AU VAL-ST-LAMBERT
pr juillet 1893.
Comme je me sens loin de Basse-Bodeux ! . . . Là-bas^ les bois parfumés, les immenses campagnes et les fermes proprettes; ici, les usines bruyantes, les fumées épaisses et les tristes chambres d'ouvriers. Quelle différence, pour la santé des enfants, entre cette pure atmosphère des Ardennes et celle que nous respirons ici! Quelle différence aussi, au point de vue de la moralité, entre ce petit village aux mœurs patriarcales et ce grand centre industriel où la densité d'une population qui s'accroît chaque jour encourage tous les vices et multiplie toutes les débauches !
Et pourtant, c'est auVal-St-Lambertque nous avons
commencé l'application du placement en famille, et nous ne le regrettons point, loin de là! Le directeur des Cristalleries, M. Lepersonne, nous avait proposé, en 1889, de lui confier des enfantspatronnés par nous; avec un dévouement que nous n'oublierons jamais, il s'engageait à exercer sur eux une surveillance paternelle : ces garçons seraient mis en pension chez des veuves d'ouvriers habitant de jolies petites maisons situées dans la cour même de l'établissement; un salaire serait payé immédiatement et ce qui resterait aux jeunes gens après le paiement de la pension serait déposé , par les soins du directeur , à la Caisse d'épargne. Une telle proposition devait nous tenter, surtout à cause de l'avenir des enfants ; ils apprendraient, en effet, un métier excellent, un de ceux qui rapportent les salaires les plus élevés. J'ajoute que la Société du Val comprend admirablement les devoirs qui lui incombent à l'égard des ouvriers et sait faire les sacrifices nécessaires pour le bien-ôtre des travailleurs et de leur famille. Nous acceptâmes donc avec reconnaissance l'offre généreuse de M. Lepersonne.
Quatorze enfants, tous venus de Ruysselede, furent bientôt installés. Malheureusement , il n'en reste plus aujourd'hui que quatre. L'un d'eux, très faible de constitution, est mort le 16 janvier 1892. A la suite
de ce décès , nous en reprîmes deux autres que les médecins avaient reconnus n'être point assez forts pour supporter le travail très dur, en été surtout, de la verrerie ; ils sont placés actuellement dans le Luxembourg et confiés à la garde du Sous-Comité de Barvaux. Quel désespoir, lorsqu'ils durent quitter le Val- St-Lambert! Ils pleuraient à chaudes larmes et se cachaient pour ne pas suivre la personne qui devait les emmener. Sept enfin se sont échappés et nous avons reconnu que les vraies causes de leur fuite étaient tantôt la gaminerie, tantôt la mauvaise influence exercée par des parents désireux de les ravoir chez eux pour en tirer profit. L'un d'eux avait reçu du directeur l'autorisation d'aller voir sa mère à Verviers ; il ne revint pas ; nous voulions le faire réintégrer, mais il eut soin de quitter le pays et de s'en aller chez son oncle habitant le Grand-Duché. Les autres, sauf ' un que le ^Ministre a autorisé à demeurer auprès de ses parents, et un second dont nous ne sommes jamais, parvenus à avoir de nouvelles, ont été renvoyés aux Écoles, soit à Ruysselede, soit à Reckheim : plusieurs m'ont écrit, à différentes reprises, pour obtenir d'êtr.e replacés aux verreries, mais j'ai refusé; j'ai perdu confiance en eux et leur conduite, au point de vue de l'exemple, réclame une punition rigoureuse.
Les quatre jeunes gens qui nous restent , sont en pension chez la veuve Evrard. On paie à celle-ci 3 5 francs par mois ; elle s'oblige à leur donner tous les soins de la famille ; elle les surveille et, quand ils méritent certains reproches , elle les dénonce au chef de four, M. Den..., lequel, dans les cas graves, les dénoncerait à son tour au directeur. La maison de M""*" Evrard est d'une propreté irréprochable. Les lits des enfants sont parfaits ; seulement, je constate avec peine qu'ils y couchent à deux. Je sais que c'est l'usage chez tous les jeunes ouvriers de nos usines, mais le Gouvernement le désapprouve et je pense qu'il a raison. Plusieurs fois déjà, j'ai protesté contre cet abus qui persiste malgré tout; comme il est utile que nos quatre enfants restent chez M""* Evrard ,' où ils se trouvent fort bien, je vais proposer au Comité d'allouer à celleci une indemnité destinée à lui faciliter l'achat de deux lits supplémentaires ; cette dépense, en effet, est la vraie cause pour laquelle on n'a pas obéi jusqu'à présent à mes recommandations.
