I. — Une Oligarchie de. Commercants
La direction du commerce de Bordeaux se trouvait confiée à la Juridiction consulaire, au député du commerce à Paris, à la Chambre de commerce et au président né de cette Compagnie, qui n’était autre que l’intendant lui-même.
1. La question avait été abordée par M. J. A. Brutails, dans son /nitroduction à l’Inventaire sommaire des archives départementales de la Gironde. Archives civiles, série C t. 1. Nous y sommes revenus nous-même dans notre Histoire des rapports de la Chambre de commerce de Guïenne avec les Intendants, le Parlement et les Jurats, Chap. rx et Chap. 1v.
Un lien étroit rattachait la Chambre à la Juridiction ; les membres de la Chambre, ou, comme on les appelait expressément, les directeurs du commerce, étaient élus à peu près exclusivement parmi les anciens juges et consuls. En outre, les directeurs étaient liés aux consuls, aux juges, au député, aux jurats et quelquefois même ils étaient liés entre eux par des liens de bonne amitié ou par des liens de parenté. Ces relations particulières n’aboutis-
Saient pas toujours à une collaboration bien entendue; elles en-
gendraient aussi des coteries dangereuses par les brigues et par
les cabales où elles se complaisaient. Le prédécesseur de ‘Tourny avait eu à s’en plaindre. « Les brigues qui se font depuis quelques années parmi les marchands, disait-il, pour parvenir à la Jurade, au Consulat et à être nommés directeurs de la Chambre de commerce, en éloignent les bons sujets. Les jeunes négociants dépensent des sommes considérables ‘pour acheter les suffrages et détenir l'avantage sur leurs anciens. 5
I parlait ainsi avant 1740, avant le fameux complot de Jurade qui vicia, pour des années, non seulement les élections de jurade, mais encore les élections de député, les élections à la Juridiction consulaire et à la Chambre de commerce. Tantôt c'était le même parti qui triomphait partout à la fois, tantôt les succès étaient partagés. Au moment où Tourny arriva, la Jurade essayait de mettre la main sur la Chambre de commerce, qui n’en était que plus mal
composée, Le marquis avail raison de dire, en s'adressant aux
directeurs : « Quoique, Messieurs, le commerce de Bordeaux soit aussi considérable que celui d'aucune ville qu'il v ait en France, et qu'il se fasse par des négociants, parmi lesquels il y en a un grand nombre d’aussi distingués par leurs lumières et leur expé-
rience que par leur probité, je vois avec une vraie peine que la
Chambre de commerce de cette ville ne se sent point de leur répu- Lation, et passe pour une des moins fortes du royaume … D'où cela vient-il, Messieurs ? La raison n'est pas difficile à trouver; les brigues et les cabales y ont porté souvent des sujets auxquels on n'aurait point dû penser, et ceux qui étaient faits pour en
L A. D. Gir. C 1624, 21 mars 1732, lettre de l’intendant Boucher.
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LES AUTORITÉS DU COMMERCE ol
remplir les places en ont été par Ià écartés, ou ont cherché à les éviter ts
Ge sont les marchands du quartier de la Rousselle qui mènent le branle, et é’est Roche qui mène la Rousselle, Roche a beaucoup d'esprit, ou passe pour en avoir : « On n’en a pas bien apprécié l'espèce et tout ce qui y entre», au dire de l’intendant. A lentendre, Roche serait presque un aventurier, Il avait plus de trente ans quand il à passé de la profession d'avocat à celle de négociant. Ina jamais fait le commerce que très petitement, et sans succès; sa fortune est des plus minces, son crédit de négociant encore moindre, son esprit enfante plus de difficultés que d’expédients. Là où il est retoutable, c’est quand il se rend à une assemblée, entouré de ses seconds, de Pérès son beau-frère, de tous les marchands en boutiques, de Menoire qui est l’homme le plus entreprenant dès qu'il s’agit de parler comme chef, de Barbegutère, natif de Bazas, qui « prend ses arrangements pour s'assurer des nominations », et encore de quelques grands négociants, comme de Kater, et de tous ou presque tous les Dubergier qui sont jurats, juges, consuls, directeurs du commerce, qui ont des attaches dans tous les commerces, des intelligences dans tous les quartiers, qui disposent d’influences multiples, qui doivent quelquefois se disputer les places, parce qu’eux-mêmeés + mettent de encombrement, Clément Dubergier, Raymond son père, Antoine son cousin, Alexis le fils de Clément, et Pierre Dubergier, et un second Raymond et un troisième Raymond, fils d’Antoime ?.
