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CHAPITRE VI

La Protection des Marchands juifs.

[. Tourny et la Question des Juifs. -— Il. Les Juifs de Bordeaux. -- II. L'’Expulsion de 1748 et le cas de Dalpuget. — IV. L'Expulsion de 1750 et les nouvelles Exceptions. V. Projet de Règlement général.

Tourny avait eu à traiter la question des juifs, du temps qu’il était intendant de Limoges.

En 1731, il avait rendu une ordonnance, sur un arrêt du Conseil d'État qui défendait aux juifs « de trafiquer, vendre et débiter des marchandises dans aucunes villes et lieux du Royaume autres que celles où ils sont domiciliés 2.» Pas plus l’arrêt que l'ordonnance ne durent avoir leur plein effet, car dix ans plus tard exactement,

1. La question a été étudiée en détail par M. G. Cirot, dans une étude intitulée, Les Juifs à Bordeaux, en cours de publication dans la Revue historique de Bordeaux. On pourra également consulter des travaux plus anciens, Detcheverry, Histoire des’ Israélites de Bordeaux, Bordeaux, 1850; et Th. Malvezin; Histoire des Juifs à Bordeaux.

2. A. D., Haute-Vienne, C 59, 15 mars 1731, ordonnance de Tourny.

le contrôleur général voulut savoir l'importance des affaires conclues par les juifs dans les foires des grandes villes 1.

Si Orry, qui pratiquait, semble-t-il, une politique antijuive, pensa pouvoir s'appuyer contre les marchands juifs sur les témoignages des intendants, il se trompa, car les intendants furent 25 à trouver que la liberté du commerce devait être maintenue, même pour les juifs, et qu’on ne devait les exclure ni des foires, ni des marchés.

Dès 1729, d’ailleurs, un intendant, comme de Bernage en Languedoc, admettait fort bien que les juifs fissent du négoce « dans le cas Où les marchands voudraient s’obstiner à vendre leurs marchandises à un prix excessif et pour les réduire à la raison. La concurrence des juifs est avantageuse au public», répétait-il encore en 1740 2,

L'intendant de Limoges pensait à cette époque de la même façon. Les juifs l’importunaient d'autant moins qu'il n’en voyait qu'aux jours de foires. Ilest frappant que dans le compte rendu qu'il adresse à Orry, il assimile les marchands juifs aux colporteurs. Ce serait aller trop loin, d’après lui, que de leur interdire « toute liberté de passer et séjourner dans les villes. » « S'il faut pourvoir, dit le marquis, à ce que les marchands de ces villes ne reçoivent point d’échecs dans leur commerce par un trop long séjour des marchands forains, il est bon aussi que les habitants des villes voient, de temps en temps, des marchandises de différentes mains pour les comparer, et choisir celles qui peuvent mieux leur convenir : par là, les marchands des villes doivent être piqués d’une certaine émulation, et les habitants sont plus excités X acheter, » Quant aux juifs, continue Tourny, «il n’en parait guère dans les villes de ma généralité pour vendre, mais seulement pour acheter. Dans le cas qu'ils vendissent, j'en penserais ce que je viens de dire sur les colporteurs, mais les considérant simplement comme acheteurs, ils me semblent plus dangereux aux bonnes mœurs qu'au commerce, parce que, si la facilité de trouver de l'argent

1. Voir lettre circulaire du 10 mars 1741, adressée par Orry aux intendants, À. D., GDS CRUE. Cirot, Les Juifs à Bordeaux, dans la Revue historique de Bordeaux, 1915, p. 272.

2. Cité par G. Cirot, Les Juifs à Bordeaux, dans la Revue historique de Bordeaux, 1915, p. 176, L

de ce dont on a envie de se défaire est avantageuse au commerce, d’un autre côté, elle fournit à ceux qui volent des espèces de receleurs dont la trace se perd sans retour 1.»

