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V. Le Projet de Règlement général

Pour sa part, Tourny ne croyait pas que les règlements en vigueur pussent être maintenus; ils avaient le défaut de conserver une distinction à la fois injuste et superflue entre les Portugais el les Avignonais. Aux uns, tout était permis, Landis qu'aux autres tout était défendu. Et comme, dans la réalité, une pareille inégalité ne pouvait être soutenue, comme les circonstances entrainaient l'administration à se montrer plus juste que la loi, les rè-

1. A. N., O1 509, 30 juillet 1750, copie de la dépêche ministérielle adressée à Tourny. L'original se trouve aux Archives de la Gironde, dans la liasse C 1092.

2. Toutes ces lettres de recommandation sont conservées aux Archives de la Gironde, liasse C 1092.

3. On trouvera dans la liasse C 4265, aux Archives de la Gironde, les correspon-

dances échangées.

4. A. D., Gir., C 1092, 26 septembre 1750, minute de la lettre adressée par l’inten-

dant à la princesse de Conti.

5. Le fait se vérifia bien vite, comme en témoigne la dépêche ministérielle adressée

à Tourny le 20 février 1751, A. N., O! 509.

6 A, D. Gir GC 1092 24 mai 1751, lettre de Tourny à Saint-Klorentin.

glements étaient aussi inappliqués qu'inapplicables. Les juifs qu'on expulsait demeuraient et ceux qui rendaient quelques services trouvaient assez de protecteurs pour braver l'injustice de la loi. On sortait sans cesse de la légalité pour rentrer dans le droit. Le moment n'était-il pas venu d'élaborer une loi juste ? «Je trouverais bien moins d’inconvénient, écrivait l’Intendant le 4 juillet 1750, à permettre nommément à certains juifs avignonais riches ou seulement aisés dans leur fortune, qui étaient connus pour honnêtes gens et pour faire loyalement le commerce ou la banque, d’habiter à Bordeaux que d’y laisser demeurer, indifféremment sous la qualification de nation portugaise, quantité d’autres juifs qui sont dans la misère, dont les uns, occupés de la friperie, la font la plupart avec mauvaise foi, aux dépens du public et plus encore contre sa sûreté ; les autres répandus dans le commerce de la banque, sans ÿ avoir d’autres fonds que l'intrigue et la fraude, infectent la Bourse de beaucoup de mauvaises petites négociations 1,» La distinction entre Avignonais et Portugais ne peut plus avoir de valeur pour une administration comme celle du marquis, qui n'apprécie que les mérites. Les faveurs accordées doivent. être proportionnées aux services rendus. En conséquence, les Portugais indésirables doivent être expulsés de la ville, tandis que les bons négociants avignonais y seront définitivement admis. L'idée de Tourny prend forme au printemps de 1751, dans une lettre suivie d’un mémoire el d’un projet d'arrêt : «Il semblerait à propos, écrit-il, que traitant les juifs portugais comme les avignonais, on ne souffrit à Bordeaux des uns et des autres que ceux qui, d’après l’examen des circonstances dans lesquelles ils se trouveraient, seraient reconnus pour ne manquer ni de probité, ni de faculté, et pour pouvoir être des habitants utiles. » Les jurats seraient chargés de l'enquête et lintendant de l’appréclation. Comme les avignonais n'avaient pas de titre légal pour pouvoir demeurer à Bordeaux, le ministre ferait expédier un brevet de Sa Majesté à ceux que Tourny lui désignerait. Quant aux Portugais, dont l'incapacité légale de demeurer en France était déjà levée, ils n'auraient besoin pour être maintenus dans leur droit que d’une ordonnance de l’intendant établie sur le

1. A. D., Gir,, C 1092. 4 juillet 1750, lettre de Tourny à Saint-Florentin.

procès-verbal des jurats. Dans l'application, on dresserait un état des juifs. Ceux qu'on autoriserait à rester seraient immatriculés à l'hôtel de ville, les autres seraient expulsés. Les nouveaux venus devraient justifier de leurs moyens d'existence. Dans tous les cas, le commerce de la draperie et de la soicrie leur serait interdit 1.

Tel quel, ce projet de règlement parut d’abord agréable au Pouvoir central. Saint-Florentin en fit à Tourny ses compliments et il profita de l’occasion pour y joindre ceux du garde des sceaux : « Ge plan, lui écrivait-il, .: a paru.à M. le Garde des sceaux et à moi tout ce qu’on peut imaginer de mieux pour concilier l’intérêt du commerce avec la tolérance des juifs à Bordeaux 2.»

L'intendant fut prié de mettre son projet tout à fait sur pied. Il se préoccupa de dénombrer les juifs: il prit à cet effet l’ordonnance du 6 juin 1751, qui ordonnait aux chefs de famille juifs de comparaître devant M. de Sorlus et de lui fournir tous renseignements utiles. L’enquête fut longue à mener à bien4. L'année 1751 passa sans que parût le règlement général. Les avignonais et leurs protecteurs continuaient leurs requêtes, bien que l’intendant les priât de s’en dispenser 5. Saint-Florentin attendait toujours le règlement annoncé6. L’année 1752 passa encore. Au début de 1753, le règlement était prêt; mais alors ce fut le Conseil qui pensa autrement que Tourny.« Il a été agité depuis au Conseil, écrivait Saint-Florentin le 30 septembre 1753, … s’il ne serait pas mieux de retrancher la distinction de juifs portugais et de juifs avignonais, et de ne consulter pour admettre ou expulser les particuliers de cette nation que l’avantage qui en résulterait pour le commerce. Quoiqu'il n'ait pas été trouvé à propos d’en faire un règlement,

1. Voir, à ce sujet, la lettre de Tourny à Saint-Florentin, datée du 24 mai 1751, -et le projet d'arrêt, A. D., Gir. C 1092 et Th. Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaux, p.200.

2. A, N.,:01 509, Ier juin 1751, dépêche ministérielle à Tourny.

4. M. G. Cirot rend compte de ces Jenteurs, Les Juifs à Bordeaux, dans la Revue

historique de Bordeaux, 1916, p. 215.

D. G. Girot, Les Juifs à Bordeaux dans la Revue historique de Bordeaux, 1916, p. 216.

6. Le 25 août 1752, Saint-Florentin réclame encore à Tourny le règlement annoncé, A. N., 01510, 25 août 1752, dépêche ministérielle,

il a été néanmoins trouvé juste de ne-pas refuser des brevets aux juifé avignonais qui se trouveraient mériter cette grâce 1. »

Ainsi le pouvoir central persistait dans ses errements ; 1] avait peur d’un règlement général; il aimait mieux continuer de prendre des mesures particulières. En 1759 des lettres patentes furent accordées aux six principales familles d’Avignonais 2.

Tourny avait eu le plaisir de voir admettre ses idées, par ailleurs, au delà des frontières de sa généralité. Quand lintendant de Pau, d'Étigny, fit paraître une ordonnance contre les juifs de Bayonne qui comptaient parmi les plus utiles au bien publie, le marquis prit si bien leur défense que son collègue se rétracta 3.

1. A. N., O1! 510, 30 septembre 1753, dépêche ministérielle à Tourny.

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