriées encadrées d'or pendent aux murs ; de larges rideaux de toile blanche, discrètement relevés de chaque côté, ferment une alcôve dans laquelle on aperçoit un lit recouvert d'une belle courtepointe piquée. C'est dans cette chambre que je trouve la maîtresse de la maison, occupée à repasser sa lessive de
la semaine. Nous faisons connaissance. Elle parle français, mais je lui réponds en wallon, ce qui semble lui faire plaisir. Je demande des nouvelles du jeune Cart...., ancien élève de St-Hubert, qui se trouve chez elle : elle me répond qu'elle en est contente ; « il a une mauvaise tête, me dit-elle, mais mon mari aussi et il sait le tenir ». Tout à coup, le garçon arrive avec le patron: santé magnifique, figure intelligente , vêtements de travail fort bien soignés. Nous conversons ensemble; nous parlons du passé, du présent, de l'avenir ; je lui demande s'il veut m'accompagner pour rentrer à TEcole ; « Oh non, je ne veux pas », s'écric-t-il en riant, u je suis bien mieux ici ! » Cette réponse, lancée précipitamment, est, on ne peut en douter, l'expression sincère de ce que Tenfant éprouve- Je me tourne vers les nourriciers et je demande quel salaire ils donnent à ce jeune ouvrier de 17 ans. Ils paient deux francs par mois. Il y a à peine trois mois qu'il est arrivé ; les services qu'il rend sont encore insignifiants ; au fur et à mesure qu'il fera des progrès, on lui donnera davantage.
Ce système est adopté comme règle générale par le Sous-Comité; à tous les points de vue, et surtout pour encourager l'enfant, un salaire est indispensable , au commencement, il est fort modeste naturellement.
mais il s'élève peu à peu et, grâce à la surveillance, on ne peut pas craindre que les nourriciers fassent de la spéculation. Le salaire est retenu, à chaque trimestre, par le notaire Kerstenne, sur la pension délivrée au patron et inscrit sur un livret de caisse d'épargne déposé au bureau de poste de Stavelot.
Ce que je viens de dire de la mise en apprentissage du jeune Cart..., je le dirai de celle des autres enfants placés, comme lui, chez des cultivateurs; je vois et j'interroge: à Basse-Bodeux, Gr... de l'Ecole de Ruysselede (14 ans). Van den H... ( 14 ans). Mer... (15 ans) et Deu... (15 ans) de l'École de Saint-Hubert; à Chçneux, Kr.., (13 ans) et Dels.... (14 ans) de l'École de Ruysselede ; tous me donnent une entière satisfaction; Kr..., à la vérité, est très jeune et j'ai constaté qu'il manquait de force pour travailler; mais je compte que, dans ce pays couvert de bois de sapins et chez les braves campagnards qui s'en occupent, il deviendra bien vite aussi solide que ses compagnons. Quant aux nourriciers, j'ai trouvé chez tous la même propreté, la même bienveillance, la même honnêteté; il faudrait voir cette petite ferme de Cheneux où nous avons placé ce jeune Kr... dont je viens de parler : on voudrait y passer toute sa vie !
Observation importante : il est entendu que les
enfants doivent être initiés à tous les travaux de la culture et non pas seulement à une besogne déterminée, toujours la même; c'est là une condition essentielle pour qu'ils deviennent de bons ouvriers agriculteurs. Détail intéressant : le soir et pendant l'hiver, on apprend aux Jeunes gens à faire des paniers et des mannes , industrie très répandue dans cet endroit.
A Rahier, je vois le petit Fiév. . . de l'Ecole de Namur (15 ans); il est placé chez un maréchal-ferrant qui en est très content; à ses moments perdus, il s'occupe un peu de culture, il trait les vaches: il est plein de bonnes dispositions et fait avec plaisir tout ce qu'on lui demande. Bos..., ancien élève de Ruysselede (18 ans), apprend aussi le métier de maréchal-ferrant ; il est très habile et très actif; son patron en est enchanté; on le cite et on le montre comme « l'exemple de Basse- Bodeux! »
Le temps méfait défaut pour visiter les huit apprentis-cultivateurs placés à Monceau, FlorêtjBra, Villettes, Erria et Werbomont; je m'arrête chez le patron du jeune Perl...., de Ruysselede (14 ans), mais je ne vois personne; tout le monde est aux champs; je dois me contenter d'admirer la jolie petite maison, située au bord de la route qui traverse Cheneux ; cette demeure me dit, à elle seule , une masse de bonnes choses sur
les habitants qu'elle abrite. J'aurais voulu voir aussi Schind... , de l'Ecole de Reckheim ( 19 ans ) , un cordonnier celui-ci, habitant Haute-Bodeux, mais il s'agit de ne pas manquer le train et le soleil descend rapidement à l'horizon ; j'apprends avec plaisir que ce garçon, arrivé en janvier dernier, gagne cinq francs par mois en hiver et dix francs en été ; il possède 29 francs à la Caisse d'épargne.