Pour peu qu'on ly eût poussé, le marquis aurait découvert le fond de sa pensée, à savoir que le commerce ne peut pas rester toujours compatible avec les bonnes mœurs, et qu’à force de pratiquer le négoce, certains juifs avaient pu perdre l’habitude de lPhonnêteté... Quoi qu'il en soit, au lieu de vouloir en' purger la société, il ne parle que de prendre à leur égard les précautions élémentaires, et il leur est peut-être attaché, parce que leur activité met du stimulant dans les opérations de ses foires et de ses marchés. Afin que tout aille à souhait, c’est-à-dire pour que les juifs puissent vendre à bon compte, et brocanter à leur plaisir, sans toutefois commettre de recel condamnable, il suffira de leur faire tenir un registre de leurs achats avec le nom des vendeurs, à charge pour eux d'en remettre un extrait au greffe de police, quand ils quitteront la ville, Le mal sera ainsi changé en bien, et ce compromis vaudra mieux pour les juifs et pour les chrétiens que le projet de suppression totale que l’on propose.

IL — Les Juifs de Bordeaux.

Quand Tourny arriva à Bordeaux, il dut être assez surpris de la situation que les juifs y occupaient. Ils y avaient le rôle de vendeurs bien plutôt que celui d’acheteurs, et ils ne bornaient pas leur ambition au colportage; ils résidaient, ils possédaient des immeubles, certains mêmes avaient fondé comme des dynasties.

On distinguait parmi les juifs de Bordeaux ceux de nation portugaise, et les juifs avignonais, Tudesques ou Allemands. Les Portugais étaient vers 1750 au nombre de 1598 répartis entre 327 familles: les Avignonais 348 répartis en 812. Pour M. Cirot, qui a fait la critique de cette statistique officielle, le nombre de 1598 devrait être ramené à celui de 1557 pour les Portugais, et le

PAN DCR C 1092, "30"avril 1741, compte rendu adressé par lintendant au

contrôleur général. fe 2. Ces nombres sont fournis par Th. Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaur, p. 198.

nombre de 348 devrait être ramené à celui de 149 pour les Avignonais, l’origine de tous les autres restant douteuse 1.

Les professions exercées variaient entre les deux groupes, sans toutefois pouvoir servir toujours à les distinguer. Tous les juifs étaient commerçants; les Portugais avaient plutôt les grandes entreprises de banque et d'armement: les Avignonais étaient plutôt marchands de drap et lon comptait parmi eux nombre de petits fripiers où de simples colporteurs, Parmi les Portugais, les Gradis, que faisait ressortir leur grande fortune, affrétèrent, de 1744 à 1748, tant que dura la guerre, un grand nombre de navires pour le compte du gouvernement: ils mirent généreusement leur caisse à la disposition de l’État: l’année de la paix, ils fondèrent la Société du Canada, créèrent des entrepôts à Québec et des maisons tant à Saint-Domingue qu'à la Martinique?. Les premiers des Avignonais étaient en général bien moins riches que les Portugais; Cependant certains d’entre eux, comme les Dalpuget, les Astruc, les Lange, les Petit et quelques autres jouissaient d’une certaine notoriété. Les Dalpuget, après avoir fait plusieurs fois banqueroute, se virent un moment à latête d'une assez belle fortune.

Au fond, Portugais et Avignonais se distinguaient surtout par l’inimitié qui les divisait et par les différences que le gouvernement

avait mises entre eux. Les Portugais, dont certains, comme les

Péreyre, se convertissaient au catholicisme %, semblaient être beaucoup plus proches des catholiques que de leurs coreligionnaires juifs. On les admettait officiellement sous le nom de nouveaux chrétiens, un peu comme on tolérait les religionnaires sous le nom de nouveaux convertis. En les englobant dans l'Unité religieuse, on pouvait les comprendre dans la légalité. Ils: bénéficlaient de lettres patentes.

Tout autre était le sort fait aux Avignonais par les règlements du royaume. C'était indûment qu'ils habitaient Bordeaux, indûment qu’ils exerçaient le commerce. Ils s’y étaient fait de nom-

1. G. Cirot, Les Juifs à Bordeaux, dans la Revue AM BIT Malvezin, Histoire du commerce à Borde

sant a consacré une étude particulière au plus co = 3. Un cas de conversion est mentionné dans adressée à Tourny, A. N., O‘ 508. Un autre ça de Hollande du 11 juillet 1755.

historique de Bordeaux, 1916, p.216.

au, tin, p. 64. M. J. de Maupasnnu des Gradis, Abraham.