On conçoit que la direction du commerce devient, dans ces conditions, une affaire de coterie, sinon une affaire de famille. Roche, déjà si fort à la Chambre, veut s’y fixer pour toujours comme secrétaire perpétuel, et il pousse Pérès, son beau-frère, à la place de jurat et à celle de député. Sous cette influence, la Chambre fait passer ses moindres intérêts devant l'intérêt général.
1. A. D., Gir., C 4314, 197 mai 1752, lettre de Tourny aux directeurs de la Chambre de commerce. L’intendant ne fait pas tort à la Chambre, comme M. Jullian semble avoir pu le croire, Histoire de Bordeaux, p. 525. L’intendant énonce des vérités. Voir, à ce sujet, notre étude sur la Chambre de commerce de Guienne, chap. 1v, p. 99.
2. C’est Tourny lui-même qui nous fournit tous ces précieux renseignements, dans ses lettres du 12 mai 1750, A. D., Gir., G 1611, et du 6 mai 1750, À D., Gir., G 1624. A propos des Dubergier, voir Labraque-Bordenave, Les Députés du Commerce p. 9.
Elle a des préoccupations Ro EHe songe essentiellement à se former un cérémonial, à grossir ses revenus, à développer ses prérogatives. Elle ouvre un grand débat à propos d’une simple querelle d’étiquette qui a éclaté à Amiens, entre un ancien consul et un procureur 1. Elle refuse d'admettre les naturalisés et les hommes nouveaux. Contre toute attente, elle s'oppose en 1720 à la suppression des douanes intérieures 2. Elle n’ose intervenir ni dans le commerce des grains, ni dans celui des vins, de peur de s’attirer l’antipathie du Parlement et de la Jurade, Elle se montre impitoyable pour les négociants ruinés, après avoir paru se vouer à leur défense 3. Par son exclusivisme féroce, elle étonne et alarme son député.
La Chambre de commerce, avec laquelle voisine la Juridiction consulaire, est à cet âge ingrat des institutions, où, après un premier développement, elles se replient sur elles-mêmes, où elles se reconstituent avec un esprit de corps particulier, avec une politique égoïste, avec un personnel d’oligarchie.
Il. — L'Intendant et l'Organisation des Pouvoirs.
En 1725, l’intendant avait fait modifier le mode d'élection du député du commerce, en laissant au gouvernement le soin de choisir entre trois candidats élus, alors qu'auparavant le député était désigné digectement par le choix des jurats, des juges et anciens juges, des consuls et anciens consuls et de quelques notables commerçants 4. Dans le même esprit, en 1732, l’intendant essaya de réorganiser la Chambre. Un arrêt daté du 24 août 1732 obligea les directeurs à élire chaque année deux négociants où marchands en gros, le troisième pouvant être marchand en gros, en détail ou naluralisé, et ce, quoiqu'ils n'aient été ni juges, ni consuls 5.
À la même date, le mode d'élection fut aussi rélormé à la Ju-
1. Toutes les pièces du procès se trouvent dans la liasse C 4295 des Gironde.
2. A. D., Gir., C:4259, 11 décembre 1720, délibération de la Chambre de commerce.
SRI ÉE ne du ? mars 1730 est instructive à cet égard, A. D,. Gir., C 4253. 4. À. D., Gir., C 1626, 18 janvier 1726.
5 AD; Gir.,.G 1624, 24 août 1732.
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ridiction consulaire, Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, Tourny continua l’œuvre de son prédécesseur. Il prépara un projet qui aboutit à la déclaration royale.du 7 avril 17541. La Juridiction consulaire fut composée dorénavant de 5 marchands, 1 juge et 4 consuls, 2 de plus que précédemment, de façon que l'exercice du juge fût d’une seule année et celui des consuls de deux, le renouvellement par élection portant chaque année sur le juge et sur 2? consuls.
