V. — Bordeaux-Paris
De Bordeaux à Paris, comme de Bordeaux en Espagne, la route était double, et chacune des deux voies avait à jouer un rôle différent : l’une, dite route des charrois, passait par Blaye et se dirigeait vers Jonzac et Saintes; l’autre, dite route des Postes, se séparait de la première à Saint-André-de-Cubzac, et filait ensuite au nord-est vers Barbezieux et Angoulême ?,
Toutes deux avaient besoin de réparations que le passage des princesses rendit tout à fait urgentes. Le tronçon qui leur était commun, de Bordeaux à Saint-André, était sans doute le moins en élat. Le marquis y fit travailler presque constamment durant son intendance. Le relief accidenté de l'Entre-deux-Mers rendait l’entreprise assez malaisée. Pour éviter le passage de la rivière de Bacalan à Lormont, traversée rapide, mais par-
l. A: D., Gir., G 1847, 25 novembre 1743, adjudication à Michel Voisin.
2. A. D., Gir., C 1849, 24 février 1747, avis de Tourny, imprimé, pour le renouvellement de baux d'entretien de routes, ;
3. La route des charrois était la plus ancienne: elle datait des Romains. La route des Postes venait d'être aménagée à nouveau par Tourny qui Pavait fait passer par Angoulême,
fois difficile, lintendant se proposa de faire déboucher, par une voie de raccord, la route de Paris à la Bastide dans le faubourg qui fait face à Bordeaux!. Le travail était en train vers 17472. Deux ans plus tard, on trouve Vimar occupé à aligner la route de la Bastide au Carbon-Blanc, tandis que Giraud s'emploie à en lever le plan. Le 8 juin 1750, adjudication est donnée à Michel Voisin pour la construction de ponts à établir sur le même troncon de routeÿ., L'’éxécution est rendue assez lente par Je manque de matériaux. Il s’agit de paver 200 Loises de chaussée, et «la pierre est loin, écrit, Tourny en 1751; on ne peut dans une année aussi fâcheuse commander les bestiaux des paroisses voisines. » L’intendant demande de pouvoir faire extraire des pierres du «Bois du Roi, dit du Cypressat », qui est attenant à la route. Les bureaux répondent négativement en alléguant l’ordonnance du mois d'août 1669 sur la conservation des bois et forêts. Tourny insiste, en disant que sa demande s’appuie sur des précédents, que la carrière du Bois du Roi a été autrefois exploitée, qu'il s’agit seulement « de la débarrasser des broussailles qui lencombrent. » Après deux mois de démarches, :1l obtint enfin gain de cause, le 10 décembre 1751 4.
Avant que fût achevé le tronçon commun de Bordeaux à Saint- André-de-Cubzac, l'attention de lintendant s'était portée sur le tronçon Saint-André-Blave, seconde amorce à la route de charrois. On v travaille dès 17445, à la suite d’une adjudication qui monte à 38000 1.5 À ce moment, 200 voitures s’y trouvent occupées au transport du sable, du gravier et de la pierre. L’intendant vient sur les lieux; il constate que tous les fossés « sont
1. Bernadau, Spicilège, 7132, &. x£vinr, p. 233. On lit que la Bastide, faubourg de Bordeaux, s’accrut, «lorsque le célèbre Tourny fit ouvrir un nouveau chemin au Cypressat, pour conduire, avec plus de sûreté, le courrier de Paris, qui passait alors la rivière de Lormont à Bacalan. »
. 2, Certains documents de la liasse C 1849, aux Archives de la Gironde, en fournissent la preuve.
3. A. D., Gir., C 3713, 8 juin 1750, adjudication à Michel Voisin.
4. Voir la correspondance échangée entre Tourny, Trudaine et M. de Baudry, A. D., Gir., C 1857, octobre à décembre 1751.
45, Libournais avaient demandé à être déchargés de Péntoepeiee du chemin de Saint-Pardou à Blaye. Tourny donne l’ordre de reprendre les travaux, le lundi 20 avril 1744. A. C, Libourne, B B 23, 17 avril 1744, lettre de Dumas, subdélégué, transmettant les instructions de l’intendant.
