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A MARCHE

31 août 1893.

Me voîcl maintenant en plein Luxembourg , à Marche. Nous y avons placé trois enfants dans cette jolie petite ville ; je viens voir par moi-môme ce qu'ils deviennent. Ces enfants sont: Arthur W... , né à Saint-Gilles le 24 février 1877 ; Ferdinand J... , né à Jodoigne le 20 mai I878 et Jacques B..., né à Ixelles le 7 décembre 1880. Tous les trois viennent de TÉcole de bienfaisance de Ruysselede.

J'arrive à midi. Je me rends tout d'abord chez M. le Juge d'instruction qui a eu l'obligeance, au commencement de l'année , de me fournir des renseignements précieux sur la conduite assez bizarre de Ferdinand J... ; je l'avais prié de bien vouloir interroger ce

garçon, ce qu'il fit avec la plus gracieuse bienveillance ; je désire le remercier ; malheureusement, il a quitté Marche pour quelques jours. Je me rends ensuite chez^ M. le Juge de paix, dont j'ai fait la connaissance à Bruxelles au mois d'avril dernier et dont je serais heureux d'obtenir la collaboration pour notre œuvre de patronage ; mais la mauvaise chance me poursuit : ce magistrat aussi est absent.

Je vais de là chez M. Ist... , horticulteur, où sont mis en apprentissage Arthur W... et Jacques B.... Une détestable nouvelle m'y attend : on me dit que Jacque3 a disparu depuis le i8 août ! Le nourricier a prévenu immédiatement le président du Sous-Comité de patronage de Barvaux , ainsi que le commandant de la gendarmerie de Marche; mais, jusqu'à présent^ toutes les recherches sont restées sans résultat. Ce garçon était arrivé de Ruysselede à Barvaux le i*"" octobre 1892; il était destiné à un entrepreneur de Borlon; oa ne put l'y laisser, tellement sa conduite était mauvaise; on essaya , sans succès , de le placer autre part : toujours il prenait la fuite et Ton devait mettre la police en mouvement pour le rattraper ; depuis un mois qu'il se trouvait chez M. Ist... , il s'était déjà échappé une première fois; seulement, le commandant de la gendarmerie lui avait adressé uns admonition très sévère

et Ton espérait qu'il ne recommencerait plus. C'était montrer trop de confiance; le i8 août, il demandait à son patron la permission d'aller à confesse et, depuis lors, on ne Ta plus revu. Le Patronage a fait pour Jacques B... tout ce qu'il a pu; je dirai même qu'il a usé vis-à-vis de lui d'une patience exagérée. Dès la première évasion , il aurait dû demander au Ministre la réintégration de cet enfant que la rigoureuse discipline de l'École parviendra seule à dompter. « Depuis le décès de sa mère , m'écrivait le directeur de Ruysselede au moment où Jacques nous était confié, il était abandonné à lui-même et ne faisait que courir les rues avec d'autres gamins de son âge » ; âgé à peine de 12 ans quand on nous l'a remis, il n'était pas resté assez longtemps à l'École pour être corrigé de l'éducation détestable qu'il avait reçue précédemment : sa mise en apprentissage était absolument prématurée : nous aurions dû le reconnaître beaucoup plus tôt et ne pas attendre, pour le faire reprendre, le regrettable événement qui vient de se produire ; ce sera, pour l'avenir, une sérieuse leçon.

En revanche, le patron est très satisfait d'Arthur W... Ce garçon, enfant naturel et orphelin, est l'un des premiers que nous ayons placés. Il nous fut envoyé le 21 janvier i8qo et riiis en apprentissage chez un