Eh bien, quelle impression dois-je emporter de cette excursion? Une impression excellente, assurément? Au point de vue de l'entretien physique, on ne pourrait souhaiter mieux ; la nourriture est parfaite ; la santé florissante de tous ces enfants le proclame suffisamment ; les habitations sont d'une propreté magnifique ; chaque apprenti — c'est une règle rigoureuse ici — a son lit séparé ; les vêtements sont irréprochables, et pourtant, je suis arrivé sans prévenir, à l'improviste, et on a dii me montrer tous ces garçons tels qu'ils étaient. Au point de vue de l'éducation morale, je déclare encore que nous réalisons la perfection ; nous leur donnons une famille à ces pauvres enfants dont les parents sont morts ou indignes de les élever. Et ces familles de la pleine campagne sont si simples et si morales! On y respire comme un air délicieux de candeur et d'honnêteté. Le dimanche,
ees braves patrons à qui. j'ai serré la main avec reconnaissance, vont boire leur verre de bière au café ; ils amènent avec eux l'apprenti ; c'est la récompense de la semaine. Quant aux punitions , lorsqu'elles sont nécessaires, ce sont celles qu'emploie un père ou une mère vis-à-vis de son enfant ; la plus usitée, me dit-on , parce qu'elle est la plus salutaire, consiste à retrancher une tartine au déjeuner. Au point de vue de l'apprentissage enfin , toutes les qualités désirables sont réalisées; la plupart des jeunes gens, avons-nous dit, apprennent la culture; or, dans ce beau pays, où s'étendent à la fois les campagnes et les bois, ils peuvent être initiés à des travaux de tous les genres ; arrivés à l'âge de 21 ans , ils pourront se présenter partout avec la certitude d'être acceptés et de recevoir des gages excellents.
Je reprends le train à La Gleize, après avoir exprimé toute ma gratitude au notaire Kerstenne et plus encore à sa femme. Une femme bonne et dévouée peut exercer une si heureuse influence en matière de patronage ! C'est ce que fait Madame Kerstenne; son mari est président du Sous-Comité ; elle, par son zèle et sa manière aimable de surveiller discrètement les enfants et les familles, mérite à juste titre d'en être appelée la présidente.
Oui, nous avons à Basse-Bodeux un centre de placement excellent ; plusieurs demandes nouvelles viennent d'être adressées au Ministère et, d'après ce que j'ai entendu dire, elles seront suivies de beaucoup d'autres; encourageons-les hardiment!...
Et pourtant, une certaine inquiétude me tourmente. D'où me vient-elle? Serait-ce le souvenir de ces deux garçons de Ruysselede que j'ai placés ici au commencement de l'année et qui ont dû être réintégrés? Ce souvenir diminuerait-il par hasard la confiance que m'inspire mon voyage d'aujourd'hui? Nullement! S'il a fallu renvoyer God.. . à l'École, c'est parce qu'il avait l'esprit trop faible pour faire un apprentissage sérieux et qu'il donnait des craintes insupportables à son patron en s'enfuyant dans les bois pour y passer la nuit à la belle étoile. Quant à Fr..., on l'a réintégré pour le punir; natif de Verviers, il avait revu à Basse-Bodeux , qui n'en était pas assez éloigné pour lui, un de ses parents mendiant et vagabond; séduit par les conseils perfides de ce misérable, il s'était échappé pour le rejoindre. Ces faits purement accidentels ne portent évidemment aucune atteinte au mérite des placements effectués.
