III. — Intendant et Jurats
L'intendant avait encore à faire sa paix avec les jurats.
En partie pour salisfaire les officiers municipaux, Tourny n'avait pas craint de contrecarrer les vues de Bouret et de Machault : il avait provoqué la constitution de la Compagnie, pour effacer tout soupçon de monopole. Quand la crise fut passée, les jurats ne voulurent pas reconnaître les droits que la Compagnie s'était acquis, pas plus qu'ils n’admetlaient les explications des trésoriers de l'hôpital Saint-André, qui avaient entamé les réserves de la fondation, pour faire subsister dans « l’année de misère un plus grand nombre de malades et de pauvres ?. »
La Compagnie d’approvisionnement restait créancière de la généralité pour une somme de 980.290 1. 6 s. 10 d. qui fut réduite un peu plus tard à 874.418 livres. Par complaisance pour sa capitale, Tourny décida de répartir la dette à raison d'un tiers pour la ville de Bordeaux et de deux tiers pour le reste de la généralité. Pour le paiement, il eut encore la faiblesse de prescrire l'imposition d’une taxe additionnelle à la taille, impôt roturier. Avait-il peur de soulever l'opposition des privilégiés, el surtout des parlementaires, ou bien espérait-il faire passer tout le montant de Ja dette, sans qu'il en coutât rien à personne, dans un moins-imposé? Le 10 octobre 1748, il écrivait à d'Ormesson, à propos de la taxe additionnelle : « Il aurait peut-êlre été plus juste qu'elle fat
étendue sur les privilégiés, comme sur les taillables: mais après y avoir réfléchi, j'ai trouvé préférable de l'ordonner au marc la livre, pour éviter différents inconvénients 4. »
La ville de Bordeaux pouvait s'acquitter au moyen de ses revenus. Après avoir éleint la plus grande partie de sa dette, au moyen de la caisse dite des maisons démolies, sans aucun supplé-
À, D, Gir., C1415,5 Septembre 1752, + A. D., Gir., C 1415, 12 août 1752.
. Pour l'affaire des trésoriers de l'hô . Cité par M. Mar
pital Saint-André, voir A. D.. Gir:,°C'TI00-
4 ion, Une famine en Guienne, p. 35, d'après A. D., Gir., C 1402.
sa PT PPS EN PORTE PER EURE RE
ment d'imposilion, la ville se réserva de ne payer les 50.000 livres restantes qu'après avoir vérifié les comples de la Compagnie, comme le traité de septembre 1747 l'y autorisait. Elle mit à la vérification une lenteur vraiment déconcerlante : « Le moyen de vengeance employé par les jurats fut bien simple, écrit M. Marion. Au lieu de vérifier et d'approuver le comple de la Compagnie, les jurats l’enfouirent au plus profond des cartons de leur hôtel de ville et se promirent bien de ne plus l'en tirer !. »
On en était là encore en 1750. À ce moment, le corps de ville se décide à fournir un mémoire auquel la Compagnie répond ?. Tourny veul faire la lumière ; il convoque la Jurade à l’intendance, pour lui communiquer le mémoire de la Compagnie. La Jurade commence par se dérober au rendez-vous. Finalement les jurats viennent, mais avec l'intention formelle de jouer le rôle de simples figurants. L’intendant entame la conversalion. « Tous restent immobiles et se laisent, raconte Tourny, à l’exceplion du sousmaire qui me dit qu'il prendrait le mémoire, si je voulais, mais que ce ne serait pas pour le lire alors; qu'il l'emporterait, que les jurats l’examineraient à l'hôtel de ville et y feraient leur réponse par écrit; qu'ils devaient s'accorder entre eux pour ne porter qu'une voix; qu'ils ne voulaient rien délibérer devant moi. » L'intendant perd son temps à insister. Il change de sujet; à propos d'une queslion de commerce, il inlerpelle un jurat négociant. Celui-ci ne veut rien entendre. « La première inlerpellation n'eut pour réponse qu'une inclination de tête et de corps, et la seconde qu’il n'avait rien à dire, que c'était au sous-maire à parler. » Il fallut à Tourny tout son flegme pour ne pas finir par quelque éclat. Quand il somma une dernière fois les jurats de lire le mémoire, il s'étudia à rendre son ton de voix impressionnant et glacial. « Le sous-maire, prenant le mémoire sur la table, comme par manière d'acquit, el se tournant du côté des jurats, leur dit d'un ton incertain el indécis : « Y a-til, Messieurs, quelqu'un de vous qui veuille lire ce mémoire? » Un d’eux se leva, le reçut de sa main el se mit à le lire.» La lecture finie, l'intendant recommença de raisonner tout seul. Il finit par se déclarer satisfait, pour éviter de paraître mécontent *.
Marion, Une famine en Guienné, p. 37.
JM 9. À. D. Gir., G 1400, mémoire des jurats.
Voilà de quel train va la Jurade. Aussi la Compagnie dit-elle qu'elle n'aurait jamais convenu d'un marché quelconque avec les Jurats, « parce qu'on est toujours sûr de compromettre ou de perdre leur bienveillance, en trailant directement avec eux !. » Les officiers municipaux ont la riposte facile : pourquoi la Compagnie exige-l-elle une rétribution, alors que d'autres négociants, plus chers à la jurade, les Barreyre, les Féger, les Clermont, les Journu, etc... ont fait preuve du plus complet désintéressement ? Ceux-là, au moins, ont consenti à montrer toutes leurs archives. Les cacholteries des commissionnaires ne s'expliqueraient-elles point par le fait qu'ils ont continué leurs achats, à un prix assez bas, lorsqu'ils avaient déjà connaissance de la signalure des préliminaires de paix? N'ont-ils pas spéculé ? C’est pourquoi toute la correspondance de la Compagnie devrait être, suivant les jurats, dépouillée à l'hôtel de ville 2.
Les jurats eurent un moment gain de cause en 1751 : mais l’intendant, s'étant décidé à agir contre eux, obtint un arrêt du Conseil, daté du 17 août 1751, qui le constituait seul Juge des contestations en cours #. Ayant demandé aux officiers municipaux un nouveau mémoire, appuyé par des pièces justificatives, il perdit de nouveau son temps à l'attendre. Bref, il rendit sa sentence le 9 août 1752 : les jurats se voyaient contraints d'arrêter le compte ; en revanche, Tourny raya certains articles réclamés par la Compagnie, « en quoi j'ai suivi, écrivait-il, plutôt une certaine rigueur qu'une certaine équilé. ..»: et il ajoulait quelque temps plus tard :
« J'aime beaucoup mieux qu'il y ait dans mon jugement quelque
chose à réformer en faveur des commissionnaires qu'en faveur de la ville 4, »
La Jurade jugea opportun de faire appel. Elle intrigua sans succès. Toutefois ce fut seulement le 27 août 1756 que fut rendu l'arrêt définitif qui termina cette affaire, en confirmant la sentence de Tourny 5.
1. Propos rapporté par les jurats dans leur mémoire, A. D., Gir., C 1400.