fabricant de limes à Cheratte. Je m*imaginais qu'il resterait toute sa vie dans cette excellente maison, lorsque, le 19 mai 1891 , je vis arriver le fabricant susdit qui me ramenait le gamin; il ne pouvait plus le garder davantage, disait-il, « à cause de sa désobéissance et de ses vilains propos ». Cette résolution me parut aussi légère que précipitée, mais je ne parvins pas à la faire retirer. Sans retard, je confiai le jeune homme au président du Sous-Comité de Barvaux, qui le plaça à Marche. Cette fois, ce fut Arthur qui se plaignit et, ses plaintes ayant paru légitimes, on le mit chez M. Ist..., où je le trouve aujourd'hui. Bonnes gens, jolie maison, chambre et Ht fort convenables; apprentissage du métier de jardinier et de la culture dans les champs possédés par le patron ; aucun salaire véritable encore, mais une récompense de 25 centimes le dimanche et 5 centimes de bénéfice par franc sur les fruits qu'on lui fait vendre; instruction insuffisante . et rendant indispensable — j'impose cette obligation au nourricier — la mise à l'école d'adultes durant tout l'hiver.

En sortant de là, je m'arrête à la gendarmerie et prie M. le commandant d'activer les recherches relatives à Jacques B...

Je me rends ensuite chez M, et M™* Des..., les nou-

veaux nourriciers de Ferdinand J... Nouveaux ? Oui. Ferdinand , comme Charles Van der V... placé maintenant à Hermalle, avait été mis en apprentissage, par le Comité de Seraing, au Val-St-Lambert ; sa santé ne lui permettant pas d'y rester plus longtemps, il nous avait été confié par le Ministre ; nous l'avions installé dans une famille très recommandée de Marche, mais , le 6 mars dernier , il prit la fuite et se réfugia chez M, Franchimont, à Barvaux; il prétendait qu'on ne lui donnait ni la nourriture, ni les vêtements nécessaires. Était-ce vrai ? Malgré l'instruction ouverte sur cette regrettable affaire, il me fut impossible d'aboutir à un jugement tout à fait certain ; seulement, en présence de la répugnance invincible qu'exprimait l'erdinand à rentrer dans cette maison, nous le plaçâmes, avec l'assentiment du Ministre, chez M. et M"' Des..,, petit ménage de deux conjoints déjà vieux, n'ayant jamais eu d'enfant et enchantés de recevoir un jeune garçon qu'ils considèrent comme un fils.

Je les trouve occupés à faner le regain d'une belle et vaste prairie dont ils sont propriétaires. Ils se déclarent très satisfaits de Ferdinand. Celui-ci, de son côté, est ravi de sa nouvelle installation: il aide ses patrons dans les travaux de leur petite ferme , il fait le fpurrage et conduit les vaches aux champs; à partir

du mois d'octobre , il suivra Técole d'adultes , car son instruction a été jusqu'à présent fort négligée; intelligent comme il l'est, il rattrapera bien vite le temps perdu ; sa santé, à laquelle on songeait surtout en le faisant quitter le Val-St-Lambert pour le mettre à la campagne, est maintenant admirable. Il ne gagne rien encore, sauf les vingt centimes qu'on lui donne le dimanche et qu'il dépose dans sa tirelire. On me promet de lui payer un salaire bientôt, mais ces braves gens pourront-ils réaliser cette promesse? Voilà la question. Ils sont propriétaires de leur modeste demeure et d'une prairie, ils ont deux vaches et louent un verger; cela leur suffit pour vivre, mais cela suffit-il pour fournir à un jeune homme un travail qui soit de nature à constituer un apprentissage sérieux et qui rapporte assez de bénéfice au patron pour rétribuer convenablement l'apprenti.^ J'en doute beaucoup . Pour le moment, je me déclare satisfait : Ferdinand n'a que 15 ans; son placement au point de vue de la famille, de l'éducation et de la surveillance, est parfait et l'on peut s'en contenter pendant quelque temps encore; mais, lorsque le garçon aura 16 ou 17 ans et qu'il sera devenu plus fort, nous devrons le faire entrer dans une vaste ferme où la besogne sera plus considérable, l'apprentissage plus solide et le salaire

plus avantageux. Je fais d'ailleurs la même observation en ce qui concerne le placement d'Arthur W..., dont je parlais tantôt.

9 septembre 1893.

