‹ TournyChapitre 247 sur 494 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

° Les Grands Trav aux.

[ Trudaine et Tourny. — [[. Le Rôle de l'Intendant. — [Il Le Service des Ponts et Chaussées. — IV. La Main-d'Œuvre. — V. Dépenses et Crédits.

1 — Trudaine et Tourny.

Au nom du commerce qui réclamait toujours plus de commodités, et poussé aussi par son goût personnel pour les rivières bien aménagées, pour les chemins bien alignés, pour les villes bien construites, pour l’ordre mis en toutes choses, dans le monde extérieur comme dans l'administration, Tourny, à peine arrivé en Guienne, entreprit de très grands travaux

« Chacun crie et attend de moi beaucoup de changement », écrit-il à Trudaine!. Et Trudaine de lui répondre, pour lui enlever toute pensée d’orgueil : « J'entends dire trop souvent que vous n'avez fait que tracer les chemins de Limousin..., je suis trop intéressé à votre gloire, comme votre ami, pour ne vous pas rendre Lous ces discours; je sais qu'il faut en mettre une partie sur le compte de l'envie, mais je désire que vous forciez Fenvie même à se aire, et j'espère que vous le ferez ?, »

Comme ils avaient travaillé ensemble au réveil économique, nous allons retrouver ces deux grands administrateurs, Tourny et Tru- . daine, associés l’un à l’autre pour l’œuvre des travaux publics.

Ils s’entendaient- parfaitement sur Flimportance des voies de communication et sur Ja nécessité de les aménager, en vue d’une exploitation plus intense. Pas plus l’un que l’autre, ils ne craignaient de leur sacrifier trop de terrams. Le reproche qu'on adressait à Trudaine « d’avoir fait ces routes trop spacienses, d’avoir pris sur l’agriculture des terres précieuses, » fut plus d’une fois adressé à Tourny.

Les deux amis s'accordaient encore sur la question des moyens à employer. La corvée, notamment, leur paraissait un mal indispensable, auquel on ne pouvait que remédier par certains adoucissements. CITY à longtemps, disait Trudaine, et Tourny le pensait aussi, que je suis persuadé qu'il n y a point de moyen plus sûr que de mettre à la Lâche, non seulement les paroisses, mais chaque corvéable.., à quoi 1l-faut ajouter des récompenses en diminution d'imposition, qui passent en non-valeur sur la Capitation, en faveur de ceux qui ont bien travaillé 4, »

Sur la question des expropriations, Tourny aurait été moins prudent que Trudaine. Comme il avait plus de flamme, il ne regardait que le but, et ne pensait pas avoir à S'embarrasser des moyens. Pour l’intendant de Bordeaux, le bien publie l’emportant sur tout, on pouvait lui sacrifier, sans crainte, les intérêts des particuliers aveuglés par leur égoïsme La forme importait peu. Pour Trudaine, la forme importait davantage, et sur cette question des

1, A, D, Gir,, G 1842, 29 août 1743, lettre de Tourny à Trudaine. eA. Dir GTS CLIS47, 53 août 1744, lettre de Trudaine:à Tourny. 3. Moufle d’Angerville, La vie privée de Louis XV, t. 1, p: 283. 4, A, D., Gir., 23 octobre 1744, lettre de Trudaine à Touran.

méthodes à suivre, des formalités à remplir, des règlements à observer, lés deux amis manquèrent se brouiller. Pour le marquis, l’esprit dispensait de la lettre, les bonnes intentions valaient toutes les garanties. Trudaine était plus formaliste, ce qui ne veut pas dire qu'il n’eût pas quelquefois raison.

H demande à Tourny, par exemple, d'établir ses plans sur un modèle déterminé!, de consulter les gens de l'art? de fournir des dossiers complets de pièces justificatives, d'adopter certaines règles de comptabilité 4. Le marquis veut bien écouter les conseils qui lui sont donnés par Trudaine. «Je compte, lui dit-il docilement, que désormais plus expérimenté, en même temps que mieux conduit par vos lumières, je parviendrai à porter dans cette généralité les choses au point du modèle 5, » Il le dit, mais il a une telle confiance en lui-même, qu’il se met à discuter aussitôt les instructions données et qu’il raisonne, sinon qu'il agit, avec une parfaite indépendance. Il répond aux observations de Trudaine : « En vérité, il est désagréable à quelqu'un qui se donne autant de peine que moi pour opérer le plus de bien possible, d’avoir encore celle de rendre compte de pareils détails $. » Ou encore : «J'ai, M., beaucoup de respect pour vos décisions, je m'y rends quant à l'exécution, mais permettez-moi de vous dire que je ne puis être convaincu... » Ou enfin : «Je n’adopte, Monsieur, encore que par soumission et non par persuasion, que quand un pont est adjugé etc 7...»

