A LIÈGE
8 juillet 1893.
C'était en octobre 1892. Depuis bien des mois, M. le Ministre de la Justice me recommandait Emmanuel H..., Jeune homme de 17 ans, orphelin, élève de l'Ecole de Reckheim. Le terme de sa mise à la disposition du Gouvernement doit expirer le 25 décembre 1894 et l'on considérait que la liberté conditionnelle avec surveillance d'un Comité de patronage lui serait de la plus grande utilité ; « sa conduite et sa moralité sont excellentes, m'écrivait le Ministre ; il possède une instruction primaire déjà développée ; il a appris le métier de chaisier-ébéniste qu'il connaît suffisamment pour pouvoir gagner sa vie par le travail ». Il avait
fallu chercher longtemps ; la difficulté provenait de ce que, le placement en famille et la mise en apprentissage devant être combinés , il s'agissait de trouver un patron qui consentît à installer le garçon chez lui et à le traiter comme son enfant. Grâce à la Bourse du travail, qui, dans ces circonstances, nous a rendu déjà tant de services, j'avais découvert ce patron ardemment désiré. Immédiatement, j'avais prévenu le directeur de Reckheim et , le 1 1 octobre , Emmanuel arrivait à Liège.
Pour régler d'une façon définitive les obligations du patron, il fallait que celui-ci eût constaté les aptitudes de son apprenti: ce fut vite fait; le jeune homme était très intelligent et très actif ; son expérience iie s'éteikdait guère à tous les objets que Ton confectionnait dans l'atelier, mais on pouvait croire qu'il l'acquerrait bientôt. En conséquence, la convention suivante fut conclue : Emmanuel , en payement des services qu'il rendrait, serait logé, nourri et habillé par le patron ; de plus, on lui donnerait un franc chaque dimanche ; dès que les aptitudes deviendraient plus sérieuses, un véritable salaire serait accordé ; le patron d'ailleurs ne recevrait aucune pension ; la somme alloué'e par le Gouvernement (35 centimes par jour, puisque H... devait avoir 18 ans le 25 décembre
suivant) resterait entre les mains du président du Patronage , lequel en réglerait l'emploi ; cette somme de fr. 10-50 par mois constituait donc ainsi un véritable gain pour notre protégé et remplaçait le salaire qu'on ne pouvait pas lui payer encore.
Les choses marchèrent assez bien durant plusieurs mois. /Cependant, le patron ne paraissait pas absolument satisfait ; Emmanuel, disait-il, ne faisait pas de très grands progrès; puis, il souffrait d'une maladie des yeux qui l'obligeait à aller, tous les matins, à l'hôpital. Le garçon n'acceptait point ces reproches ; il prétendait qu'il était fort bien au courant du métier, qu'il travaillait énormément, malgré l'heure qu'il perdait chaque jour pour se rendre à la visite du médecin, et qu'il n'était pas juste d'attendre davantage pour lui octroyer le salaire promis.
J'attendais que la situation, en devenant plus claire, me permît de juger de quel côté se trouvaient les torts, lorsque, tout à coup, le 16 mars 1893, Emmanuel se présenta chez moi pour m'apprendre que des faits très graves venaient de se passer. Son patron l'avait mis à la porte, en lui remettant une lettre qu'il m'adressait et dans laquelle il soutenait qu'il lui était impossible, à cause de la grossièreté de ce garçon, de le garder plus longtemps chez lui. Emmanuel, confus.
inquiet, n'avait pas osé me prévenir tout de suite; devant se loger, il avait suivi un de ses compagnons d'atelier, lequel l'avait conduit dans une maison de la rue du Plan-Incliné , dont le locataire principal sousloue des chambres aux ouvriers; depuis plusieurs jours, il cherchait de l'ouvrage ; n'en trouvant point et privé de toutes ressources, il venait me demander ce qu'il devait faire.