Je reçois ce matin une nouvelle qui me cause une sincère satisfaction : M. M..., juge de paix à Marche, à qui j'avais écrit, me répond qu'il consent à s'associer au Sous-Comité de patronage deBarvaux pour exercer la surveillance réglementaire sur les enfants placés dans son canton. Nous nous réjouirons tous de cette .excellente recrue.

A BARVAUX-SUR-OURTHE.

5 septembre 1893.

Certes, les placements effectués au Val-St-Lambert étaient excellents, mais nous ne pouvions pais nous en contenter ; la nature, en effet, la santé et les aptitudes de certains enfants réclamaient le grand air de la campagne et les travaux des champs. Grâce à M. Franchimont, négociant et juge de paix suppléant à Barvaux, cette charmante commune nous fut ouverte et , avec elle, tous les hameaux et villages qui l'environnent. Le 4 avril 1890, un premier garçon y était amené; quatre autres arrivaient le 10 mai suivant, cinq le 30 du même mois. Depuis lors, les envois n'ont pas cessé et, à l'heure qu'il est, nous possédons dans ces parages

une trentaine de jeunes gens soumis à notre surveillance. Nous y avons établi, Tan dernier, un Sous- Comité de patronage composé de six membres, dont le président, cela va sans dire, est M. Franchimont. C'est chez lui que j'arrive aujourd'hui.

Je voudrais les voir tous , ces enfants ! xMais il n'y faut point songer. Pensez donc, il y en a à Bohon , à Biron, à Durbuy, à Monteuville, à Petit-Han, à Petite- Somme, etc., etc. ! Si je parviens à en voir une dizaine parmi ces gaillards ainsi disséminés, je me déclarerai déjà fort satisfait.

A tout seigneur tout honneur : je commence par Barvaux, la capitale de notre empire.

Je me rends d'abord chez M. L..., fermier-propriétaire et conseiller communal. Je le connais depuis longtemps et toujours j'ai ressenti pour lui la plus vive sympathie. 11 a 45 ans: il est célibataire ; il vit avec ses sœurs et ses frères, célibataires également ; il cultive ses terres dont l'étendue dépasse cent hectares. Voilà certainement une maison tout indiquée pour y placer de jeunes garçons ! L'apprentissage y est excellent, les soins y sont parfaits, l'éducation morale y est complète. Deux enfants s'y trouvent en ce moment, Jean-Baptiste V..., de l'École de St-Hubert, âgé de 16 ans et placé le 29 avril 1893, et Jean-

Nicolas S..., de TEcole de Ruysselede, âgé de 13 ans et placé le 2 de ce mois-ci. Ce dernier n'avait pas été demandé ; seulement, la requête de M. L... avait été .adressée, conformément à la circulaire ministérielle, aux directeurs, des quatre écoles ; deux d'entre eux avaient fait des propositions ; le Gouvernement les avait acceptées et le patron , après avoir reçu en avril le gamin qu'il réclamait, recevait en septembre un second garnement auquel il n'avait pas songé. Le brave homme, heureusement, se laissa séduire par la jeunesse et la bonne figure de ce nouvel arrivant et déclara qu'il le conserverait. La circulaire susdite vient d'être abrogée : tant mieux! De Jean-Baptiste V..., tout le monde est enchanté et l'on me promet formellement de lui payer bientôt un salaire de cinq ou six francs par mois qui sera déposé à la Caisse d'épargne. Quant à Jean-Nicolas S..., je ne puis rien en dire: yoilà seulement trois jours qu'il est arrivé.