Mon inquiétude provient d'une autre cause. J'ai dit^ en commençant, que deux filles, venant de l'École de
Beernem, avaient été placées chez le notaire Kerstenne. Elles y apprennent la cuisine et sont mises au courant de toute la besogne d'un ménage ; de cette manière, elles peuvent devenir bien vite de fort bonnes servantes « à tout faire ». L'une, Eugénie G..., a 14 ans; elle est simple, travailleuse et honnête; l'autre, Jeanne Van..., a 16 ^/^ ans, — et c'est elle qui me tracasse. Bien qu'elle soit intelligente et forte, ses maîtres ne savent presque rien obtenir d'elle ; elle est paresseuse et malpropre; ces défauts proviennent de ce que son esprit est continuellement occupé d'une idée qui la domine; elle est vicieuse, en effet, vicieuse par sa nature et aussi, je pense, par les exemples que ses parents lui ont donnés autrefois. Toute jeune encore, elle a déjà L'apparence d'une femme; plusieurs fois, sa conduite a fourni la preuve évidente des instincts dépravés dont elle est possédée. A plusieurs reprises, les membres du Sous-Comité se sont demandé s'il ne serait pas prudent de la renvoyer à Beernem ; ils ont toujours décidé que, dans son intérêt, il valait mieux la conserver; le curé insistait particulièrement dans ce sens. Je viens de la voir et j'avoue qu'elle m'inspire une crainte profonde. Elle est surveillée dans la perfection, mais je me dis que, malgré les précautions si minutieuses que l'on prend
vis-à-vis d'elle, un malheur irréparable peut très bien arriver. Que faire ? L'École de bienfaisance aurait, dans ce cas, un très grand avantage, puisque la Jeune fille s'y trouvant renfermée, serait mise dans l'impossibilité absolue de satisfaire ses passions; mais cet internement ne détruirait point celles-ci; que dis-je ? il ne ferait que les surexciter. Et puis, que deviendrait la malheureuse au moment de sa liberté définitive? Privée de famille et d'affection, abandonnée à elle seule, elle ne tarderait pas à tomber dans une honteuse débauche. J'ajoute que l'éducation de couvent donnée à Beernem est impuissante à l'égard d'une nature semblable; ce qu'il faut, pour tâcher de la dominer, ce sont les conseils pratiques d'une personne expérimentée, vivant à côté de la jeune fille , la voyant agir et sachant user de la sévérité nécessaire, quand elle constate une manifestation quelconque des tendances immorales ; or, le placement en famille, avec la liberté relative qu'il suppose, peut seul réaliser ce genre spécial d'éducation.
C'est à propos d'une enfant déterminée que je présente ces considérations; mais, qu'on le remarque bien, la question se pose d'une manière générale ; il s'agit de savoir, en effet, si la mise en apprentissage, comme forme de la mise à la disposition du Gouvernement ,
doit être préconisée à l'égard des filles. Sans hésiter, je me déclare partisan de Taffirmative. Je reconnais qu'un danger est à craindre, mais de deux choses l'une : si l'on se trouve, ce qui sera le cas ordinaire, en présence d'une jeune fille dont le tempérament ne présente rien d'anormal, la surveillance rigoureuse que doivent exercer les nourriciers choisis par les Comités de patronage suffira pour écarter tout péril ; si l'on se trouve, au contraire, en présence d'une pauvre créature dont les instincts sont plus puissants que la volonté , on doit se dire que toute surveillance peut être éludée un jour et que toute responsabilité disparaît du côté du Patronage, lorsque, par malheur, une catastrophe se produit. Seulement, dans une hypothèse semblable, le placement en famille doit être retardé ; on ne doit le pratiquer que vers l'âge de i8 ans, lorsque la jeune fille est à même de se rendre compte des actes qu'elle accomplit. Le Patronage qui aurait reçu avant cet âge une enfant dont il constaterait d'une manière certaine les mauvais instincts , aurait pour devoir d'en demander immédiatement la réintégration. C'est ce que je ferai à l'égard de Jeanne, si les renseignements, qui me seront donnés bientôt, viennent confirmer l'opinion que j'emporte d'elle. Pauvre fille ! Nos efforts resteront-ils impuissants et
demeurera-t-elle vouée, par la fatalité d'une nature maladive , à toutes les misères et à toutes les hontes d'une existence infâme ? Puissent mes craintes être vaines et la faible espérance que je conserve encore se réaliser !