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V. — La Poursuite des Fraudes. Le Coupage et la Jauge

Autant le bien du commerce parlait haut en faveur du maintien d’un régime de tolérance, autant il'impliquait la poursuite énergique de certaines fraudes de nature à tromper l'acheteur, à diminuer la réputation du produit et à rebuter la clientèle.

Pour Tourny, le coupage était l’une de ces fraudes?. Le mélange des gros vins d’Espagne ou du Midi avec certains vins de Bordeaux avait déjà été condamné à l’époque de Colbert. A la suite des plaintes de la clientèle anglaise, le Parlement l'avait interdit par un arrêt du 16 mars 1683, et plus récemment, par un autre daté du 22 septembre 17383. Les jurats s’y montraient opposés autant qu'à l'admission des vins'du haut-pays, et les négociants même, qui avaient signé les mémoires de 1740, n'avaient rien trouvé que de juste dans cette interdiction # .

L'intendant condamna en termes exprès «le coupement des VINS », dans le mémoire qu’il adressait au contrôleur général le 31 mars

Après avoir reconnu que les avis étaient partagés, que, pour certains, le coupement avait pour effet de remonter les vins en couleur eb en qualité, que les Irlandais tenaient pour les vins de coupage, il attaqua le procédé non pas en connaisseur, mais simplement en présentant le coupage comme une falsification. «Considéré en lui-même, écrivait-il, le coupement, s'il n’est connu que de celui qui le fait, est une fraude envers celui à qui il destine

1. A. D, Gir., C 1615, 31 août 1749, lettre de Trudaine à Tourny.

2. On sait que de nos jours le coupage est admis pour les vins qui n’entrent pas dans le classement des crus. Ainsi des vins qui seraient difficilement négociables peuvent être livrés à la consommation.

3. Pour l'historique de la législation, on peut consulter Malvezin, Histoire du Commerce de Bordeaux, t. 1, p. 281.

4. Cf. le compte rendu fourni par Tourny sur le complot de 1740, A. D, Gr G 3660, 10 juillet 1751,

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le vin. S'il agit de concert avec celui-ci, c’est le public qui est trompé, car ce publie veut le vin tel que Pa fait la nature. Après avoir tranché la question de principe, au point de vue moral, il passe aux considérations techniques. Si on permet les mélanges, dit-il, les deuxième et troisième crus de Bordeaux diminueront de débit, parce qu’on arrivera par le coupage à former des vins qui leur ressembleront. Les premiers crus en souffriront aussi, parce que leurs prix ne pourront plus se soutenir. D'ailleurs, les vins sont gâtés par le coupage, et l'étranger s’en dégoûte bien vite. Pour l'Irlande, si elle le désire, elle pourra prendre le procédé à son compte, et ainsi du moins, « il sera constant, pour tous les étrangers, que nos vins sortent purs. » Dans tous les cas, pour réprimer l'abus, on ne manquera pas de jeter les vins coupés à larivière 1.

Un arrêt intervint sur le mémoire de Tourny, qui n’en trouva pas les dispositions assez fermes. M. de Vougnÿ, qui en était l’auteur, avait laissé entendre que le mélange des vins d'Espagne avec ceux des petits crus de la sénéchaussée pouvait donner à ceux-ci plus de corps. L’intendant écrivit au contrôleur général à ce sujet. Comme si la question l’intéressait au premier chef, il insista pour introduire, dans le projet d'arrêt, des modifications importantes. Il voulut marquer très nettement que le coupage équivalait à une falsification, qu’en augmentant la couleur, il détruisait la sève et diminuait la qualité. En outre, il demanda qu'on inséràt dans l'arrêt les dispositions suivantes : l'entrée serait interdite pour les vins d’Espagne el autres vins étrangers logés en jauge bordelaise; ceux qui viendraient en d’autres jauges devraient être déclarés, comme les vins du haut pays et du Languedoc, afin d'éviter les mélanges el autres falsifications; les vins d'Espagne logés frauduleusement en Jauge bordelaise seraient non seulement confisqués et jetés à la rivière, mais encore ils seraient frappés d’une amende de 100 [. par tonneau, en plus des droits d’entrée imposés aux vins de l'étranger ?.

En même temps que la question du coupage, Tourny abordait celle de la jauge, chemin faisant. Il indiquait que, contrairement à de trop nombreux abus, la barrique bordelaise de 110 pots devait ser-

1. A. D., Gir., C 1633, 31 mai 1744, mémoire fourni par l’intendant, 2. A. D., Gir., C 1615, 5 décembre 1744, lettre de Tourny au contrôleur général,

vir uniquement aux vins de Bordeaux. et non pas à ceux du pays de la nouvelle conquête, du haut-pays ou de l'étranger. Quand des fraudes furent commises, il tint la main à la répression 1; mais quand les négociants anglais se plaignirent en 1753 que la jauge n'était pas exacte, il se sentit très aise de pouvoir ne pas donner tort au commerce bordelais. Pour expliquer la diminution de la contenance, il souligna certains faits qui avaient échappé aux Anglais, comme le renforcement des douelles demandé par les Anglais eux-mêmes, et le rabattage à sec des barriques rendu

nécessaire par la durée du transport 2.

1. En 1743, le maréchal de Duras demandait confirmation du privilège accordé à son père, par brevet et lettres patentés de 1661, de faire mettre 1.060 tonneaux de vin du cru de Duras et Pujoi en barriques semblables à celles du Bordelais. L'affaire donna lieu à de longs débats. L'intendant, d'accord avec les jurats, combattit la prétention formée par le maréchal de Duras. Voir à ce sujet une dépêche ministérielle à Tourny du 7 décembre 1743, A. N., O1 506; voir aussi la correspondance échangée par Amelot et Tourny dans la liasse C 1613 des Archives ce la Gironde.

2. Voir, à ce sujet, la correspondance entre Tourny et Trudaine, A. D., Gir., C 1649. Voir aussi le point de vue adopté par la Chambre de commerce de Guienne, A. D., Gir., G 4255, 22 novembre 1753. Le Bureau du commerce fut également amené à intervenir; A. N,, Ft? 1002 4:juillét- 1754, protè:-verbal de délibération.

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