Je vais de là chez la femme Dej..., à qui l'on a confié le jeune Alfred Dur..., né le 25 février 1880 et sorti de Ruysselede le 13 juin 1891. Ah! par exemple, il me serait impossible d'approuver un placement semblable ! Que cette vieille personne soit très bonne et qu'elle adore l'enfant, comme elle. me le dit, je veux bien le croire; mais elle ne pourra jamais lui apprendre

quelque chose et ne pourra jamais non plus le surveiller convenablement. D'ailleurs, les faits prouvent que J'ai raison : Alfred n'étant ni occupé, ni dirigé comme il devrait Têtre, mène une vie de petit polisson que nous ne devons pas tolérer davantage ; le gardechampêtre et le curé ont eu plusieurs fois déjà l'occasion de formuler des plaintes sévères à son égard. Nous devons nous méfier des nourriciers qui demandent des enfants pour en percevoir les profits et qui sont incapables de remplir vis-à-vis d'eux les obligations de la mise en apprentissage ; or, sî je ne me trompe, c'est le cas pour la femme Dej... Demain, la demande de réintégration sera envoyée à M. le Ministre €t lorsque Alfred Dur..., qui n'a encqre que 13 ^/^ ans, aura passé deux nouvelles années à Ruysselede, nous l'y reprendrons pour le mettre dans une maison bien choisie au point de vue du travail et de l'éducation. Je voudrais avoir une opinion meilleure du placement de Lambertine B... chez la veuve B... ; malheureusement, il n'y a pas moyen , bien au contraire. Pauvre Lambertine! On me l'avait envoyée de Beernem le 30 octobre 1890. Son père était mort, sa mère avait disparu. Elle avait alors 14 ans. Elle était destinée à remplacer, chez M™* L..., négociante à Mons (HoUogne-aux-Pierres), uni autre petite fille qu'on

ne voulait plus conserver. Je la vois encore arrivant chez moi avec la religieuse qui la conduisait. Quelques minutes après, arrivait M"* L... avec Joséphine Vank..., Tenfant que Ton renvoyait à l'établissement. Celle-ci, désolée en apprenant son départ définitif, se mit à sangloter; sa patronne attendrie changea subitement d'avis , promit expressément qu'elle ne parlerait plus du renvoi de Joséphine et s'en retourna dans son village avec les deux jeunes filles, pendant que la religieuse reprenait toute seule le train de Bloemendael. Cela ne devait pas durer. Dès le 3 novembre suivant. M"** L..., changeant encore de résolution, me ramenait Lambertine, sous prétexte qu'elle ne savait rien faire, qu'elle était, selon ses expressions , « comme une morte ». Je gardai l'enfant dix jours chez moi. Ne disposant d'aucune place à cette époque, je m'adressai au Bureau de bienfaisance, où l'on m'indiqua la veuve B..., de Barvaux, chez laquelle la petite se trouve encore actuellement. 11 est évident qu'elle ne peut pas y rester. D'abord, l'apprentissage y est absolument nul. Ensuite , le bruit public accuse la femme B... de ne pas donner à l'enfant les soins convenables ; je sais qu'on ne doit pas avoir grande confiance en des rumeurs de ce genre, mais, dans ce cas-ci, elles se

trouvent corroborées par une circonstance bizarre: lorsque je me suis présenté chez M""' B..., en effet, Lambertine n'y était pas ; il fut convenu qu'on l'amènerait chez M. Franchimont à une heure déterminée; elle ne vint pas ; deux fois encore , la nourricière fut prévenue que j'attendais la petite; ce fut en vain; il est clair qu'on ne voulait pas me la laisser voir, qu'on la cachait. La demande de réintégratioa va partir; seulement, la cause en étant tout à fait étrangère à la conduite de Lambertine, cette réintégration ne sera que passagère ; dès qu'un bon placement se présentera, je tâcherai que l'on en dispose pour cette honnête jeune fille que la mauvaise chance a poursuivie jusqu'à présent; je compte beaucoup pour cela sur le Sous-Comité de Basse-Bodeux.

