‹ TournyChapitre 128 sur 494 · I. — L'Enseignement obligatoire des petites Écoles · texte numérisé non relu

I. — L'Enseignement obligatoire des petites Écoles

Par ses pouvoirs de police, l’intendant avait dansses attributions la surveillance des écoles Comme tuleur des communautés, il avait la garde des finances communales dont une partie devait servir à l'entretien des écoles. L'action du commissaire départi s'étendait ainsi doublement sur les établissements scolaires.

Un des subdélégués de Tourny fait quelque part allusion à une ordonnance du roi, datée du 14 mai 1724, prescrivant à chaque

1. Voir, à ce sujet, Babeau, L'instruction dans les campagnes avant 1789. 2. Cf. Boyer de Sainte-Suzanne, Les Inlendants de la généralité ‘Amiens, p. 24.

us L'INSFRUCTION PUBLIQUE 127

juridiction de’ se cotiser pour entretenir un régent à 150 1. de gages !. Suivant l'interprétation qu'en donne le subdélégué, l'ordonnance aurait tendu beaucoup moins à rendre l'enseignement obligatoire qu'à sauvegarder la Religion d'État? En fait les diverses communautés en usaient à leur guise ; elles différaient d'avis entre elles ; elles en changeaient suivant les circonstances : et dans chacune, prise isolément, on pouvait distinguer deux partis, l’un favorable, l’autre défavorable aux petites Écoles.

Les régents ne formaient pas un personnel régulier; certains avaient de 16 à 17 ans à peine * ; beaucoup étaient d'un âge assez avancé ; quand ils mouraient, leur veuve pouvait leur succéder { ; leur bagage littéraire ou scientifique était des moindres ; l’évêque, ou au besoin le curé, contrôlait leurs capacités 5. On les appelait régents abécédaires f, ce qui ne donne pas une haute idée de leur enseignement ; tel n'était que régent écrivain ; tel autre était en outre «.arithméticien ? » ; les plus savants s’intitulaient pompeusement régents « latinistes Ÿ », et quelquefois s’affublaient sans vergogne du nom de Cicéron”. Ils rendaient des services qui n'étaient pas toujours appréciés. D'ordinaire, 1ls cherchaiïent à se

1 Cf A. D., Gir., documents non classés, 1° février 1744, lettre adressée à Tourny par le sieur Prouzet, subdélégué de Villeneuve.

2. Le subdélégué ne s'y trompait point. Le Pouvoir central songeait, sans doute, à organiser l'instruction, mais 1l voulait trouver dans cette organisation un moyen nouveau de discipline pour garantir l’ordre établi. La déclaration du 14 mai 1724 renouvelait contre les nouveaux convertis les plus rigoureuses mesures.

3. Ainsi à Cocumont. Cf. Veilhon, Recherches historiques et statistiques sur la commune de Cocumont, Marmande, 1911, p. 80.

4. Ainsi à Saint-Gayran, juridiction de Grateloup. Tourny autorise à recevoir les « gages ordinaires de la Régence » la veuve Alin qui a tenu l’école en remplacement de son feu mari, « à la satisfachion du sieur curé et des principaux habi tants », A. D., Gir., documents non classés, 29 mai 1744, lettre de Tourny.

5. L'évêque d'Agen contrôle les capacités du régent de Galapian, A. D., Gir., documents non classés, 5 décembre 1745. — Pour Clairac, le curé de Bergerac propose un sieur Borel comme régent, A. C., Clairac, registres de jurade, t. v, 22 novembre 1756.

6. Ainsi le régent de Castelnau, A. D. Gir., documents non classés, lettre du subdélégué au sujet du logement du régent, 5 septembre 1748.

7: Ainsi le régent de Penne, A. D., Gir., requête à Tourny des maire et consuls de Penne, 24 août 1745.

8. Monflanquin veut, par exemple, un régent latiniste, A. C., Monflanquin, BB9, registre de jurade, délibération du 30 octobre 1755.

9. La Jurade de Sainte-Bazeille, en quête d’un régent, a fini par s'entendre avec le sieur Cicéron, A. D., Gir., documents non classés ; supplique de la Jurade de

Sainte-Bazeille, 14 juin 1745.

faire exempter du logement des gens de guerre l ; ifs recevaient, pour la plupart, des secours de leurs élèves qui leur versaient suivant les localités de 10 à 30 sols par mois ?. Quant aux communautés, elles avaient à leur fournir le logis pour eux-mêmes et un local. pour l'école; elles leur donnaient en outre de 100 à 300 I. par an. A ce prix, elles croyaient pouvoir leur imposer d'instruire quelques indigents, et les révoquer, sielles n'étaient pas satisfaites de leurs services.