Deux fautes avaient été commises. Emmanuel, en sortant de la demeure du patron, aurait dû se rendre chez moi et non point se réfugier, à mon insu, dans uhe maison indiquée par un camarade; je lui montrai combien sa conduite avait été légère et le menaçai de la réintégration à l'Ecole, si jamais il recommençait, Mais la faute du patron était bien plus grave que celle de l'apprenti; avant de le congédier, en effet, il est évident qu'il devait me prévenir ; en agissant comme il le faisait, il exposait le pauvre garçon à tous les dangers; à la vérité, il l'avait envoyé chez moi, mais pouvait-il être sûr qu'Emmanuel y viendrait et, s il y venait , qu'il me rencontrerait ? Cette manière de procéder était inexcusable et la grossièreté reprochée au garçon, en admettant qu'elle fût réelle, ne la justifiait point; seulement, j'appris quelques jours plus tard que les affaires du patron se trouvaient dans un état
fort inquiétant; menacé de difficultés nombreuses, ne sachant s'il pourrait continuer son commerce et conserver son atelier, il s'était précipitamment débarrassé de ses ouvriers; l'oubli de ses devoirs vis-à-vis du Comité de patronage avait été le résultat de cette position malheureuse.
Que fallait-il faire ? Je commençai par me rendre avec Emmanuel chez les personnes qui lui avaient fourni le logement. Je constatai avec plaisir que c'étaient des gens fort honorables ; le mari est carrossier ; la femme tient un commerce d'épicerie ; les chambres louées aux ouvriers, spécialement à ceux de la gare des Guillemins, sont d'une propreté parfaite. J'interrogeai la dame sur la conduite de mon garçon durant les quelques jours qu'il avait passés chez elle ; elle m'en fit le plus grand éloge et m'assura que, depuis le matin jusqu'au soir, il courait à travers la ville pour trouver du travail. Cette visite et cette conversation m'inspirèrent une sérieuse confiance, d'abbrd en ces personnes dont je faisais la connaissance , ensuite en ce pauvre garçon qui, dans ces circonstances difficiles, faisait preuve d'un véritable courage. Je résolus de laisser Emmanuel dans cette maison , en payant une pension de 45 francs par mois. Je lui achetai quelques vêtements dont il avait besoin et lui
-donnai toute liberté pour chercher seul un nouveau patron. Il le trouva bientôt ; le 20 mars, il entrait chez un menuisier de la rue de Berghes qui s'engageait à lui payer 24 centimes par heure.
Comme on le voit, j'abandonnais en partie, à l'égard de H..., le mode de patronage suivi régulièrement en ce qui concerne les enfants et adolescents. Je supprimais le placement en famille proprement dit pour me contenter de la simple pension chez des personnes honorables. Je renonçais même à m'occuper de la mise •en apprentissage pour m'en rapporter sur ce point à rinitiative personnelle du jeune homme. Je me bornais à eexrcer une surveillance rigoureuse, en exigeant surtout que mon protégé me tînt au courant de sa vie et n'accomplît aucun acte un peu important sans me prévenir. Confiant dans ce garçon , reconnaissant sa moralité, son bon sens, son désir de bien faire et sa force de volonté, pourquoi aurais-je attendu plus longtemps avant de le laisser vivre d'une manière indépendante? Dans des conditions semblables, n'y avait-il pas un avantage sérieux à favoriser le développement de sa personnalité, en le traitant, sans tarder, comme un homme?
La tentative a fort bien réussi. Je viens de me rendre chez le patron d'Emmanuel, lequel m'a déclaré
qu'il en est très satisfait. On lui pale maintenant 26 centimes par heure et on pourrait, me dit -on, lui donner davantage, s'il était mieux outillé. Aussitôt, je me fais remettre la liste des outils nécessaires (rabots de diverses espèces, scies de différentes dimensions, râpe, vilebrequin, bouvet, ciseaux, racloir, etc.) et vais les acheter avec le garçon.
Depuis les événements rapportés plus haut, H... a changé de logement. Il trouvait que la rue du Plan- Incliné était trop éloignée de la rue de Berghes et surtout que la pension mensuelle de 45 francs était trop élevée. 11 s'est entendu avec un compagnon d'atelier pour louer une chambre rue Puits-en-Sock, 56: chacun paie pour cela 5 francs par mois; ils font leur déjeuner et leur souper eux-mêmes ; ils vont dîner dans un restaurant voisin au prix de 75 centimes par tète. Je suis allé visiter le logis; il est très propre, bien aéré, bien meublé; ce petit ménage de deux braves jeunes gens qui se sont associés pour remplacer la famille dont ils sont privés, a quelque chose de touchant. La maîtresse de la maison, personne très respectable, tient un commerce d'épicerie assez important ; elle est très satisfaite de la conduite d'Emmanuel.