Barvaux est terminé ; je me dirige vers Bohon, petit hameau situé à une demi-lieue de là. J'entre chez le fermier Lac..., chez qui se trouve Jean-Joseph Larb..., né le 27 décembre 1877, sorti de Ruysselede, pour nous être confié, le 30 mai 1890. Je vois un solide gaillard , grand et fort comme un homme , bien qu'il ait à peine 16 ans. 11 travaille bien et montre beaucoup de bonne volonté/Jusqu'à présent, le patron lui donnait un franc tous les dimanches ; avec une partie de cet argent, Jean s'est acheté une montre ; il a i ç francs

d'économies. Je décide avec M. Lac... que, à partir du i" septembre, ce système sera remplacé par le suivant : le garçon recevra un salaire de 5 francs par mois, sur cette somme, on lui remettra 25 centimes par dimanche et le reste sera déposé à la Caisse d'épargne; tous les trois mois , le livret sera présenté à M. Franchimont qui le vérifiera. Larb... est très satisfait de son sort. M. Lâc... a eu chez lui pendant un certain temps Jacques B..., dont j'ai parlé plus haut à propos de ma tournée à Marche; d'après lui, ce garçon serait c( non pas méchant, mais innocent » ; je tiens à mentionner cette appréciation.

En face habite M. Det..., fermier-propriétaire, patron d'Aimable Hann... Ce garçon a 18 ans depuis le 28 juillet ; il est enfant naturel et orphelin ; il est arrivé à Bohoh le 4 avril 1890. Je l'ai vu plusieurs fois depuis lors et toujours , il a exprimé le plus vif contentement. L'an dernier cependant, il songeait à quitter la ferme pour entrer dans l'armée ; j'écrivis même au Ministre pour connaître les conditions d'un engagement semblable ; ce désir a passé et il me déclare aujourd'hui qu'il préfère attendre le résultat du tirage au sort. Aimable est ravi de me voir; il a conscience de son abandon et c'est sur moi qu'il compte pour le soutenir. Au point de vue du salaire, il est.daas la

même situation chez M. Det... que Larb... chez xM. Lac... ; il possède 20 francs à la Caisse d'épargne. Je suis tout attendri en le quittant ; non seulement on s'y intéresse à ces jeunes patronnés, mais, lorsqu'ils sont honnêtes et doux comme celui-ci , on arrive bien vite à les aimer; c'est encore une des qualités du Patronage.

Et maintenant, en route pour Biron! Un tout petit village à une lieue et demie de Barvaux ; grands bois de sapins: peu de terres labourées; modestes maisons de cultivateurs ; civilisation fort primitive. J'y vois d'abord M. Og... dans sa charmante habitation d'une propreté , d'une simplicité et d'une gaieté délicieuses. Il est propriétaire de 40 hectares de terre qu'il cultive lui-même; il a 65 ans, sa femme en a à peu près autant,leurs enfants sont mariés et ils sont ravis d'avoir auprès d'eux des Jeunes gens qui les aident et qui leur tiennent compagnie. C'est dans cette excellente famille que nous avons placé Joseph P..., dont je parlerai tantôt, et Victor Dev... Ce dernier est né le 6 février 1882 ; il est orphelin ; il avait été placé à l'École de Ruysselede sur la demande de l'Administration communale de Liège ; il nous fut envoyé dans le courant de juin 1893 ; «c'est une bonne nature, disait le directeur dans son rapport ; il mérite de tomber dans de.

bonnes mains » ; je puis affirmer que ce vœu s'est réalisé. On est content du gamin, bien qu'il soit entêté et parfois grossier, ce qui lui attire de ma part une petite leçon accompagnée des menaces ordinaires.

Près de l'église, demeure M. G..., garde-champôtre et cultivateur; c'est chez lui que nous avons placé Jean VV..., né le 26 novembre 1875, élève de Ruysselede que nous avions mis au Val-St-Lambert et qu'une dépêche ministérielle du 28 avril 1892 nous ordonna, « à raison de sa constitution débile », de placer ailleurs; c'est chez lui aussi que se trouve en ce moment Maurice Dub..., né le 11 mars 1877 et qui, depuis le 10 mai 1890, jour où il nous fut expédié, a déjà passé par six placements successifs, sans que l'on soit jamais parvenu à lui faire entendre raison. L'un et l'autre travaillent aux champs. Il serait plus que temps que Jean W... reçût un salaire; son patron refusant, je vais me voir obligé de mettre le garçon autre part; peut-être, pourrions-nous maintenant le renvoyer au Val-St-Lambert; j'y songe sérieusement. Quant à Maurice Dub..., son sort est décidé, je le ferai réintégrer le plus tôt possible; il est indiscipliné; il joue et passe ses nuits dans les cafés ; souvent on a reconnu qu'il avait volé différentes choses, notamment de l'argent et des œufs; nous serions coupables de le

garder davantage; quelques années de rigoureuse discipline pourront seules maîtriser, s'il y a moyen, les in-stincts détestables qu'il tient, je pense, de sa malheureuse mère.

