De Félice, op. cit., p
3 L'mstoire du protestantismè au xvui° siècle et en Guienne n'est qu’à peine ébauchée. On consultera utilement J. Cadène, l'Église réformée de Bordeaux, 1892, p. 157, — et Hugues, Les Synodes du désert, t. 11, p. 55 et 74. En attendant de nous donner, pour la Guienne, l'histoire du protestantisme qui nous manque, M. A. Leroux, l'historien de la Réforme en Limousin, a effleuré quelques points du sujet dans son /lisloire de la Colonie germanique à Bordeaux, t. 1, p. 112 et 113. En ce qui concerne les protestants de l'Agenais, en particulier, voir Lafond du Cujula, Annuaire du Lol-el-Garonne, p.55, aux Archives de ce département, et Bladé, Esquisse
d'une géographie mililaire, judiciaire, calviniste de la Gascogne, dans la Revue de l’Agenais, t. 1v, p. 271.
LES PROTESTAN!TS 143
À voir comme le mouvement de renaissance calviniste se déve loppe dans le Sud-Ouest, vers Le milieu du xvm® siècle, comme le nombre des assemblées s'y multiplie en peu d'années, ainsi que celui des mariages clandestins et des baplèmes au désert, à voir aussi comme les autorités, corps de ville ou subdélégués, sont indulgents pour les menées des calvinistes, quand elles n’y prêtent pas la main, on se demande à quelles mesures ne devra point se porter l’intendant pour jouer le rôle de justicier que le Pouvoir central lui confie.
Comme ses collègues des autres généralités, Tourny est constanment occupé de la Religion prétendue réformée.
A tout instant, Saint-Florentin, qui a ce département, transmet au marquis les dénonciations des curés.et des évêques : tel se plaint que les protestants travaillent, fréquentent les cabarets et « maintiénnent les foires », les jours de fête l; Lel autre que les protestants ont volé et profané les ornements de son église ?; un autre signale les complaisances criminelles du subdélégué de Sainte- Foy pour les religionnaires *; le curé de Bazas dénonce un notaire relaps {; le ministre attire personnellement l’atlenlion de Tourny sur un prédicant particulièrement dangereux, ancien cordelier, qui a marié nombre de protestants dans le diocèse de Montauban et qui compte pouvoir s’embarquer à Bordeaux, à la faveur d'un déguisement *.
L'intendant a encore à intervenir pour l'instruction des requêtes formulées par les religionnaires ou les concernant. Elles sont innombrablés, parce que la loi ne leur étant pas applicable, l'intendant est appelé, pour les affaires les plus courantes, à intervenir arbitrairement. Un médecin, autrefois attaché à la religion prétendue réformée, et exilé pour ce motif, demande sa grâce ©. Un négo-
. N., 0‘ 437, 15 août 1741, dépêche à Tourny.
. N., 0: 511, 10 mars 1756, dépêche à Tourny.
N., O' 508, 24 septembre 1748, dépèche à Tourny. '
. N., O: 507, 12 juin 1747, dépêche à Tourny.
N., O! 438, 23 février 1742. — et O‘ 450, 30 juillet 1754, dépêche à Tourny. . N.. O! 441, 5 mars 1745, dépêche à Tourny.
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ciant de Bergerac sollicite de vendre ses biens pour payer ses dettes !. Deux personnes, nouvelles converties, demandent confirmation d'une donation de l'une à l’autre ?. Un négociant de Sainte- Foy sollicite l’aulorisation de s'absenter quelque temps du royaume *. Une demoiselle catholique veut recevoir chez elle une nouvelle convertie, sa parenle, qu'on a mise au couvent#. Un catholique veut épouser une nouvelle convertie. Un autre catholique demande la cassation du lestament d'un de ses proches qu'il représente comme un religionnaire . Un troisième veut acheter l'emplacement d'un cimetière qui sert aux nouveaux convertis 5: ou bien, au contraire, l'ambassadeur de Hollande demande qu'un cimelière soil concédé à ses compatriotes de Bordeaux 7. Ce sont là, pour l'intendant, autant de matières d'informer, et sur lesquelles, chaque fois, le ministre.a bien soin de le prévenir, voire même de lui faire la leçon. Saint-Florentin ne voudrait pas que l’on donnât le nom de cimelière au terrain qui recevra les corps des Hollandais %. L'évêque de Périgueux proposa de casser le teslament d'un nouveau converli, de manière à ne pas laisser croire aux religionnaires que les ordonnances prises contre eux « sont moins peinables que comminaloires ?. » Le ministre conseille de ne pas mulliplier les confirmations de contrats passés entre religionnaires; le peu de difficullés que les nouveaux convertis éprouvent dans l'oblention des brevets de confirmation des contrats par lesquels ils disposent de leurs biens, paraissent multiplier les
AY Ne 04507 4Pavût 1746, dépêche à Tourny.
