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II. — La Police des Étrangers

La police des étrangers relève, en temps de guerre, de la sûreté générale. Au début de 1744, Louis XV déclarait la guerre à l'Angleterre et à l'Autriche. Il eût été imprudent de laisser aux nombreux étrangers qui habitaient Bordeaux, et particulièrement aux Anglais, Écossais ou Irlandais, les mêmes libertés qu'avant la guerre. s

Le sieur Pudefer, aide-major de la ville de Bordeaux, avait été commis par l'intendant Boucher pour recevoir les déclarations des personnes qui entraient dans la ville ou en sortaient, et pour leur délivrer s’il y avait lieu des billets de circulation en conséquence*?. Tourny ne songea pas à aggraver cette mesure. Il demanda au contrôleur général des instructions sur la con-

duite à tenir à l'égard des sujets britanniques 5, en lui faisant

remarquer que la plupart des négociants ou commissionnaires anglais résidant à Bordeaux avaient acheté des vins qu'ils n osaient expédier. Quel que fût le traitement à imposer aux sujets de nationalité ennemie, ne pouvait-on pas les autoriser à expédier leurs vins, pour qu'ils fussent mis à même, après le paiement de ces vins, de rembourser leurs dettes aux viticulteurs français. En échange, noS négociants pourraient continuer pendant quelque

1. A. D., Gir., 3291, 13 janvier 1755, lettre de Tourny à l'abbé Boisson, principal du collège de Guienne.

2. Ce renseignement nous est fourni par l'ordonnance de Tourny, datée du 11 mai 1744, À. D., Gir., C3. |

3, A, D,, Gir., G 1073, 3 avril 1744, lettre de Tourny au contrôleur général,

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temps de faire venir d'Anglelerre et d'Irlande les denrées utiles à là province. Le gouvernement entra, semble-t-il, dans ces vues !. Le contrôleur général décida qu'avant de partir les Anglais de Bordeaux devraient payer leurs dettes, ou tout au moins donner des garanties. S'ils restaient en France, ils continueraient d'être compris dans le rôle de la Capilation ?. Quelques jours plus tard, une ordonnance du roi, transmise avec exécutoire de Tourny, obligeait les Anglais, Écossais et Irlandais résidant en France, « de prendre parti dans les régiments irlandais », au service de Sa Majesté *.

La bienveillance des autorités à l'égard des Anglais à Bordeaux favorisa sans doute un certain relâchement dans l'application des mesures prises par Boucher. Les dizainiers du faubourg Saint- Seurin ayant fait une visite chez les cabareliers, aubergistes et hôteliers, furent amenés à constater qu'on n'observait pas les réglements : les sieurs Dupon, Langevin et Teuillé avaient reçu chez eux plusieurs personnes qui n'élaient pas munies de billels de circulation. L'intendant se contenta de leur infliger une amende de 50 livres, mais qui devait être portée à 100, à l’avenir {, En outre, il se décida, quelques mois plus tard, à prendre de nouvelles mesures de sûreté, sinon à Bordeaux même, du moins dans le faubourg Saint-Seurin et la Sauvetat Saint-André. Les aubergistes, cabaretiers et autres seraient astreints à remettre chaque jour au sieur Pudefer un état certifié des noms, surnoms, professions, qualités et domiciles des personnes qu'ils logeraient. Le sieur Pudefer procéderait à des visites; le guel devait lui prêter main-forle, les contrevenants seraient passibles d’uné amende de 100 livres ©.

En 1745, de nombreuses condamnalions furent prononcées, chacune comportant d’ailleurs non pas 100, mais 50 1. d'amende f.

1. Cf: Brives-Cazes, Episodes du système prohibitif en Guyenne 1725-1752 dans Îles Actes de l'Académie de Bordeaux, 1880, p. 265 à 268. ;

2. À. D., Gir., C 1073, 10 avril 1744, lettre du contrôleur général à Tourny.

3 Cette ordonnance que nous avons retrouvée dans les archives communales d'Agen, EE 3, 25 avril 1744, devait être applicable dans tout le royaume, et à plus forte raison, dans toute l'étendue de la généralité. |

6. On trouve plusieurs exemples de. ces condamnations dans la liasse C 4, des Archives de la Gironde, en particulier pour le mois de noyembre 1745,

La mesure semble avoir élé maintenue après la guerre, en certains endroits tout au moins. En 17954, à Clairac, l'assemblée du Corps consulaire réitère la même défense aux aubergistes et caba-

reliers |.

IT. — La Police des Mœurs.

Non moins que la police des étrangers, la police des mœurs élait une question d’intérêl général. Du moins, l'intendänt Tourny semble-t-il l'avoir considérée comme (elle, bien que le pouvoir central ne fût pas intervenu en la matière depuis Saint- Louis ?.