J'aurais voulu voir Mathieu B..., retiré des Cristalleries du Val et placé chez M. Lee..., au-dessus de Biron ; je m'y arrête deux fois, en allant et en revenant, mais je ne rencontre personne; patron et apprenti sont aux champs.

Je rentre à Barvaux ; il est 6 V2 heures; il faut que je reprenne le train; je reviendrai, d'ailleurs, car je dois y visiter encore un bon nombre d'enfants. J'avoue que j'ai le cœur un peu gros en m'en allant; ces trois demandes de réintégration que je suis obligé d'adresser au Ministre me tracassent l'esprit. Enfin, disons-nous que, dans les meilleures entreprises, il est impossible de trouver toujours le succès. N'oublions pas ceux dont nous sommes satisfaits pour ne songer qu'à ceux qui nous inquiètent; la majorité des enfants que je viens de voir, rentre dans les premiers et, pour la renforcer, je pourrais même ajouter deux noms à ceux que j'ai cités déjà ; faisons-le et, de la sorte, nous terminerons sur une impression agréable et réconfortante le récit de cette expédition.

Le 10 juillet 1890, on nous envoyait de l'École de

St-Hubert le nommé Ferdinand Alaet..., âgé de i8 ans; il nous était spécialement recommandé ; aucune pension n'étant payée, le Comité prit à sa charge toutes les dépenses réclamées par l'installation de ce jeune homme. Aujourd'hui, le terme de la mise à la disposition du Gouvernement est expiré , mais Ferdinand n'a pas quitté le patron que npus lui avions trouvé à Barvaux, fermier-industriel qui lui donne un salaire d'un franc par jour.

C'est aussi de St-Hubert que nous est venu Joseph P..., que j'ai vu à Biron ; sa mise à la disposition du Gouvernement se terminant le 20 juillet 1891 et le garçon ne devant trouver, à sa sortie , aucun appui dans sa famille, le Ministre s'était adressé à nous. 11 fut placé chez M. O..., dont j'ai parlé plus haut et le Comité s'engagea à payer une pension de 50 centimes par jour pendant un an. Joseph est grand, fort, intelligent, actif. 11 serait libre de retourner chez son père, s'il le voulait, mais il préfère rester à Biron, ce qui n'est pas étonnant, car il est aimé et soigné comme l'enfant de la maison. Il y a quelques mois cependant, il m'écrivit pour me communiquer son intention de chercher du travail dans une autre localité où il gagnerait davantage ; cette envie n'a pas duré • l'amour, raconte-t-on , l'a fait passer.

Ces deux exemples prouvent que le placement en famille et la mise en apprentissage ont pour résultat non seulement de donner aux enfants Téducation morale et professionnelle , mais encore de leur fournir quelquefois un établissement qu'ils ne quittent plus, bien qu'ils aient acquis la pleine liberté de l'abandonner ; c'est un encouragement en plus pour notre œuvre.

AU SART-TILMAN.

14 septembre 1893.

Cette jolie promenade sera ma dernière tournée. Descendu du bateau à Renory, je suis un délicieux petit sentier qui monte à travers les bois de Kinkempois et j'arrive à la « Censé rouge » , vaste ferme dirigée par M. B..., droguiste à Liège. C'est là , sous la surveillance d'un homme toujours bienveillant, mais sachant être sévère quand il le faut, que sont employés deux de nos jeunes gens, François Delc..., né le 9 mars i873,et Nestor Coût..., né le 28 septembre 1875, sortis l'un et l'autre de l'Ecole de Ruysselede, le premier le 23 juillet 1892 , le second le 7 décembre de la même année.