Le marquis ne changea rien d’abord à la forme des rapports que son prédécesseur entretenait avec les autorités du commerce. Aux premières élections, la Chambre lui demanda, par politesse, de venir présider; il répondit qu'il ne jugeait pas à propos de s’y rendre, n’ayant pas trouvé dans les archives que «MM. ses prédécesseurs y eussent assisté ?. »
D'une façon générale, il apphiqua les dispositions de larrêt d'établissement du 26 mai 17053 qui déterminait, entre autres choses, les fonctions de Président de la Chambre. Il demanda à la Compagnie, et il obtint d’elle certains égards qu’elle ne rendait plus à ses prédécesseurs. En juin 1745, il se plaignit de ce que, dans une lettre, les directeurs du commerce ne l’eussent pas qualifié de Monseigneur, titre auquel il pensait avoir droit de par sa place et en sa qualité d’intendant. La Chambre s’excusa, épilogua, et finalement, « pour donner à M. de Tourny toute la satisfaction qu’il pouvait en attendre, » elle accepta de tenir compte, pour l'avenir, de son observation, en introduisant toutefois cette réserve que « lorsque MM. les Directeurs du Commerce le verraient en députation, ils ne l’appeleraient que Monsieur{. »
L'arrêt de 1705 ne stipulait pas qu’un extrait de délibérations de la Chambre dût être remis à l’intendant. Cependant Tourny se décida à le réclamer, à la suite d’une lettre de Trudaine qui tendait à ly rendre attentif.
1. A. D., Gir., C 1624, projet d’arrêt du 4 avril 1752 et déclaration du 10 juin 1754.
2. Ce propos de l’intendant est consigné dans le procès-verbal de délibération de la Chambre, en date du 30 avril 1744, A. D., Gir., GC 4254.
3. Le texte-de l'arrêt est transcrit en tête du premier registre de délibérations de la Chambre, A. D., Gir. GC 4251. . à
4. À. D., Gir., C 4254, K6 juin 1745, procès-verbal de dé'ibération.
5. A. D., Gir., C 1611, 22 mars 1750, lettre de Tourny à Trudaine.
À Ja suite de la même lettre, il prit la résolution de rendre sa présidence plus effective que les usages ne le comportaient, en venant prendre part à la diséussion des matières les plus importantes 1.
Il témoigna enfin d’une grande considération à l’égard des
autorités du commerce, en les installant solennellement, un peu ,
malgré elles, dans la nouvelle Bourse qui venait d’être achevée. La chronique rapporte qu'à cette occasion certains marchands se pérmirent d'observer à l’intendant que le local paraissait bien vaste pour le petit nombre des négociants de la ville. Tourny aurait répondu : « Pour moi, MM. je regrette que les bornes de l'emplacement sur lequel nous sommes m’aient forcé de faire votre hôtel si petit. Vous partagerez un jour mes regrets 2, »
En attendant que l'avenir donnât raison au marquis, la nouvelle Bourse servit à l’étalage des marchandises pour les foires. Les revenus qu'on en tira dotèrent la Chambre de commerce qui se plaignait, comme sous Boucher, de ne pas avoir les ressources dont disposaient les Chambres de certaines grandes villes,
TE L"Intervention de l’Intendant dans les Élections.
Dans le but de rélever le prestige de la Chambre, à ses yeux trop mal composée, Tourny ne crut pouvoir mieux faire que d'intervenir dans les élections, et il eut recours au même moyen, à l’occasion du choix des juges, des consuls, et même du député du Commerce.
Pendant la première moitié de son intendance, il ne songea pas à se mettre en garde contre les intrigues : « Il lui paraît, écrit-il le 15 juillet 1745 à l’occasion de l'élection des nouveaux directeurs, que le choix est à l'ordinaire tombé sur de fort bons sujets», etilne doute point «qu'ils ne répondent, par la façon dont ils s'acquitteront de leur fonction, à la bonne opinion qu’on en à conçue à la nomina-
1 A, D;,:Gir,C 1611, 22*mars 1750, lettre de Tourny.
2. Voir, à ce sujet, Bernadau, Spicilège, 7131, t. xxxvn, p. 157, dans le Viographe bordelais. Le propos, qui n’est peut-être pas très authentique, comme tant d’autres «mots historiques » de Bernadau, à été repris par O’Reilly, Histoire de Bordeaux,
1'e partie, L. rt, chap. VI, p. 288. Voir aussi L. de Lamothe, L’Ancienne Bourse, p. 324.
