II. — La Question des Corps de Métiers
Le travail étant imposé doit s'effectuer dans l’ordre. Si Fon n’est pas libre de ne pas travailler, on ne l’est pas non plus de travailler à sa guise; la plupart des artisans sont groupés en corps de métiers; ces corps ont des statuts; le travailleur doit se faire admettre dans la corporation, et il est lié par le règlement. C'était la pensée de Laffemas, et Colbert avait abondé dans son sens. Orry persévéra dans cette tradition et Machault commença par suivre son exemple. Tant que dura la première guerre de la succession d'Autriche, le Pouvoir central, voulant développer au maximum ses ressources financières, mit aux enchères, en même temps que
1. Sur la grève des boulangers, voir la lettre de Maignol à Tourny, du 7 septembre 1748, A. D., Gir., C 920, et celle de Lafore à Tourny du 27 août 1748, A. D., Gir., C 970.
2. A. D., Gir., C 920, 14 septembre 1748, lettre de Tourny à Maignol. L’intendant se serait-il montré impitoyable pour les boulangers s’il avait été présent ? Tourny n'aimail pas les chômeurs, mais il appréciait les journaliers. Il intercéda, un jour, pour l'un d'eux contre le fise, en faisant remarquer que le prétendu coupable remplissait tout son devoir, en nourrissant une femme avec quatre enfants, et en s’exténuant de travail. A. D., Gir., G 2380, 15 août 1752, lettre de Tourny.
les offices municipaux, quantité d’offices à pourvoir dans les communautés d'arts et métiers. Tourny perdit son temps à chercher à les vendre, les acheteurs trouvant toujours les prix trop élevés et discutant sans fin pour obtenir les meilleures conditions possibles.
Après la paix, quand il eut moins besoin d’argent, le Pouvoir central se préoccupa de la situation des artisans d’une façon plus désintéressée. Il commença par demander aux intendants, et en particulier à celui de Bordeaux, des éclaircissements de tout genre au sujet des communautés. Tourny prescrivit, en conséquence, une enquête générale, dont 1l confia le soin à ses subdélégués?. Cela se passait en 1750. Deux ans plus tard, la même question était de nouveau posée à l’intendant; Tourny fit établir «un état général de la situation des corps d’arts et métiers, contenant les différentes manières dont se gouvernent les artisans de tout genre dans la Généralité. » Cet état, disposé en neuf colonnes, donnait des détails très suffisants sur les statuts des communautés, les revenus, les dettes, les arrérages d'intérêts, les charges indispensables, les «charités » du corps, les droits de réception, les frais d'apprentissage, les dépenses faites volontairement par les récipiendaires, les facultés des membres, la capitation du corps en principal et 4 sous par livres. L’intendant se contenta d’exécuter les ordres ministériels, qui ne semblaient pas tendancieux; i ne vit qu'un peu plus tard combien il différait d’avis avec le Pouvoir Central, au sujet des communautés.
En mai 1750, Tourny avait encore appliqué les dispositions consacrées par l’usage aux statuts des forgerons réformés par lui*.
1. Pour toutes les démarches des communautés, voir essentiellement les liasses C 1692, C 1694 aux Archives de la Gironde. Il en fut des offices d'arts et métiers comme des offices municipaux : ils ne se vendirent pas. La liste de ceux qui restaient à «réunir», du temps de Tourny, nous impressionne par sa longueur. Cf. A. D., Gir., C 857.
2, A. D., Gir., G 1811, 27 septembre 1750, circulaire de Tourny aux subdélégués.
3. À. D., Gir., G 1810, 1752, état général de la situation des corps d'arts et métiers contenant les différentes manières dont. se gouvernent les artisans de tout genre dans la généralité. On trouve dans la liasse, en même temps qu'un tableau modèle, les états fournis par Bazas, Nérac, Périgueux, Bordeaux, Agen, Condom, Casteljaloux, Blaye, Libourne et Sarlat. IlS abondent en renseignements précieux pour lPhistoire des arts et métiers.
4. À. D., Gir., C 1694, 1e* mai 1750, statuts de la Communauté des forgerons dres-
sés par Tourny.