Que deviendraient ces pauvres enfants, si l'on ne venait pas à leur aide? Écoutez ce que renferme sur le compte de leurs parents le bulletin du directeur : <( Le père de François D... est décédé ; sa mère est remariée à un individu qui a subi déjà i6o condamnations ; ces gens sont des habitués des dépôts de mendicité ; le fils n*a subi que trop l'influence de ces êtres pervers et son intérêt commande qu'il en soit éloigné le plus loin possible; les parents de Nestor C... sont de malheureux marchands ambulants qui ne sont pas à même de surveiller ni de soigner leur fils ; il y a lieu de veiller à ce que le garçon n'ait aucune communication avec ses père et mère. » L'abandon moral était complet et ces deux enfants auraient suivi bientôt, si l'on n'y avait mis bon ordre, les exemples déplorables qu'ils avaient sous les yeux.

Nestor est un excellent ouvrier; il conduit la charrue et la herse, il fauche, il soigne les bestiaux, bref, il est au courant de toute la besogne de la ferme ; son avenir comme agriculteur est assuré. Je ne puis pas dire autant de bien de son caractère ; il est rebelle, têtu, grossier ; à la fin de décembre, revenant, au milieu de la nuit, d'Ougrée où il avait passé son dimanche, il fut empêché par le chien de rentrer dans la cour; il se vengea en l'empoisonnant, puis, terrifié de ce qu'il

avait fait, 11 prit la fuite ; j'avertis immédiatement y[. le xMinîstre , en demandant la réintégration ; mais Nestor étant revenu spontanément, la chose n'eut pas de suite. Comme on le voit, une surveillance rigoureuse est nécessaire vis-à-vis de ce garçon; je lui parle du quartier de discipline de Gand et Tidée que je pourrais l'y envoyer semble produire sur son esprit une très vive impression. Aucun salaire véritable ne liji a été payé jusqu'à présent ; il reçoit, le dimanche, une récompense d'un franc; sur ma demande, ce système sera modifié et M. B... lui donnera dorénavant, à titre de gages, 5 francs par mois pour commencer.

François est loin d'avoir l'intelligence de son compagnon. Le pauvre garçon est très bien constitué physiquement, mais la faiblesse de son esprit est évidente. Ayant tiré un mauvais numéro, il a été réformé pour une cause que les docteurs ne nous ont pas dévoilée , mais que nous supposons se rattacher à la dégénérescence frappante de ses facultés mentales. On a remarqué que son état s'aggrave, au commencement du printemps et de l'automne, par suite d'une espèce de surexcitation qui le rend désobéissant et paresseux. En temps ordinaire, il est joyeux et soumis. Il s'explique difficilement. Jamais, il ne pourra devenir un brillant travailleur ; il serait impossible de lui faire

conduire une charrue et il serait dangereux de lui mettre une faux dans les mains ; la seule besogne qui lui convienne est celle de « garçon de ferme ». Les services qu'il rend sont insignifiants ; on le garde cependant , parce que Ton s'intéresse à son malheur et qu'il serait cruel de le congédier. Que deviendraitil à 21 ans, en quittant l'Ecole de bienfaisance, s'il y avait été laissé ? Un pauvre vagabond que l'on ramasserait dans la rue et que l'on enverrait dans une maison de refuge , peut-être même dans un dépôt de mendicité. Grâce au Patronage, il a trouvé des personnes qui l'entourent de soins, il est bien logé, bien nourri, bien habillé, il fait une besogne salutaire à sa santé, il gagne assez pour se donner les petites satisfactions auxquelles il tient, il est heureux. C'est le cœur réjoui par cette douce et consolante pensée que je quitte le Sart-Tilman et je me dis que, si notre œuvre provoque parfois en nos âmes l'inquiétude et la mélancolie, elle sait les dissiper toujours par la vue réconfortante du bien qu'elle fait aux pauvres gens.

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