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LES AUTORITÉS DU COMMERCE 34 tion !. » En 1748, lintendant intervient seulement pour faire remplacer un directeur qui ne s’est rendu à aucune assemblée ?, En 1750 encore, 1l se déclare assez content de la composition de la Chambre. «La chambre actuellement est assez bien, écrit-il à Trudaine, quoique, Monsieur, je ne vous donne pas le plus grand nombre de ses membres pour fort habiles; il y a ici, en général, très peu de négociants qui le soient 3, »
Dans les années qui suivent, après la guerre et après la famine, l'opinion de Tourny se. modifie sensiblement, parce que, peut-être, il entre mieux dans le secrel des cabales, ou encore parce que loligarchie, moins timide, affirme ses prétentions.
À l’occasion des élections à la place de député du Commerce, l’intendant ne peut admettre l'injustice faite à Beaujon, dont la candidature n’a pas eu de suite. I l'avait mis sur les rangs, d'office, en ajoutant aux trois élus, Roche, Brunaud et Castaing 1, Le Pouvoir central respectant mieux les résultats du scrulin, viciés où non, désigne Castaing comme député.
Tourny se retourne alors vers la Chambre de commerce où la même cabale va triompher. Il fait entendre aux électeurs de 1752 que la Chambre a besoin de bonnes élections pour relever sa réputation trop compromise : « Agissez, je vous prie, leur dit-il, dans l'assemblée qui va se faire, de façon à mettre les choses aussi près du meilleur état qu’il sera possible. Je suis informé que si des démarches qui se font dans le même goût réussissaient, il arriverait que parmi les 6 directeurs, il y aurait 2 beaux-frères. Je ne sais pas si l’on à des exemples de pareille chose, mais en eût-on, je ne la trouverai pas moins irrégulière, et vous en prévenant, vous ne devez pas vous y porter, non plus que ceux qui seront appelés à Pélection auxquels je vous prie de faire part de cette lettre.5 »
1. Compte rendu de la lettre adressée par Tourny à la Chambre, consigné dans le registre des délibérations, à la date du 15 juillet 1745, A. D., Gir., C 4254.
2. À propos du directeur remercié, on lit dans le procès-verbal de délibération : - « ILa été délibéré, de l’avis de M. de Tourny, président de la Chambre, qu’il serait remplacé par un ancien directeur qui voudrait accepter sa place, pendant l’espace d’une année seulement ». A. D., Gir., C 4255, 1er mai 1748.
3. A. D., Gir., C 1611, 22 mars 1750, lettre de Tourny à Trudaine citée par M. Camille Jullian, Histoire de Bordeaux, p. 525.
4. Voir, à ce sujet, la lettre que Tourny adresse, le 12 mai 1750, à Trudaine, A. Dr Gi CGR E611 k
9. À D., Gir., CG 4314, 1e mai 1752, lettre de Tourny aux directeurs du Commerce.
L’intendant réitère ses observations d'année en année, toujours avec le même souci de relever la réputation de la Chambre. Il écrit encore aux nouveaux directeurs de 1753, un peu comme un maître à des disciples qui manqueraiént de docilité : « Je souhaite que tous ensemble vous vous appliquiez assez à travailler les matières qui se présentent devant vous, pour relever auprès du Conseil l'opinion de votre Chambre, qui n’est pas dans un degré d’estime aussi grand que vous le devez désirer, et auquel je vous invite de vous efforcer d’atteindre, tant pour votre propre intérêt que pour celui du public. » Et, avant de terminer, il ne peut s'empêcher d’ajouter qu'un des élus ne lui paraîtrait pas des plus qualifiés pour être directeur du commerce, s’il ne se mettait de nouveau au fait du négoce, dont il ne se mêle plus depuis longtemps 1. ; |
En ce qui concerne la Juridiction consulaire, l'intendant a lieu d’être plus satisfait. Ce sont assez souvent ses candidats qui deviennent consuls et juges; et parfois aussi, soit aux élections de jurade, soit à celles de la Chambre, les juges et les consuls font campagne pour les protégés de Tourny ?.