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III. — Les Voies fluviales

Pour la navigation fluviale, Tourny se mit à l'œuvre dès son arrivée, en 1743. Il y appliqua d’abord la même méthode et y fit servir les mêmes moyens auxquels ses prédécesseurs avaient eu recours. IT y ajouta son impulsion, mais les moyens, comme In méthode employée, étaient notoirement insuffisants.

Le service pouvait à peine se soutenir avec le peu de fonds affectés aux rivières, et avec le petit nombre de préposés. Vimar, ingénieur chargé de. l’inspection des cours d’eau, en même temps que des ponts et chaussées, avait sous ses ordres un syndic général de la navigation, et pour chaque rivière un syndie avec quelques patrons. Ces derniers recevaient commission de Tourny dans la forme suivante : «Le bien public demandant qu’à l'exemple de ce qu'ont toujours pratiqué nos prédécesseurs, intendants de Guienne, d’après les ordres qu’ils en auraient reçus du Conseil, nous donnions nos soins à la facilité et sûreté de la navigation sur les rivières de notre département, nous avons commis pour patron de la rivière de Dordogne le sieur Martin Durive l'aîné, maitre de bateau de Bergerac, auquel nous enjoignons de veiller à ce qu'il ne se passe rien ni dans la dite rivière, ni sur les bords, qui puisse nuire ni incommoder la navigation, sans nous en donner avis, ainsi qu'aux syndic et inspecteur de la dite navigation; donnons pouvoir et autorité audit Durive de signifier nos ordonnances concernant la dite-navigation à ceux qu'elles concerneront, sans rien prétendre pour les dites significations à la charge toutefois par le dit Durive de prêter préalablement serment par devant nous de bien et dûment s'acquitter de ladite commission, jouira ledit Durive de l’exemption de tutelle, curatelle et autres charges publiques dont jouissent les autres officiers de la navigation. Faite à Bordeaux, ce vingt-six janvier mil sept cent quarantesix. Signé : Aubert de Tourny. Contresigné : Martin Durive?. »

1. Voir un article de M. O. Granat, L’'Amélioration des voies navigables, dans la Revue de l’Agenais, t. xxvint, p. 25- Actuellement, cette question est encore à l'étude. Voir un article de Longemer, intitulé L'autre querre. Dotons le Sud-Ouest des mouens de transporis nécessaires, dans la France de Bordeaux et du Sud-Ouest, 24 août 1917.

2 A. D., Gir., G 267 et C 1942, 26 janvier 1746, ordonnance de Tourny.

Le sieur Vimar, inspecteur, était perpétuellement en tournée sur les rivières, comme sur les routes; il voyait les unes et les autres au cours de la même inspection. Avait-il seulement le temps de naviguer sur les cours d’eau ? Son procès-verbal pour la visite du Lot en 1752 est daté du 6 octobre; pour la Garonne, il l’est du 11. En 1753, le premier est du 15 août, le second du 21 1, Était-ce assez de six jours pour indiquer tous les défauts du cours de la Garonne et indiquer les remèdes à apporter ? Quoi qu'il en soit, au cours de ces visites très rapides, l’inspecteur notait avec une minutie qui étonne, non seulement tous les obstacles à la navigation, mais encore toutes les-défectuosités qu’il avait pu remarquer dans es divers ouvrages, chemins de halage, écluses ou ponts.

Laà-dessus, et pour y pourvoir, l’intendant prenait quantité d'ordonnances, pour la réparation d’écluses, pour la construction de ponts, pour l’arrachement des jettins ou des arbres les plus gênants que l'inspecteur avait fait marquer à coups de marteau, et encore pour l'extraction de rochers, d’atterrissements, pour l'élargissement d’un chemin de halage, pour la remise en place de quelques moulins déplacés abusivement ?. Le 12 Jjuillet-1746, par une de ses ordonnances, Tourny défendit à certains propriétaires riverains d'empêcher les bateliers de se servir de bœufs pour tirer leurs bateaux®. Il prescrivit une autre fois le curement et le nettoiement de tout un cours d’eau f.