la dépêche ministérielle du 5 avril 1749, S de conversion est cité dans la Gazelte

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breux ennemis, à cause de leur déloyauté et quelquefois aussi simplement à cause de leur habileté et de leur réussite. Pour la Jurade, pour le Parlement, pour la Chambre de commerce, pour presque tous, à Bordeaux, c'était jour de fête quand on expulsait les juifs avignonais et leur encombrante progéniture 1. Les dernières fêtes de ce genre s'étaient rencontrées en 1722, el de nouveau en 1734, sous l’intendance de Boucher,

Quand fut rendue l'ordonnance d'expulsion de 1734, le député du Commerce, Castaing, écrivit à la Chambre de commerce de Bordeaux : «Je vous apprends, avec bien de la satisfaction, qu'il fut décidé jeudi au Conseil de commerce que nos juifs avignonais seralent expulsés hors du royaume? L'’exécution, continuait-il dans une autre lettre, est renvoyée à M. Boucher qui n’usera que du délai absolument nécessaire pour qu’ils puissent emporter leurs effets. Il m'a paru trop content de cette décision, et il est trop juste pour faire d’autre grâce à ces misérables que celle qu’on ne peut absolument leur refuser 3. »

Boucher, qui avait indiqué au roi, dès 1731, les moyens de se débarrasser des Avignonais de Bordeaux, « en horreur aux chré- Liens 4,» apporta à l’application de l’ordonnance de 1734 plus de longanimité qu’on n'aurait pu l’attendre 5.

A l’arrivée de Tourny, les juifs étaient encore là. Bien que quelques-uns d’entre eux lui fussent recommandés6, le nouvel intendant leur témoigna d’abord de la défiance; 1l les suspecta d’intrigues et de fraudes. Cependant, comme cértains aidaient le gouvernement pour la guerre, comme d’autres conservaient au commerce paralysé une activité relative, comme ils prati-

1. Nous reproduisons ici presque exaclement une phrase que nous avions écrite dans notre étude, déjà citée, sur la Chambre de commerce de Guienne, chap. 1V, p. 63. M. G. Cirot ne croit pas que l’intendant Boucher ait partagé, à l'égard des Juifs, les préventions du parlement et de la Chambre de commerce, Revue historique de Bordeaux, LONG ED SSL

2. A. D., Gir., € 4307, 16 janvier 1734, lettre du député du Commerce à la Chambre de commerce. 6

3. A. D., Gir., C 4307, 9 février 1734, lettre du député du Commerce à la Chambre de commerce.

4. Cité par Th. Malvezin, Histoire des Juifs à Bordedux, p. 179.

5. Cf., à ce sujet, Th. Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaux, p. 193, et G. Cirot, Les Juifs à Bordeaux, dans la Revue historique de Bordeaux, 1915, p. 176.

6. Mme de Grancey elle-même avait fait écrire à son frère en faveur de certains juifs, A. P., Cte de Grancey, 13 septembre 1743, lettre de Loison à Tourny.

quaient régulièrement le culte du monarque, en priant pour le rétablissement de sa santé, il ne les maltraita point.

Dans le courant de son administration, il ne les mit pas plus hors du droit commun que son prédécesseur ne les avait mis hors la ville et que le gouvernement ne les avait chassés du royaume. S'il voulut les astreindre à la corvée dès 17431, il leur assura la même protection qu'aux autres commerçants el il réprima leurs fraudes de la même manière?, Jl leur obtint des mainlevées quand ils y eurent droit; il rendit des ordonnances contre des rabbins allemands qui voulaient avoir le kasser 3 de Bordeaux, sans acquitter la taxe ordinaire au rabbin portugais de la ville 4: et, quand deux juifs avignonais, Roger et Abraham, lui adressérent une requête en vue de pouvoir porter leurs draperies aux foires franches de Bordeaux, il leur donna l'autorisation en expliquant que l'arrêl de 1734 était assez sévère en lui-même pour qu'on n’eûl pas besoin d'y rien ajouter5. Ainsi les Avignonais bénéficiaient en fait, comme les Portugais, du régime de tolérance. L’intendant leur était plutôt favorable. Malheureusement pour eux, leurs ennemis ne désarmaient pas.

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