À propos des statuts des boulangers dont la réforme fut mise en discussion peu après, le Pouvoir central, et particulièrement le Bureau du commerce, adoptèrent une attitude toute nouvellet. «On a reconnu, il y a déjà longtemps, écrivait le Bureau du commerce, que les statuts des communautés, ainsi autorisés par Sa Majesté, génaient l’industrie, empêchaient Pémulation et ôtaient à plusieurs bons sujets le moyen de pouvoir exercer une profession dont ils élaient capables, et conséquemment le moyen de subsister eux et leurs familles. Sa Majesté, dans le dessein où elle est de faire un arrangement général pour toutes les communautés de marchands et artisans dé son royaume, s’est fait une loi de ne plus leur accorder de lettres patentes de confirmation de leurs statuts. » Dans la même lettre, le Bureau du commerce reconnaissait aux jurats, et non plus à lintendant, le droit de « faire exécuter les lois de la police dans la communauté ?. »
De son côté, le contrôleur général dénonçait comme un abus le droit exclusif de commerce que s’arrogeaient, en certains endroits, des négociants jurés, et l'usage qui prévalait, dans d’autres, de n'admettre à la maîtrise que des fils de maître. L'intendant de Bordeaux tranquillisa le ministre en lui disant, peut-être un peu vite, que rien de pareil ne se passait dans sa généralités,
Là-dessus, deux édits furent annoncés par le Pouvoir. Le premier devait permettre aux gentilshommes d'exercer le commerce. Le second stipulait en trois articles : 19 la liberté pour tous de fabriquer et vendre toutes sortes de marchandises,en se conformant aux réglements généraux; 20 Le droit des apprentis ou compagnons de s'établir dans n'importe quelle ville: 30 le droit pour eux de se faire admettre dans les corps de métiers de n'importe quelle loca-
L. A. N.,, F'? 100?, fo 121 bis, 8 août 1754, projet de statuts dont les boulangers de Bordeaux demandent l'homologation, décision négative.
2. A. N., F!?100°, fos 139 et 140, 18 septembre 1754, copie de la lettre écrite à M. lintendant de Bordeaux.
3. A. D., Gir., C 1695, 10 août 1755, lettre de Tourny au contrôleur général, en réponse à deux lettres de celui-ci des 25 avril el 31 juillet 1755. Le marquis introduit pourtant quelques réserves, pour les fils de maître en particulier. Il avoue qu'ils disposent, comme de juste, de certains avantages sur les particuliers qui se présentent, soil pour le temps de l'apprentissage, soit pour les chefs-d’'œuvre, les frais de réception, l’ordre pour passer à la maitrise; mais il n’y a point d'exclusion pour ceux qui ne sont pas fils de maître. Tournyÿ conclut sur ce mot : « Ce serait une chose qui, si elle se pratiquait, contiendrait un abus nécessaire à réformer. »
lité «nonobstant la fixation du nombre des membres portés par les statuts et réglements 1. »
Tourny, consulté à propos de cet édit, mit longtemps à répondre, s’excusa de ses retards, se retourna vers les Jurats qui se récusèrent, et, finalement, adressa au ministre une lettre dont il est essentiel de citer des extraits. Après avoir rapporté que le Corps de ville se montrait plutôt favorable à la hberté de l’industrie et du commerce, l’intendant exprime, en ces termes, son propre avis : « Je pense, M., que de ce côté-là,1l n’y a que du bien à attendre de cette liberté, toujours mère de l’émulation, qui l’est des grands progrès; mais la justice du Roi ne souffrira-t-elle point de ce qu'après avoir créé tant d'officiers et lettres dans les communautés d’arts et métiers, même depuis assez peu de temps, l’acquisition qui en a étéfaite par les particuliers ou par les communautés ne leur produira plus Pavantage sur lequel ils avaient lieu de compter; d’un autre côté, n'est-ce point une ressource de secours extraordinaires, à la vérité d’une espèce bien à charge, dont la finance se prive à différents égards? Vous saurez apprécier ce que peuvent avoir de poids ces deux réflexions vis-à-vis un bien général qu’il est question d’honorer ?. »
La réponse de Tourny était somme toute équivoque. Tout en se disant partisan de la liberté, l’intendant ne croyait pas pouvoir condamner une politique qui avait été celle de son maître Orry et celle du grand Colbert; il lui répugnait de sacrifier au point de vue économique qu'adoptait le Pouvoir central, entraîné par Gournay, le point de vue fiscal où Machault, après Orry, avait dû se tenir, et surtout le point de vue administratif et social où se reconnaissait toute l’ancienne France. N’y aurait-il pas péril pour les localités qui avaient leurs bouchers à côté de leurs notaires, leurs boulangers à côté de leurs maîtres écrivains, qui se suffisaient parce que toutes les professions s’exerçaient solidairement chez elles, de rendre à toutes leur liberté, de laisser venir les ouvriers de tel corps de métier,de laisser partir ceux de tel autre,en s’en remettant aux caprices d’autrui,ou au jeu de ses intérêts ? Pouvait-on sans danger pour l'État dissoudre simplement au nom des lois économiques une admirable cohésion, un système d'organisation qui avait fait ses preuves ?
1. À. D., Gir., C 1695, 31 décembre 1755, lettre du contrôleur général à Tourny. 2, À D. Gir., G 1695, L4 février 1756, lettre de Tourny au contrôleur général.