En plus de ces mesures prises en exécution des observations de Vimar, l’intendant intervient à propos d’autres questions, d’une façon plus personnelle. Un propriétaire riverain sollicite le don d’une île ou même d’un simple atterrissement en train de se former au bord de la rivière 5 : le ministre consulte Tourny, et l'avis for- -mulé par le marquis est très rarement favorable, car, même « si

1. Les procès-verbaux de Vimar sont conservés aux Archives départementales du Lot-et-Garonne, liasse CG 10.

‘2. Ainsi pour la Baïse, A. D., Lot-et-Garonne, C 6, 6 septembre 1744, ordonnance de Tourny; pour la Dordogne, A. D:, Gir., G 1942, 10 septembre 1744, autre ordonnance de Tourny.

3. À. D., Gir., G 4 et C 1943, 12 juillet 1746, ordonnance de Tourny.

4. À. D., Gir., C 1359, ordonnance de Tourny, en date du 21 janvier 1748. Il s’ensuivit des difficultés sans nombre entre les propriétaires riverains.

5. Le ministre fui transmet une de ces demandes par une ue du 24 septembre 1748, À, N., O! 508, :

la concession n’a rien qui puisse intéresser la navigation, il v a à craindre la perte des possessions qui bordent la rivière! » Les eaux -détournées d’une rive feront sentir leur érosion à la rive opposée. Une autre fois, la question se pose du maintien ou de la suppression d’un bac ou d’un péage. L’intendant se prononce pour les bacs quand le tarif n’y est pas arbitraire ?; il se montre, au contraire,, plutôt l'ennemi des péages qui entravent la liberté des communications. (Il proposa, écrit Marie de Saint-Georges, à propos de Tourny et des péages, un plan de suppression qui n’emportait aucune dépense, et dont les propriétaires ne pouvaient pas se plaindre. » Le marquis aurait pensé, toujours d'après son biographe, que les droits des propriétaires, exercés de longue date, pouvaient être frappés d'amortissement. En fait, quelques seigneurs seulement furent privés de leurs péages{. Beaucoup d’autres se les firent maintenir, comme l'archevêque de Bordeaux, le duc de Bouillon, le duc de la Force, le duc d’Antin ou le duc d’Aiguillon ÿ.

Malgré tous les obstacles qu’il rencontra pour agir, l’intendant s’efforça de donner au service une organisation et une activité plus en rapport avec les résultats à atteindre. Il mit en adjudication les entreprises de travaux. Après Bertrand Amigues et Pierre Chaigneaux, qui ne tinrent pas leurs engagements, Michel Marsaudon se chargea de l'aménagement de la Baïse, pour 6 ans, à raison de 1385 1. par an; il obtint aussi l’entreprise des travaux

1. A. D., Gir., GC 2352, 8 mai 1745, lettre de Tourny à Trudaine. Voir une autre lettre de Tony à Trudaine, Hauts la même fin de non-recevoir. A. D., Gir., C 2353, 28 juin 1748.

2. Voir lettre de Tourny du 6 août 1756 à la Jurade de Libourne, A. C., Libourne, B B 28. À

3. Marie de Saint-Georges, op. cit. p. 34. Dans son Eloge de Tourny, p. 72, Jouannet a reproduit, sans autres preuves, l'indication donnée par Marie de Saint-Georges.

4. Par exemple, l'évêque de Bazas, en exécution de l'arrêt du 9 août 1746, rendu sur avis de Tourny, A. N., E 2256, et le duc d’Aiguillon, en exécution de l'arrêt du 11 janvier 1756, concernant un droit de péage au Puch de Gontaut, A. N., E 2357.

5. Pour l'archevêque de Bordeaux, voir Guignard, Histoire de Castillon, p. 212; pour le duc de Bouillon, voir lettre de Tourny à Orry du 7 septembre 1744, A. D., Gir., CG 2586; pour le due de la Force, voir G. Charrier, Les Jurades de la ville de Bergerac,.t. x11, p. 55 sqq; pour le duc d’Antin, voir l'arrêt du 10 février 1754, A. N., E 2337: et pour le duc d’Aiguillon, voir l'arrêt du 21 mai 1754, concernant le péage de Marmande, A. N., E 2337.

6, A, D., Gir, G 4, 15 mars 1747, afliche d’adjudication,

112 LA DÉCORATION DE LA PROVINCE du Lot, pour 5 ans, à raison de 2475 1. par an. Le sous-inspecteur Santin reçut commission pour contrôler l'exécution ?.