La besogne de nos garçons consiste à prendre le verre en fusion dans les fours pour le porter aux souffleurs ; ils sont « gamins-verriers » , comme on dit, mais avec des grades différents selon leurs aptitudes. L'un d'eux, pour le moment, travaille pendant le jour;
Je^ autres travaillent la nuit, c'est-à-dire de six heures d,u soir à cinq heures et demie du matin, avec interïuption à huit heures, à minuit et à trois heures. Quint... (19 ans) gagne 45 francs par mois et en gagnçra bientôt 5o ; Meurm... (17 ans) en gagne 40 et ^n recevra 60 à bref délai; Désiré W... (15 V« ^t^s) touche 40 francs ; quant à Cr... (14 \/j ans), plus petit çt moins fort, il ne reçoit que 25 francs. Ces salaires $OGt superbes ; ils dépassent d'une manière considérable le maximum de ceux qui peuvent être attribués ^ux meilleurs ouvriers cultivateurs. C'est à cause de cet avantage, je le répète, que nous avons accepté la mise en apprentissage au Val-St-Lambert , malgré la dureté du métier et les exemples fâcheux auxquels k9 enfants sont beaucoup plus exposés ici qu'à la campagne.
Chacun de nos patronnés possède déjà un petit capital à la Caisse d'épargne ; celui de Quint... s'élève à fr. 250-30, celui de Meurm... à fr. 209-76, celui de W... à fr. 92-94. La pension gouvernementale n'étant que de 50 centimes par jour jusqu'à l'âge de 18 ans et de 35 centimes à partir de cet âge, ne suffît point à couvrir tous les frais ; une partie du salaire est donc consacrée à cet objet, mais il en reste encore une btPO^e part à éconon^iser.. Le maniement des fonds
appartient au directeur ; c'est lui qui paie les pensions et qui prend les inscriptions aux livrets. Tous les dimanches , les enfants reçoivent chacun une somme de 25 centimes. C'est bien peu en considération de l'importance des salaires : aussi, ai-je décidé que dorénavant, à partir deiy ans, ils recevraient 40 centimes. C'est fort modeste encore, mais que voulez-vous? Il s'agit de prendre des précautions en présence de rivrognerie et du jeu , ces deux passions si répandues parmi nos ouvriers.
A propos, comment se conduisent-ils, ces quatre gamins ? Fort bien sous tous les rapports. A la vérité, il arrive , quand on leur permet d'aller voir leurs parents, qu'ils prolongent d'un jour ou d'une nuit l'autorisation reçue , mais bah ! ce n'est là qu'une peccadille et si naturelle ! Une chose me frappe , c'est l'esprit d'initiative et le sentiment de personnalité qui se sont développés en eux. Quint... et JVleurm..., les deux aînés (19 et 18 ans), sont déjà des hommes; à voir et à entendre les ouvriers adultes qui travaillent à côté d'eux, ils ont acquis une certaine expérience de la vie qui les a complètement dégourdis. Quel immense avantage! Laissés à Ruysselede, ils en sortiraient à 21 ans sans activité propre, sans individualité, enfants encore malgré leur âge. N'ayant jamais assisté
-seau spectacle de l'existence humaine , n'ayant jamais connu que des élèves qui obéissent et des chefs qui commandent , ils tomberaient alors , précipitamment et sans transition, dans un monde inconnu. Abandonnés à eux-mêmes et dépourvus de toute direction morale, que deviendraient-ils? On comprend tout le danger auquel expose de pauvres jeunes gens, ce brusque passage de l'internement à la liberté, de la soumission à l'indépendance, de la vie factice à la vie réelle. La nature et la raison protestent contre une éducation semblable ; ce qu'elles réclament, en faveur des enfants qu'il est impossible de laisser à leurs parents , c'est le placement en famille et la mise en apprentissage. Plus je considère ceux dont nous nous occupons , plus je suis convaincu de cette vérité; ma visite au Val-St- Lambert fortifie encore en moi cette profonde conviction.
On nous demandera peut-être pourquoi le Comité de Liège n'a plus mis d'enfants en apprentissage aux Verreries, alors qu'il reconnaît de si grands avantages à ce placement. La réponse est très simple. Depuis le 24 juillet 1889, un Comité de patronage existe à Seraing; or, il est naturel que nous laissions à cette Société, voisine du Val, le soin de faire entrer aux Cristalleries et de surveiller les jeunes garçons mis à
la disposition du Gouvernement; possédant d'autres débouchés , nous croyons bien faire en abandonnant celui-là à un Comité dont M. Lepersonne est le viceprésident. En ce moment, la Société de Seraing exerce son autorité propre sur onze enfants; l'un se trouve à l'établissement du Val, les dix autres à la succursale de Jemeppe ; des demandes nouvelles viennent d'être adressées aux directeurs des Ecoles.