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I. — Le Travail obligatoire

Pour Colbert, «Part et l’industrie du commerce », c’est-à-dire la fabrication des produits et leur échange, constituent des obligations auxquelles les sujets sont tenus envers l'État. Le travail est imposé, et cette dette du travail est inhérente à l’ordre monarchique. D'une façon analogue, le travail apparaît à Tourny comme une contribution au bien public.

l. Lavisse, Histoire de France, t. vri-I, p. 171.

Cette contribution peut se présenter sous la forme de services exceptionnels, tels que sont la milice et la corvée. L'organisation sociale prévoit des exemptions pour les privilégiés; Tourny en fait état. D'autre part, il demande aux sujets du roi, qui sont astreints à ces services, de s’y porter de leur plein gré. Pour la milice, nous connaissons peut-être le fond de sa pensée par Marie de Saint-Georges : le marquis’ appelle de ses vœux le jour où les recrues se feront une fête et un devoir de s’enrôler!. En ce qui concerne la corvée, l’intendant de Bordeaux ne cesse de la présenter comme une dette au bien public, que l’on doit être heureux d’acquitter. « Chacun devrait s’y porter, dit-1l par exemple, d’autant plus volontiers que rien n’est plus utile au public... ? ».

En dehors de ces services exceptionnels, les administrés concourent au bien public, en se livrant aux occupations journalières dont ils vivent, et auxquelles les attache l'intérêt, «ce mobile de tous les hommes. » Ces occupations leur sont imposées par une raison de bien public aussi pressante que la « Raison d’État. »

C’est en vertu de ce principe que la mendicité est interdite, quand elle est le fait de la paresse. C’est par là que s’affirme la supériorité de l'assistance par le travail sur là distribution d’aumones.

Dans tous les cas, Tourny se prononce contre l'infraction à l’obligation du travail.

Contre cette infraction, des sanctions sont prises en cas de grèves. Ceux qui refusent de s'acquitter de leur tâche portent atteinte au bien public. Il leur est loisible d'émettre des revendications: elles ne seront pas rejetées de parti pris par l’intendant ; il les examinera

1. Marie de Saint-Georges, Essai historique sur l'administration du marquis de Tourny, 2. A. D., Gir., C 1385, 13 août 1744, minute lettre de Tourny aux consuls d'Agen.

3. Mot de Tourny dans une lettre à Machault du 31 octobre 1746, A: D., Gir:, CG 1372: Tourny admet ce « mobile », faute de pouvoir le combattre, mais il entend le faire servir à la réalisation d’un but idéal.

4. Colbert disait déjà : « I1 faut obliger les administrateurs de l'Hôpital général à faire travailler les gueux dans une savonnerie... », cité par Lavisse, Histoire de France, & vui-I, p. 219. Dans une dépêche du %0 mars 1750, Saint-Florentin distingue les mendiants qui font de la mendicité un métier par paresse, et ceux qui sont réduits à la mendicité par manque de travail : ceux-ci doivent être employés dans la mesure du possible, ceux-là doivent être punis de prison. A. N., 01569.

même dans l’esprit le plus favorable, pour les transmettre à qui de droit; mais le travail ne doit pas être interrompu.

En novembre 1743, au lendemain de son arrivée, comme les bateliers se sont mis en grève, et que la Chambre de commerce se plaint de leur chômage, Tourny mande leur syndic; il leur fait dire de reprendre le travail et il les menace d’une punition sévère, s'ils y manquent, d'autant que leur chômage est « très nuisible au commerce el en suspend toutes les opérations en temps de foire. »

Quelques années plus tard, les avocats — tout avocats qu’ils sont ne seront pas traités avec plus de bienveillance, quand ils voudront se mettre en grève. D'accord avec le chancelier, le marquis songera non seulement à leur substituer des procureurs, mais encore à les assujettir aux charges de patrouille et de milice, dont ils n'étaient exempts qu'à cause de leurs fonctions d’avocats. Ce projet aurait été mis à exécution, si les Jurats n'avaient cru devoir prendre la défense des avocats, en refusant de les confondre avec de « vils artisans ?. »

Tourny était absent de Bordeaux quand eut lieu la grève Ja plus importante, celle des boulangers en 1748.

Les garçons boulangers n'étaient pas contents de leurs maîtres. C'était le temps de la famine. Ils demandèrent une augmentation de cinq sols par jour. On la leur refusa. Les plus bruyants entraînèrent leurs camarades. Ils se trouvèrent bientôt 160 dans le couvent des Augustins : entre eux, ils prirent l'engagement de quitter le travail, si l’on continuait de leur refuser l'augmentation demandée. La situation devint pénible, quand la main-d'œuvre Mmanqua aux boulangers. Trois boulangers des Chartrons cessèrent le travail. On essaya de remplacer les chômeurs.Comme les Jurats n’agissaient guère, le subdélégué se décida à faire intervenir la

1. Voir sur la grève des gabariers, A. D., Gir., G 4254, 21 octobre et 14 novembre 1743, délibération de la Chambre de commerce. Les grèves sont les mêmes dans tous les temps. Les grévistes de 1743 commencent par se réunir pour élaborer leurs revendications; ils refusent de travailler, parce qu’on leur refuse une augmentation de salaire ; ils battent ceux de leurs camarades qui travaillent. Cf. le récit des grèves d'Auvergne en 1732, dans le livre de A. des Cilleuls, intitulé Histoire de la grande industrie en Franc: aux Xvrie el Xvrrie siècles, p. 176. À

2. Sur la grève des avocats, voir les lettres de Tourny des 14 mars 1749 et 30 novembre 1751, A. D., Gir., C 3623, les délibérations de la jurade de Bordeaux des 4 et 6 décembre 1751, A. C., Bordeaux, B B. Les avocats attendirent, pour se soumettre, le 2 juin 1752, comme Tourny l’apprend à Saint-Florentin dans sa lettre du 3, A. D., Gir., G 910,

maréchaussée, Elle procéda à plus de 60 arrestations; après quoi un accord fut rendu possible. Les boulangers s’engagèrent à nourrir leurs garçons, au lieu de leur donner dix sols par jour pour leur nourriture. Le subdélégué se montra heureux de cette solution dans l'espoir que les compagnons seraient ainsi plus surveillés!,

L'intendant wit surtout les conséquences que la grève aurait pu avoir pour la subsistance du public et il s’étonna des atermoiements dont on avait usé, et de l’insuffisance des mesures prises. « La promptitude et la sévérité, écrivait-il au procureur syndic de la ville, sont les deux choses infiniment convenables dans des occasions telles. Quoique da tranquillité rétablie parmi les garcons boulangers me fasse beaucoup de plaisir, je ne puis m'empêécher, jusqu’à ce que vous m’ayez donné de bonnes raisons du contraire, de penser que la voie d’une justice douce et conciliatrice, dont MM. les jurats se sont servis avec le gros de ces garçons, ‘devait être mêlée d’une punition exemplaire contre les 5 ou 6 d’entre eux qui ont ameuté ou excité les autres ? ».

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