Pour finir, un mot relatif aux finances. Sur ce qu'il gagne, le garçon pourvoit à ses dépenses ordinaires;
le surplus, il le dépose à la Caisse d'épargne. Quant à la pension de 35 centimes par jour, elle est retenue, ai-je dit déjà, par le Comité, lequel s'en est servi jusqu'à présent pour subvenir aux frais exceptionnels que réclamait la situation du jeune homme; ces frais ne se renouvelleront sans doute pas et, à partir du troisième trimestre de cette année, la pension ira grossir les économies de ce courageux enfant.
6 septembre 1893.
Marie-Victorinc O... a 19 ans. Elle se trouvait, depuis le 24 juin 1887, à l'Ecole de bienfaisance de Namur; nous l'avons placée, le 15 juin dernier, chez M™* D..., tailleuse à Liéga. Elle est chargea des soins du ménage sous la direction de la mère de cette dame. Il y a là pour elle un apprentissage excellent de toute la besogne que doit connaître une bonne servante. Elle apprend la cuisine, la couture, le lessivage et, comme la maison est assez importante, elle deviendra rapidement une domestique capable de gagner fort bien sa vie. On lui donne actuellement 10 francs par mois et je m'empresse de faire observer que ce salaire est déjà fort beau ; les petites filles sortant des Écoles,
en effet, sont, en règle générale, si maladroites, si peu pratiques ! Toutes les personnes qui en ont eu à leur service sont d'accord pour le reconnaître. iMarie, elle, est d'autant moins habile en ce qui concerne les travaux du ménage que, depuis son entrée à l'Ecole jusqu'en 1891 , donc pendant quatre ans, elle n'y a fait que de la tapisserie. Je me souviens de cet atelier de tapisserie de Namur; il était très intéressant et c'est avec une réelle admiration que je l'ai visité ; mais je me suis toujours demandé si le métier que l'on y apprenait aux enfants était choisi d'une façon bien raisonnable et j'avoue que j'en ai toujours sérieusement douté; il paraît d'ailleurs que le même doute aurait surgi dans l'esprit du Gouvernement et que l'atelier susdit aurait été supprimé.
Marie est traitée comme l'enfant de la maison ; elle mange à la même table que ses maîtres et lorsque, le dimanche, la famille fait une excursion à la campagne, on n'hésite jamais à la prendre avec soi. Elle est assez récalcitrante , assez boudeuse , assez dissimulée surtout; on l'aime malgré cela et l'on se dit que ces défauts , très fréquents chez les détenus des Écoles, disparaîtront aussitôt que Marie, grâce à la vie qu'elle mène à cette heure , aura compris qu'elle n'est plus une petite fille, mais une femme responsable
de son avenir et tenue, dans son propre intérêt,, d'accomplir dignement tous les devoirs qui lui sont ioaposés par son état. C'est une éducation à faire et je suis convaincu que M"* D... et sa mère ont l'adresse, la patience et la bonté nécessaires pour aboutir à un heureux résultat.
14 septembre 1893.
Jean-Gérard J... est né le 2 avril 1876 ; il nous est arrivé de Ruysselede le 23 février 1892 ; il était destiné à M. B..., droguiste et agronome. Sa mère est morte et son père, absent toute la journée à cause de son travail, se trouve dans l'impossibilité de le surveiller. Durant quinze mois , il fut mis à la ferme dirigée par M. B... ; il y apprit les différents travaux de la culture. Aujourd'hui , il est employé à la droguerie en qualité de domestique. Il est intelligent, doux et actif; ses maîtres en sont très contents. On lui fait faire à la fois la besogne de la maison et celle du magasin ; de la sorte, il deviendra, en peu de temps, un domestique fort expérimenté. J'ai hâte d'ajouter qu'il est traité par M. et M"* B..., non point comme un serviteur, mais comme un enfant dont l'éducation et le bonheur
futur ont été confiés à leur dévouement. Jean-Gérard reçoit un salaire fixe de lo francs par mois, auquel viennent s'adjoindre les petites sommes perçues à l'occasion des courses nombreuses qu'il doit faire et la récompense de 50 centimes donnée le dimanche par le patron : celui-ci se propose de porter le salaire à 1 5 francs à partir de la nouvelle année. Conclusion : il serait difficile de trouver, pour un jeune homme de 17 ans, un placement réunissant mieux, voire même aussi bien que celui-ci, les conditions réclamées par le Patronage.