Ces révoltes intérieures, mal dissimulées par la courtoisie du propos, ont le don de laisser Trudaine parfaitement calme. Il se tient à ses dires, Lout en répétant au marauis qu’il a en lui pleine confiances, et Tourny cesse d’insister

1. Voir les lettres de Trudaine à Tourny, datées du 29 août 1744 et du 4 novembre 1747, A. D, Gir., C 1847.

2. A. D., Gir., C 1847, 23 octobre 1744, lettre de Trudaine à Tourny.

3. A. D., Gir., C 1854, 13 mai 1747, lettre de Trudaine à Tourny.

4. Tourny y fait allusion dans la lettre qu’il adresse à Trudaine, le 3 juin 1747, AMD Gir.;-C: 1854.

5. A. D., Gir., C 1847, 22 septembre 1744, lettre de Tourny à Trudaine.

6. A. D., Gir.. G 1854, 28 mars 1747, lettre de Tourny à Trudaine.

7. A. D., Gir., G 1854, 3 juin 1747, lettre de Tourny à Trudaine,

LS Trudaine Lémoigne notamment à Tourny cette confiance dans sa lettre du 13 mai 1747, sans d’ailleurs lui faire la moindre concession pour les modifications que lui demande l’intendant de Bordeaux. A. D., Gir., C 1854.

Il. — Le Rôle de l’Intendant.

La part que Tourny prend à la conduite des grands travaux explique en partie son attitude dans ses rapports avec Trudaine.

Trudaine, qui représente le Pouvoir central, dirige de haut et pour toute la France l’œuvre d’aménagement. Il donne le mot d’ordre en disant : «C’est un travail que j'ai extrêmement à cœur 1. » Avec cela il se contente de contrôler, sur pièces, le travail fait, et d'accorder les crédits jugés indispensables. Son rôle, au demeurant, n'a rien de comparable à celui des intendants de généralités.

De ces derniers, tout dépend, non seulement l’exécution qu'ils dirigent, mais encore l'établissement des projets que Trudaine en général ne discute pas. Les ingénieurs en réfèrent au commissaire départi et l’autorisation du Pouvoir central n’est pas demandée pour telle ou telle entreprise. Ce ne sont pas même les bureaux de l’intendance qui centralisent cette administration. L'intendant tout seul en est l’âme?.

Quand Tourny arrive en Guienne, il commence par demander un relèvement des crédits afférents aux travaux publics: Trudaine lui répond sans ambages : « Si vous n’avez pas de projets préparés, il n’y à pas lieu de compter sur l'augmentation que vous demandez 3» Le marquis répond à son tour, sept jours plus tard, qu’il aura pour 100000 livres de projets prêts pour fin janvier{. A partir de cette date, Trudaine reçoit régulièrement les plans de Tourny. Il les voudrait mieux établis et mieux dessinés, afin de pouvoir « les mettre en livres?. » Tourny a beau jeu de répondre que « pour faire de semblables plans, il faut que les chemins soient faits... avec les alignements qui donnent aux routes de la grâce et sur le terrain et sur le papier 6, »

Cette dernière phrase est assez significative pour nous faire

1. A, D., Gir., GC 1847, 31 mars 1744, lettre de Trudaine à Tourny.

2. Le rôle exercé par l’intendant en matière de travaux publics a été nettement |

défini par M. Viollet dans son dernier livre, Le Roï et ses Minisires, p. 485. 3.-A, D., Gir., GC 1842, 14 décembre 1743, lettre de Trudaine à Tourny. 4. A. D., Gir., G 1842, 21 décembre 1743, lettre de Tourny à Trudaine. 5. A. D., Gir., C 1847, 29 août 1744, lettre de Trudaine à Tourny. \ 6. À. D., Gir., C 1847, 22 septembre 1744, lettre de Tourny à Trudaine,

entendre combien l’intendant sait comprendre et sait aimer son œuvre. À une époque où l’on regarde à peine la nature, et où lon entend moins encore la géographie, Tourny estime que les routes peuvent avoir de la grâce, et que la même impression agréable peut se dégager du plan qui les reproduit. Il se révèle ainsi à nous comme un artiste et comme un géographe.

On ne peut pas douter qu'il n’ait un certain sens de la Lopographie. Sans qu’il éprouve le besoin de composer un traité de géographie, comme Turgot, il sait accommoder les éléments du relief et 1l note très Justement le rôle géographique des rivières, des routes et des villes.

Comme artiste, 1l sait humaniserles paysages, mettre en harmonie leurs éléments, en régularisant le sillon des rivières, en ayant Pair

d’effiler l’écheveau des routes et de broder des villes sur ce vaste canevas.

Il sait encore être ingénieur, étant donné qu'il aborde sans crainte la technique des chaussées et des ponts. L'on dirait qu'il doit

- manier la règle et l’équerre, à voir comme 1l discute chaque point de détail avec les ingénieurs !. |

Sans avoir peur de trop se dépenser, il suit de près l'exécution. Après avoir apprécié le travail de ses ingénieurs, et celui de ses artistes, il passe à celui de ses piqueurs, de ses corvéables, de ses maçons, de ses manœuvres; il se préoccupe aussi d'alimenter ses chantiers de matériaux de choix ?.

Enfin, il prend à tâche de faire collaborer les villes à son œuvre. Il les amène à vouloir ce qu’il veut pour elles, en fait d’aménage-

ments. Il les persuade de s’imposer pour sereconstruire, d'admettre

chez elles les ingénieurs du roi, de perdre leurs vieux remparts, symbole de leur indépendance, de s’ouvrir aux routes et aux rivières, au commerce et à la vie.

1. Ainsi pour un pont. À. D., Gir., G 1856, 11 avril 1749, lettre de Tourny à Trudaine. : a

2 Voir, à ce sujet, les lettres que Tourny adresse à Trudaine, le 4 juillet 1747, A. D., Gir., C 1854, et le 4 octobre 1751, A. D., Gir., C 1857.

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