+: A. N., O0! 507, 35 février 1747, dépèche à Tourny.
. A. N., O'508, 2? novembre 1748, dépèche à Tourny. \ A. N., O! 448, 16 février 1752, dépêche à Tourny.
7. Les Hollandais étaient ensevelis à côté du chemin public ou dans le fossé de ville. En creusant les fondations d'une maison, on avait déterré des cadavres. L'ambassadeur de Hollande adressa sur ce fait un mémoire au marquis de Puisieux. Saint-Florenlin transmit les plaintes à Tourny ; il invita l’intendant à choisir un terrain, en dehors de la ville, Pour y pratiquer ces inhumations. Cf. dépèches ministérielles à Tourny du 8 mai F1, ANS OLA EPA. D., Gir., C 18. Le fait est rapporté dans Jobez, La France sous Louis XV, 4: IV, p. 365.
9. Le Pouvoir central transmit à Tourny la proposition de l'évêque, avec un
mémoire qui teud à donner la tutelle à un Parent Catholique.A. N., O! 507, 16 no vembre 1746, dépêche à Tourny, RE
nm sonne
contraventions !.» L'intendant devra encore bien se prémunir contre le projet qu'ont trop souvent les nouveaux convertis de sortir du royaume ?. [l ne saurait se départir d'une défiance absolue à l'égard des religionnaires ; sa ligne de conduite est toute tracée : « L'intérêt de la Religion, lui écrit Saint-Florentin, se réunit à celui de l'État, pour ôter aux religionnaires les appuis qu'ils cherchent à se faire par des voies indirectes, et on n'y peut parvenir qu'en ne négligeant sur cela aucun avis, quand même les objets seraient manifestement grossis 3. »
. Dans ces conditions, bien peu de liberté restait à l'intendant. Les causes dont il devait connaitre étaient déjà toutes Jugées. On se demande comment il put, dans quelques cas, discuter les suggestions parfois imprudentes du Pouvoir central.
A l'égard des religionnaires, Tourny respecta, semble-t-il, la tradilion de Pontcharlrain. Le chancelier du dernier règne avait parlagé dans son lemps l'opinion du marquis de Pomponne, du maréchal de Catinat, de Fénelon, de Racine et de Vauban. Sans se faire comme Montesquieu l’apôtre de la tolérance 4, l’intendant de Bordeaux pensait lui aussi, avec le marquis d'Argenson et avec le chancelier d'Aguesseau, que, sans rétablir l'Édit de Nantes, le roi et ses agents pouvaient apporter quelque tempérament à l'exécution des ordonnances 5.
Par respect pour l’ordre établi, Tourny invite les consuls et les jurats à porter le dais aux processions, à assister aux offices religieux, à donner le bon exemple dans le service de Dieu, comme dans le service du Roif. En application des principes admis, il
1. A. N., 0‘507, 25 février 1747, dépèche à Tourny. Dans le même sens, la dépèche à Tourny du 30 juillet 1746, A. N., O! 507.
4. L'influence de Montesquieu s’'exerca sur Bordeaux et sur la Guienne autant que celle de Voltaire put se faire sentir à Paris. Voilà pourquoi nous citons Montesquieu de préférence. Montesquieu dit formellement : « Lorsque les lois d'un État ont cru devoir souffrir plusieurs religions, il faut qu'elles les obligent aussi à se tolérer entre elles. », L'Espril des Lois, livre XXV, chap. IX. Il dit encore au chapitre Suivant du même livre : « Quand on est maître de recevoir dans un État une nouvelle religion, ou de ne la pas recevoir, il ne faut pas l'y élablir; quand elle y est établie, il faut Ja tolérer. »
». Cf De Félice, op. cit., p. 491. — et Armand Brette, La France au milieu dn xXvIII* siècle, introduction, p. XxXXI.
