IV. — L'expulsion de 1750 et les nouvelles exceptions
Les Dalpuget abusèrent sans doute de leur privilège, et leurs coreligionnaires crurent peut-être pouvoir en bénéficier, En tout cas, l’année 1750 vit le scandale de la vente en foire des habits confectionnés. Le tailleur du roi, Dubillon, flanqué de quelques marchands juifs?, séduisit le public par ses réclames : il avait des habits de toutes les modes; il reprenait à ses clients ce qui, après essai, ne leur convenait pas ; on pouvait lui écrire à Paris pour des commandes ; il se mettait à la portée de tous3. Les marchands bordelais, qui se trouvaient fort mal de cette nouvelle concurrence, rendirent les juifs responsables, si bien qu’une fois de plus, lintendant dut se retourner contre eux.
Par son ordonnance du 16 février 1750, il interdit à Jacob et à Emmanuel Dalpuget de vendre et débiter dans la ville de Bordeaux aucune marchandise de draperie, soierie et dorure en autre temps que celui des foires, et il profita de la même occasion pour expulser une fois de plus les juifs avignonais, tudesques, allemands, qui auraient dû être bien loin déjà depuis l'année 17344.
On dirait que les juifs avaient prévu ce nouveau coup, tant ils s'étaient organisés pour y parer. Au lieu d'intervenir euxmêmes, ils remirent aux plus puissants personnages le soin de défendre leur cause.
C’est d’abord l'intendant le Peletier de Beaupré qui recommande à son collègue de Bordeaux le sieur Astruc et sa famille; il lui
1. Leur requête est transmise à Tourny par une dépêche ministérielle et par une lettre du 1er août 1749, A. N., O! 508, et A. D., Gir., C 1092. Voir aussi G. Cirot, Les Juifs à Bordeaux, dans la Revue historique de Bordeaux, 1916, p. 34.
2. La requête de Dubillon et de ses associés est consignée dans le procès-verbal de la séance du Bureau du Commerce, en date du 10 septembre 1750.
3. Du tailleur Dublllon date peut-être l'avènement de la «réclame ». Un des prospectus imprimés de Dubillon est conservé dans la liasse C 1652 des Archives de la
Gironde.
4. À. D., Gir., C 1089 et C 3662, 16 février 1750, ordonnance de Tourny.
= Le =
annonce une autre lettre sur le même objet : c’est la sœur de Tourny en personne qui écrit au marquis pour Astruc1. D’autres grands noms ne craignent pas de se compromettre, en protégeant ouvertement les juifs. MM? de Couveillan se déclare en leur faveur, et encore la princesse de Rohan douairière, et encore de
La Bourdônnaye, et enfin l’archevêque de Bordeaux lui-même.
I écrit à Tourny : «J'avais eu l'honneur, Monsieur, de vous re-'
commander cet hiver le nommé Astruc.…. Je crois que ce Juif de plus ou de moins dans la ville n’y ferait pas un grand tort, ni un grand avantage, dès qu'il lui sera défendu de vendre au détail. Si son séjour à Bordeaux n’est pas préjudiciable au bien public, vous voudrez bien lui être favorable 2,»
Tourny est débordé, d'autant qu’il a encore reçu deux mémoires, l’un concernant Nathan Astruc et Lange Mossé, l’autre se rapportant au seul Nathan Astruc. Les Astruc et Mossé sollicitent la même faveur dont les Dalpuget bénéficient. L'intendant ne veut pas trouver d’inconvénient à ce que leur demande soit agréée. Il plaide pour eux, à son tour, tout en faisant prévoir au ministre les surprises que l'avenir réserve 3. « Au reste, Monsieur, lui écritl, je crois devoir vous prévenir que vous n'aurez pas plutôt accordé la permission en question auxdits Astruc et Lange, qu'il vous en sera demandé autant, suivant les apparences, pour les nommés David Petit, et Léon Petit frères, ainsi que pour le nommé Solon Dalpugel, cousin des Dalpuget. Du moins je le présume sur la lettre que je viens de recevoir de la princesse de Conti, qui me charge de lui mander si ce sont d'honnêtes gens pour lesquelles elle puisse s'intéresser 4. »
L'avenir ne devait pas réserver longtemps ses surprises. Le 12 juillet 1750, Astrue et Lange obtenaient leur brevet de permission. Pas plus tard que le 30 juillet, Saint-Florentin écrivait à Tourny au sujet de Solon Dalpuget, de Léon et de David Petit qui de-
1. Deux fois de suite, dans ses lettres des 9 et 15 avril 1750, Mne de Grancey parle à son frère en faveur de certains marchands juifs; A. P.,:Gte"de Grancey. La lettre de le Peletier de Beaupré est datée du 10 avril 1750, A.-D., Gir.; G-1092. .
R.-A. D, Gir., C 1092, 27 ‘juin 1750, lettre de l'archevêque à l’intendant de Burdeaux.
3. Voir, à ce sujet, QG. Cirot, Les Juifs à Bordeaux, dans la Revue hislorique de Bordeaux, 1916, p. 207.
LAND PAC IC 1092, 4 juillet 1750, lettre de Tourny à Saint-Florentin,
mandaient eux aussi un brevet 1, Le ministre ajoutait d’ailleurs que lintention du rot n’était point de rendre ces grâces fréquentes. À la suite de Saint-Florentin, la princesse de Conti et la princesse Louise Elisabeth de Bourbon intervenaient encore 2.
TFourny consulta les Jurats et les directeurs qui furent unanimes dans le refus 3. Ainsi appuyé, 1l eut à son tour le courage de dire non aux très hautes princesses : « Je dois dire à M. de Saint-Florentin ce qui est, écrivait-il à la princesse de Conti, après quoi, il est le maître 4.» Il exposa son avis au ministre dans le même sens, en faisant ressortir que les juifs avaient beaucoup d'enfants, qu’ils pouvaient devenir les maîtres du marché, que tout comme les Dalpuget, Astruc et Lange demanderaient sans cesse des faveurs nouvelles5. Par la même occasion, il reprenait tout l'historique de la question des juifs et il mettait Saint-Florentin en présence de l'alternative suivante : ou bien appliquer les règlements, ou bien les abandonner et les remplacer par d’autres. «Il est question de voir, conclut-il, si l arrêt du 21 janvier est une oi dont le Conseil veut soutenir ou abandonner l’exécution 5. »