Dans une ville comme Bordeaux où l’afflux des étrangers élait considérable, le dévergondage battait son plein et menaçait la santé publique ; il fallait à tout prix et d'urgence enrayer le mal. Les jurats s'alarmaient avec juste raison; ils songeaient à réagir de la façon la plus énergique : « L'esprit de débauche, dangereux partout, écrivaient-ils, l'est encore à Bordeaux plus qu'ailleurs, par l’affluence des étrangers qui, aux faiblesses du pays, viennent joindre les vices de tous les hémisphères et les passions du nouveau monde. Son vasle commerce atlire une quantité prodigieuse d'étrangers, de matelots, qui deviennent, poussés par leurs passions, les victimes de ce funeste dévergondage qui règne à Bordeaux. Sacrifiant leur santé et leur fortune, ils font perdre à l'État ses meilleurs soutiens, le commerce et sa marine ?. » En conséquence, le corps de ville de Bordeaux, fort de ses pouvoirs de police, prit la résolution d’expulser purement et simplement les filles de joie.

L'intendant était tout le premier à condamner la corruption du siècle, et il avait concouru pour sa part, en 1746, avec l'arche-

1. A. G., Clairac, 7 juillet 1754. La mesure pouvait s'expliquer à Clairac, en particulier, par la présence de très nombreux religionnaires, soupçonnés toujours de pactiser avec l'étranger.

2. La législation de saint Louis est, encore de ros jours, la dernière en date. Avant d'en venir à la réglementation, saint Louis avait essayé vainement d'imposer la prohibition absolue. Cf. Delamare, Trailé de la Police. Paris 1738. t 1, livre nt, p. 521. Une proposition de loi présentée par Merlin de Douai, à l'époque du Directoire, n’a pas été volée.

. + Rapport des jurats cité par le D' Bosredon, Péril vérérien el Proslilution, Bordeaux, 1906, p.. 46,

vêque de Bordeaux et l'évêque d'Agen, à l'établissement d'une maison de refuge destinée a recevoir les femmes de mauvaise vie !. Quel que fut son zèle contre le vice, il craignit que la mesure prévue par les jurats de Bordeaux fit des victimes innocentes, ou peut-être qu'elle dépassât les pouvoirs confiés aux polices locales. Il parut s’élonner tout d'abord de n'avoir pas été consullé par les jurals, el il leur demanda ensuite une liste nominative des filles à expulser, avec l'indication de leur âge, de leur profession, de leur domicile, de leur lieu de naissance. Enfin, comme les jurats tardaïent à lui fournir l’élat demandé, il leur écrivit cette lettre qui traite la question de principe. « En général, Messieurs, il n’y a guère, comme je vous l'ai fail entendre, à vouloir expulser d'une grande ville comme celle-ci toutes les filles qu'on peut savoir être entretenues. Votre zèle aurait dû se restreindre à celles qui font un scandale constaté par les plaintes des curés ou des voisins, ou par les gémissements des familles dont elles causent la ruine en débauchant les époux ou les enfants. Les autres, qu'on ne doit point marquer au coin dont je parle, sont plus du ressort des pasteurs vigilants et de certaines bonnes âmes, pour lâcher de les retirer du libertinage, qu'un objet de la sévérité de la police, pour les punir ou les chasser de la ville. Les courtisanes sont malheureusement un mal en quelque sorte nécessaire, pour éviter, dit un auteur fort estimé, de tomber dans d’autres désordres plus dangereux à la religion et à l'État ? ».

* Cette lettre fit renoncer les jurats à l'exécution de leur projet, mais comme le mal empirait, ils se mirent d'accord avec l'intendant sur une mesure destinée à corroborer celle qui avait élé prise par Tourny, de concert avec les évêques, en 1746. La maison de refuge établie à Agen, ne pouvant pas suffire à recevoir toutes les filles publiques de la généralité, le corps de ville de Bordeaux ‘demandait au roi de concourir de son trésor à l'élablissement d'une maison de force. Les filles y seraient astreinles au travail, de façon à pourvoir à leur nourriture. Dans le cas où elles reluseraient de travailler, elles seraient mises en prison, au pain et à l'eau. I avait été question un moment d'assujellit au même

1. A. C., Agen, BB 77, enregistrement des lettres patentes pour la maison de

refuge d'Agen, 15 septembre 1755. — Cf. Andrieu, Histoire de l'Agenais, t. 11, p.22. ; pre

2. Lettre de Tourny aux Jurats, citée par Bosredon, op. cit., p. 40, 20 août 1750.

traitement les femmes et les hommes qui pourraient être contaminés. En atlendant que la maison de force fût construite sur l'emplacement de la place de Berry, l’on mit en état, comme l’on put, une partie de l'hôpital d'Arnaud Guiraud, silué‘hors des murs l. Cet établissement seul subsisla : la maison de force ne fut jamais construile.

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