Au temps de Tourny, la vie devenant plus chère, tous les régents semblèrent s'être donné le mot pour demander une augmen- Lion : il n'en fallait pas davantage pour que le publie des campagnes leur tournät le dos lout à fait. On disait ou l'on pensait — ce raisonnement n’est pas pour nous surprendre — : « Les régents sont plutôt inutiles dans les campagnes. En apprenant à écrire les enfants des paysans, ils en font de mauvais praticiens, des sergents et autres gens de celte espèce qui auraient été propres pour la culture des terres et que la pralique rend fainéants, chicaneurs et sangsues du peuple. Et enfin la juridiction n'a pas de revenus patrimoniaux pour payer le régent. Il faudrait renvoyer cela à un Lemps où les impositions royales seront moins fortes *. »

IL est remarquable que Tourny n'ait pas cru pouvoir appliquer à la lettre l'ordonnance de 1724 En règle générale, l'intendant laisse leur liberté aux communes. Le plus souvent, il se montre favorable aux demandes d'augmentation que les régents lui adressent, et à plus forte raison, il leur fait verser les gages qui leur sont dus. Si les circonstances l’y obligent, il presse les communautés de fournir au plus tôt un local pour l’école; en cas de refus de la part des propriétaires du local désigné, il ne se fait pas faute de passer outre, comme à Castelmoron *. D'autre part,

1. Tourny accorde cette exemption au régent de Sainte-Foy, qui la demande, A. C., Sainte-Foy, ÉE 2, décision de Tourny, 19 juillet 1750. 2. Dix à Cocumont où le régent avait de 16 à 17 ans. Veilhon, op. cit., p. 80 Trente'à Clairac, où enseigne le sieur Borel, A. C., Clairac, agrément de la commu" nauté aux propositions du sieur Borel. \ ‘3. A. D., Gir., documents non classés, nombreuses suppliques de régents, qui réclament une augmentation.

4 A. D., Gir., documents non classés, lettre de Prouzet, subdélégué de Villeneuve, à Tourny, 1° février 1744. ; ..b. A. D., Gir., documents non classés, ordonnance de Tourny du 15 septembre 1748. d

k L'INSTRUCTION PUBLIQUE 129

il accepte de discuter avec les Communautés sur le montant de certains gages qui lui paraissent excessifs : il admet que les communautés obérées se dispensent pour quelque temps d’entretenir un régent, si elles croient Pouvoir s'en passer ;! si les habitants d’une même commune sont en discussion à ce sujet, il sen remet volontiers à l'avis de Ja majorité. C’est ainsi qu'il procéda à l'égard des gens d'Hauterive en Agenais : il leur laissa le soin de connaître eux-mêmes des requêtes que certains d’entre eux lui adressaient. « Soit la présente requête, écrivait-il en marge pour la réponse, lue dans une assemblée des habitants de la paroisse et juridiction d'Hauterive convoquée pour ce, en la manière ordinaire, pour délibérer aux frais d'icelle. » ? L’assemblée eut lieu. Les jurats, d'accord avec le subdélégué, se déclarèrent opposés à l'établissement d’une école, alors que la majorité des habitants s'y montraient favorables, surtout ceux qui avaient plusieurs enfants. Quand vint le moment de signer le procès-verbal de l'assemblée, plusieurs des Opposants durent se récuser, faute de savoir écrire? è

En ce qui concerne le contrôle à exercer sur l'enseignement c'es régents, la prudence de l'intendant n'est pas moindre. Il est loin de prendre au sérieux {toutes les querelles de clocher, toutes les plaintes des curés contre les régents ; il craint de la prévention « de part et d'autre. » 4 Le pouvoir central attend d'avoir son avis pour prononcer la fermeture des établissements qu'a condamnés l'archevêque. 5 Tourny ne veut sévir que dans les cas de scandale et pour les faits certains. 1] interdit, par exemple, un sieur Boyer, ancien régent de Flaujargues, juridiction de Sainte-Foy, parce qu'il semble pactiser avec les religionnaires. Il le condamne à une amende de 100 1., qui est ensuite réduite à 30, mais qui est ramenée à 100 parce que Boyer refuse d’obéir. Tourny l'a mandé auprès de lui, et Boyer ne s'est pas rendu. L'intendant le fait

Page 1