A la date de janvier 1753, les adjudications sont renouvelées ?. À peu près à la même époque, l’œuvre se développe rapidement. L'intendant semble plus hardi dans ses projets. Eut-il, comme on l’a dit, l’idée de joindre par des canaux l’Adour et la Garonne = ebencore la Garonne et la Dordogne, entre Gironde et Sainte-Foy * ? Concut-il, avant Dupré de Saint-Maur, comme on Île prétendit plus Lard, le projet d'entourer Bordeaux d’un canal circulaire ? Ce sont là des suppositions sans preuves. On sait seulement que des particuliers, encouragés peut-être par l'exemple de lintendant, se firent gloire de lui soumettre leurs projets, ainsi le duc de Biron qui pensait à rendre le Drot navigable, le sieur Artus, de la Rochelle, qui parlait d’un canal destiné à unir la Garonne et la Seudre. et le sieur Lafon qui préconisait l'aménagement de la Vance de Casteljaloux. Tourny recula devant ces propositions. Il répondit à Artus qu’il ne voyait guère « d'espérance de pouvoir amener nos négociants à donner dans le projet du canal », et il écrivait à Lafon que son entreprise était assez irréalisable : «Il faudrait, pour la faire, qu’il se présentât un particulier, ou plutôt une compagnie, qui s’en chargeât, au moyen de droits qu’elle demanderait être établis en sa faveur et que le roi voudrait bien lui accorder 5. » Du moins, l’intendant prit-il quelques mesures intéressantes, en essayant de rendre la Vézère à la navigation, en com-

1. À. D., Gir., G 1937, 11 août 1747, commission délivrée par Tourny à Santin, comme sous-inspecteur des ouvrages adjugés au sieur Marsaudon, sur la rivière du Lot à Saint-Vic et aux Garrigues.

2. A. D., Gir., C 1846. 29 janvier 1753, avis de Tourny relatif aux adjudications.

3. On lit, à ce sujet, dans de Vivens, op. cit, t. 111, p. 40 : « On m'a dit que M. de Tourny le père en avait eu un plan tout dressé, où l’on ne faisait pas monter la dépense à plus de 500.000 I. et que ce plan devait être à l’intendance ». Nous n'avons pas retrouvé le plan en question. ©

4. Bernadau, Œuvres héréditaires, 7131, L. xx1v, p. 324, Bulletin polymathique du Muséum, 1808.

5. Pour le Drot navigable, voir la leltre du duc de Biron à Tourny du 10 septembre 1754, À. D., Gir., C 1937; pour le canal de la Garonne à la Seudre, voir les lettres adressées à Pintendant par M. de Artus au cours des années 1749 et 1750, et la réponse de Tourny, datée du 6 mars 1750, A. D., Gir., C 1951; pour l'aménagement de la Vance, voir la lettre adressée par le sieur Lafon, le 28 mai 1752, et sur cette lettre, la minute autographe de Tourny, datée du 31 mai 1752, A. D., Gir., C 1358.

6. A: N., E 2320, 6 août 1752, minute d'arrêt, et À. N., E 2337, 7 mai 1754; arrêt d'imposition pour les travaux de la Vézère.

L'OEUVRE DES RIVIÈRES 413 mettant, sur la demande des gens de Mézin, un expert géographe, pour vérifier si la Gélise, affluent de Ia Baïse, pouvait être rendue navigable !, et surtout en demandant et obtenant, pour l'œuvre des rivières, une large augmentation de crédits 2, C'était le vrai moyen de rendre possible l'exécution des travaux que lPintendant projetait en plein accord avec Trudaine #.

On peut se faire une idée des résultats acquis du temps de Tourny en se reportant au rapport que son successeur faisait, parvenir au ministre, le 17 août 17594.

Trop souvent les ordonnances du marquis restèrent lettre morte. Trop souvent les travaux furent mal exécutés 5. Cependant, à s’en tenir à l’ensemble, on ne saurait nier que la navigation fut rendue plus facile, et que le trafic des marchandises, sinon le transport des voyageurs, devint plus considérable, au moins sur les principales voies fluviales de la généralité.