6, A. D,, Gir., C 1847, 18 mai 1744, adjudication.
faits et bien faits », sauf aux endroits marécageux, pour l’aménagement desquels il faudra attendre la sécheresse. Le Moron doit être franchi par un pont d’une seule arche qui a une ouverture de 36 pieds; sa construction est adjugée à Michel Voisin pour 8780 1.2. En vue de favoriser l’entreprise, Tourny prend coup sur coup deux ordonnances, l’une du ?8 juin 1744, pour prescrire le déblaiement, le creusement et l’élargissement du lit
du ruisseau dont les eaux débordent#, la seconde, du 1% juil-
s let suivant, pour contraindre les paroisses du Bourgès et du Cubzaguais à voiturer la pierre nécessaire à la construction du pont. La réfection du chemin était assez avancée au moment du passage de la dauphine. En 1750, l’on y travaillait encore 5:
De Blaye à Saint-Caprais, sur la route de charrois, et de Saint- André à Pierrebrune, sur la route des Postes, l'entretien des chaussées fut confié à des entrepreneurs qui n’eurent pas, semblet-il, à faire face à des difficultés considérables.
Bien que la route Bordeaux-Paris fût déjà double, l'intendant de Bordeaux crut bien faire de lui ajouter une autre branche, en aménageant, au point de la rendre méconnaissable, dans l'espoir qu’elle atteindrait Paris, la route Bordeaux-Limoges. Pour Tourny, la voie Bordeaux-Paris par Limoges devait avoir la préférence sur la voie Bordeaux-Paris par Angoulême, non pas seulement au point de vue des relations économiques qu’elle pourrait développer, mais encore en raison de la distance parcourue, qui serait moindre par Limoges. Afin de mettre pleinement en valeur la route projetée, lintendant placa Périgueux sur la voie Bordeaux-Limoges, tout comme, étant intendant de Limoges, il avait mis Angoulême sur la route Bordeaux-Paris, par le seuil du Poitou®.
Ce projet avait dû germer dans son esprit, avant même qu’il
1. Tourny en rend compte à Trudaine, dans une lettre du 12 mai 1744, À. D., Gir,, 12 mai 1744.
2 AD; Gir, 1 CU849 MS Ca 1744, adjudication.
SAMD GITE GAS juin 1744, ordonnance de Tourny.
4,-A. D., Gir; C 3, 1er juillet 1744, ordonnance de Tourny. ; PE A. C., Bourg, BB IS, 21 mars 1750, rapport relatif à une entrevue avec l'intenant.
6. Au temps des Romains, Vesunna (Périgueux), était de même sur la route de
Burdigala à Augustoritum. Dans ses travaux d'aménagement, Tourny a pu utiliser l’ancienne voie romaine, :
n’arrivât en Guienne, On se souvient, qu'élant encore en Limousin, il avait aménagé ?8 lieues de chaussée, entre sa capitale et le Périgord, comme pour s’avancer à la rencontre de la route qu'il voulait voir venir de Bordeaux. Devenu intendant de Guienne, il reprend l’entreprise à l’autre bout. I écrit en 1746, à propos de Ia requête des gens de Périgueux, qui demandaient une route des Postes : « Leur demande est la suite du projet que je formais aussitôt que je fus intendant de cette généralité, d’établir un beau chemin aligné, solide, non seulement .de Bordeaux à Périgueux, mais encore de Périgueux à l'entrée du Limousin 2. » Maintenant que, de Bordeaux, il veut atteindre le Limousin, le marquis à, beau jeu d’insister auprès de son successeur à Limoges, afin qu'il s'applique à terminer, dans le plus bref délai, les quatre lieues restant à ouvrir?.
Pour sa route Bordeaux-Limoges, l’intendant témoigne de soins particuliers. Il suit l’exécution des travaux avec la plus grande sollicitude. Il a quitté l’intendance de Limoges, sans avoir pu voir terminer le pont de Firbeix qui sert de limite aux deux généralités: il voudrait maintenant que cette entreprise aboutit3, Il porte aussi son attention sur le pont de Corniac qui franchit l'Isle entre Corniac et Excideuil. Boucher y avait déjà fait travailler à partir de 1739. Tourny continua l’ouvraget. La construction d’un troisième pont, celui de Périgueux, donne lieu à diverses contestations. L’intendant pense d’abord à élargir l’ancien pont qui n'a que 11 pieds de largeur et 45 Loises de longueur pour I1 arches®. [1 change ensuite d’avis et, le 11 mars 1757, adjudication est donnée au sieur Chalimon pour la construction du Pont neuf à 3 arches seulement, à raison de 46800 L.5.
L'aménagement de la chaussée proprement dite avait été notablement plus rapide. En 1746, les 64978 toises séparant Firbeix de Libourne étaient entièrement alignées et une ligne
BAD: Gir., C 2544, 9 août 1846, lettre de Tourny à un sieur Dufort, 2. A. D.. Gir., GC 1849, 23 août 4746, lettre de Tourny à Trudaine. 3. A. D, Gir., C 1254, 11 octobre 1744, lettre de Tourny à La Chataigneraye, inténnt de Limêges.
4. Voir les ordonnances de Tourny pour payement de comptes, du 24 avril 1744, A. D., