CHAPITRE XV
Le Changement de Contrôleur Général
et l’Accroissement des Dépenses.
I Le Départ de Philibert Orry. — I. La Politique de -Machault. — III. L'emploi des Contraintes. - IV.
Une Tentative d'emprunt.
LL — Le Départ de Philibert Orry.
Au moment où Tourny, tout fier de ses réformes financières, menées à bien en si peu de temps et malgré la guerre, s'empressait de faire part au contrôleur général des importants résultats obtenus, Philibert Orry, qui était au pouvoir depuis quinze ans, se voyait supplanté el remplacé par Machaull, l'intendant de Valen-
ciennes, que Louis XV connut à l'occasion de la campagne de Flandre.
Tourny apprit la nouvelle de deux côtés à la fois, par son ami
>ertin, el par sa sœur Madame de Grancey. Leurs lettres, très intéressantes, font penser que l'impression produite fut considérable.
Bertin écrit : « Il n’y a jamais eu de retraite plus glorieuse que celle de M. Orry ; tout le monde convient que la victoire ne lui aurait peut-être pas fait tant d'honneur. Regretté des financiers et du peuple qui le suivaient dernièrement au sortir de la messe, il a été visité par la cour et la ville, depuis le plus petit jusqu'au plus grand. Sa coùr n'a jamais élé aussi nombreuse qu'elle le fût le troisième jour après sa démission qu’il reçut les visites; et pour couronner tout, il conserve les bontés de son maître qui lui en à marqué beaucoup en recevant sa démission... Le nouveau contrôleur général a été accueilli de l’applaudissement presque général. Son nouvel état lui a ôté une partie de son flegme, et quoique plus haut en dignité, il est devenu plus humanisé dans son accueil. Il avait d’abord refusé, soit par humilité, par façon ou par prudence, et sur une deuxième lettre du roi, il est parti de Valenciennes. Il a travaillé avec le roi presque aussitôt son arrivée, il a pris toute la maison de son prédécesseur... Tout est aussi - tranquille que s'il n'y avait eu aucun changement !. »
La lettre de Madame de Grancey est assez différente, non pas däns l'exposé des faits, mais dans l'accent et dans le ton : on dirait une lettre de condoléance; la sœur va au-devant des impressions que le frère va éprouver : «Je crois, mon cher frère, écrivit Madame de Grancey à Tourny, que vous aurez été fort fâché du changement qui s'est fait. Je suis inquiète et fort curieuse de savoir si vous connaissez M. de Machault. Mandez-le moi, Je vous prie. Sans doule que vous aurez écrit à M. Orry. Toute la France a été chez lui faire son.compliment sur le parti qu'il a pris de se retirer. J'y ai élé aussi l’assurer avec bien de la sincérité que j'en étais fort fâchée, que je savais que vous le seriez aussi beaucoup, que je craignais que cel événement qui changeail tout de face ne vous décourageat. Il m'a dit à cela qu'il fallait bien vous en garder, qu'il fallait cheminer, que le roi était bien intentionné pour vous, que dans toutes les occasions où 1} avait pu vous servir auprès de lui qu'il l'avait fait. Je l'en ai remercié,
1. À. D., Gir., G 1254, 3 décembre 1745, lettre de Bertin à Tourny.
el l'ai prié de vous conserver toujours ses bontés ; il m'a dit qu'il n'était plus à portée de vous rendre service. Je lui ai dit : « Au moins, Monsieur, accordez-lui vos conseils dans les occasions où il en aura besoin; vos lumières lui pourront être fort utiles. » Il m'a assuré qu'il vous les donnerait avec grand plaisir. Je crois que c'est une chose à ne pas négliger, car c'est une fort bonne têle. Je n'ai pas eu de plus long entretien avec lui. Je l'ai quiltéæen lui disant : « Je suis outrée, Monsieur, de ce que vous vous êles retiré. Mais vous devez être bien content de Ja façon dont le public pense de vous. Il vous voit partir avec un grand regret, vous regarde comme le plus grand honnête homme du monde, qui ne quitte que parce qu'il ne veut pas contribuer à son malheur. Vous sortez de place comme un général d'armée qui vient de gagner une bataille et qui se retire couvert de gloire. » Il m'a paru sensible à mes propos qui étaient dits d’un ton pathétique ; car effectivement, par rapport à vous, je suis fort touchée de son départ. Conservez cet ami. Il pourra peut-être vous être utile et je ne doute pas qu'il ne se trouve à portée de bien parler de vous et je crois qu'il le fera !. »
Nous voudrions avoir la réponse de Tourny, elle nous manque. Il est fort possible que Madame de Grancey l'ait brûlée, parce que son frère devait y épancher son cœur. L’impression qu'il éprouva dut être des plus pénibles.
Non seulement le marquis perdait ce protecteur puissant, cet ami sûr qui l'avait fait pourvoir de l'intendance de Bordeaux, mais encore il perdait un admirable maître qui l'avait formé dans la science si complexe de l'administration, pendant son intendance de Limoges. Docilement Tourny s'était mis à l’école d'Orry; docilement il avait épousé ses principes et ses méthodes qui venaient de Pontchartrain et de Colbert. Philibert Orry le quittait au moment même où, mürie par le savoir et l’expérience, sa personnalité se dégageait. Dans le grand vide qu'il sentirait du départ du grand
F A. P., comte de Grancey, 19 décembre.1745, lettre de Madame de Grancey à Tourny. En ce qui concerne l'intendant de Bordeaux, cette lettre nous a paru, avec la précédente, bien plus significative et utile à citer que tous les passages de mémoires se rapportant au départ d'Orry : duc de Luynes, Mémoires, t. vir, p. 134, 1°" décembre 1745. — Moufle d'Angerville, La vie privée de Louis XV, t. 11, p. 215, 4 décembre 1745. — Journal de Madame de Souscarrière, déjà cité, 5 décembre
1745, etc., etc,
ministre, est-ce que la personnalité de Tournypourrait se contenir ? L'intendant émancipé suivrait-il volontiers la politique de Machault? On en pouvait douter, d'autant plus que Machault n'avait sur le marquis ni le bénéfice de l’âge, ni celui de l’'anciennelé, à supposer qu'il eût celui du prestige et du talent.