De son embouchure à Agen et au-delà, l’artère centrale de la Garonne est largement utilisée. Le Verdon compte déjà parmi les ports de l'estuaire « dans lesquels les barques se mettent à l'abri du mauvais temps et chargent le sel et les autres denrées et marchandises du pays.» Les chenaux ou canaux de By, de Goubé, de Saint-Vivien, de Neyran jouent à peu près le même rôle. Le ruisseau de Mayre est au moment d’être canalisé; les paroisses des environs se sont « syndiquées » pour subvenir aux frais de l’entreprise. Les paroisses de Ludon, Macau, Issan, Margaux, Soussans, Lamarque, Cussac, Saint-Julien, Pauillac et Saint-Estèphe ont « des ports assez commodes que les habitants entretiennent. » Un certain nombre de peyrats, appartenant aux propriétaires riverains, sont établis entre Lormont et Parempuyre. Le port de Blaye est très fréquenté; on travaille « à prolonger sa rampe. »

1. A. D., Gir., C 1941, 18 mai 1753, ordonnance de Tourny, donnant commission au Sieur Villemenot, géographe.

2. Voir le projet d’arrêt envoyé par Tourny au Conseil, le 28 mai 1756, AD; Gir., G 3718. Au lieu de 500 1. par an, le marquis en demande 10.000.

3. La lettre de Trudaine à Tourny, du 9 mai 1756, A. D., Gir., GC 3718, fait allusion à certains travaux qui ne nous sont pas connus autrement. Aux Archives nationales, nous n’avons trouvé aucun dossier qui S'y rapportât.

4. A. D., Gir., C 3718, 17 août 1759, rapport détaillé adressé par l’intendant de Bor-

deaux au contrôleur général.

5. O. Granat, L'amélioration des voies navigables en Agenais au xvrrre siècle, &. XXVIH,

Le port de Lormont a une petite jetée, de même que celui de Claveau et de Ville Garonne. Une autre jetée va servir à l’aménagement du port de la Bastide. Un atterrissement a été établi tout récemment sur la rive opposée, du côté de Bordeaux. En amont de ce grand centre, « jusqu’à l’extrémité de la généralité, il n’y a ni ville, ni bourg qui n’ait son port auquel les paroisses des environs font voiturer leurs marchandises et leurs denrées. » Tourny fit travailler à Agen, à Nérac, au Mas d’Agenais, à Gironde, pour écarter tous les obstacles de la navigation, à Coutures pour parer aux débordements de la Garonne, à Barsac pour la forma- Lion d’un nouveau port}.

L'aménagement de la Dordogne présente de plus grandes difficultés, « à cause de la quantité de pêcheries qui en remplissent le cours. » Tourny essaya en vain par son ordonnance du 10 septembre 1744 d’en débarrasser le fleuve?. Il s’eflorça d'améliorer les ports de Bergerac et de Libourne et de mettre d'accord la Jurade libournaise et le duc de Richelieu au sujet du bac dont ce dernier prétendait conserver le privilège. En même temps que la Dordogne, ses affluents eurent part aux améliorations. Tourny s’intéressa à la Vézère qui comptait les ports de Limeuil, du Bugue, d’Ayzies, du Moustier et de Saint-Léon*. Quant à l'Isle, elle était. navigable sur 3 lieues, de son embouchure à Coutras. |

Des travaux importants furent entrepris pour le Lot, qui commença d’être rendu à la navigation. On procéda à la réparation des écluses, dont certaines avaient été abandonnées depuis vingtdeux ans ainsi qu'à l'établissement de digues, par exemple à Aiguillon et à Saint Vic5. Les propriétaires riverains, comme

1. Pour les travaux à Agen, à Nérac et au Mas d'Agenais, voir À. D., Lot-et-Garonne, C 7, 9 juillet 1748, ordonnance de Tourny; pour Gironde, voir l'ordonnance prise par Tourny contre le sieur Serisier, aubergiste du Bourg, A. N., dépôt des manuscrits, nouvelles acquisitions, fonds français, n° 31, pièce 166, 19 janvier 1749; pour Coutures, voir la lettre de Tourny au sieur Fourcade, premier consul de la commune, A. D., Gir., G 951, 28 septembre 1750; pour Barsae, voir l'ordonnance prise par Tourny le 9:septembre 1752, A.-D., Gir., C 1858.

2. A. D., Gir., G 1942, 10 septembre 1744, ordonnance de Tourny.

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