6. Minute lettre de Tourny du 8 novembre 1744, A. D., Gir., C 621.
écarte les religionnaires des places de consuls et de subdélégués F illes exclut même des assemblées chargées d'élire les corps de ville, parce qu’ «il importe au bien du service du Roi et à la tranquillité publique qu'il y ait à la tête de ladite Communauté des
sujets capables de maintenir le bon ordre *. »
Ses procédés sont différents, pour peu que le Service du roi ne souffre point des concessions qui peuvent être faites aux nouveaux convertis. Par esprit de « charité *», l'intendant ne saurait leur refuser sa paternelle bienveillance. La violence les ramène moins peut-être que ne ferait la douceur. Aussi Jui arrive-t-il de leur faire grâce, pour peu qu'ils témoignent de quelque repentir *. Il ne les condamne pas sur‘le simple témoignage de leurs dénonciateurs 5: il poursuit l'enquête lui-même, il aime appeler les inculpés par devant lui, dans l'espoir de les convaincre par de bonnes raisons 6. Il donne satisfaction aux nouveaux convertis quand il peut ; il ne voudrait pas les traiter plus mal que ses autres administrés. Il arriva que son équité fit scandale. En décembre 1757, le subdélégué de Sainte-Foy écrira à son fils: « Si l’on a ci-devant assujetti les catholiques conjointement avec les protestants à la fourniture des casernes, c’est parce que Monsieur
1. Ne pas accomplir ses devoirs de catholique, quand on exerce une charge « est non seulement d'un mauvais exemple, mais encore se trouve contraire aux dispositions des ordonnances qui ne permettent point que les gens de la R. P. R. soient revêtus d'aucune charge. » En conséquence, Tourny propose la destitution du premier consul de Pellegrue, cette mesure lui « paraissant autant de l'intérêt de la Religion que du bien du service.» A. D., Gir., C 721, 23 février 1747, lettre de l'intendant à M. de Baudry. Pour la même raison, il casse l'élection du sieur Petan. choisi comme troisième consul à Tonneins-dessous, A. D., Gir., C 733, 1 octobre 1750, ordonnance de Tourny.
3. Tourny prononce ce mot à propos d'une grâce qu'il accorde, A. D., Gir., C3773 19 septembre 1745, lettre de Tourny.
4. M. Blaquières, de Clairac, a bien voulu nous communiquer une lettre autographe de Tourny, adressée au sieur Reynal, bourgeois de Clairac, et ainsi conçue : « Sa Majesté a bien voulu, Monsieur, sur mes représentations, faire expédier les
ordres nécessaires pour votre liberté. Je vous les envoie ci-joints; mais, j'ai à.
vous prévenir que s'il vous arrivait de retomber en contravention en assistant de nouveau aux assemblées des Religionnaires ou autrement, vous seriez châtié beaucoup plus sévèrement. Je suis, Monsieur, entièrement à vous. De Tourny. » k
5. Ainsi, pour un cas d'héritage, dans une enquête ordonnée par d'Argenson, A. D., Gir., G 3429, compte-rendu de Tourny.
6. L'intendant en est loué par Saint-Florentin qui lui écrit: «Vous avez bien sagement fait de mander 1e nommé Lavergne, pour lui remontrer ses devoirs et l'engager à faire réhabiliter son mariage », A. N., O 1 506,8 janvier 1745. -
votre père voulait que celte fourniture se fit indistinctement par les uns et par les autres !»; etle père capucin Clément d'Ascain pensait de même, sans doute, quand il écrivait à peu près vers la même époque au sujet des protestants de Nérac: « Pas un de leurs enfants ne vient au caléchisme, et jamais leur éloignement de l'église n’a été marqué avec tant d'affectation. Ils s’en étaient pourtant rapprochés après les premiers ordres que M. de Thomond avait envoyés sur leur compte et quelques coups de vigueur portés par le Présidial d'ici; mais cela n'ayant pas été soutenu, ils se sont éloignés plus qu'auparavant 2. »
La cause du catholicisme ne fut pas soutenue en Guienne par les rigueurs de l'intendant et Antoine Court n'eut pas à les dénoncer. [l'est frappant que dans les accusations qu’il porte contre les
intendants des provinces, il ne prononce jamais le nom de l'intendant de Bordeaux *.
IIT. L'Assemblée de Sainte-Foy et le Tolérantisme.
Quand ils se réunissaient en assemblées, les protestants savaient qu'ils s'exposaient à la rigueur des lois. Ils continuaient à se réunir cependant parce qu'ils ne disposaient pas de meilleurs moyens de propagande. Au cours des assemblées, les prédicants prêchaient, baplisaient et mariaient; les fidèles les moins fervents accouraient comme à une partie de campagne; les catholiques même se faisaient admettre, attirés par la curiosité. L'apostolat s'exerçait à merveille { Sans crainte de compromettre la cause du protestantisme, Grenier de Barmont, disciple d'Antoine Court, multiplia donc les assemblées.
Plusieurs venaient d'avoir lieu dans la généralité de Montauban, el le roi avait pris deux ordonnances, l’une du 1° février, l’autre du 16 février 1745, qui condamnaient une fois de plus les membres de ces assemblées: les prédicants devaient être frappés de la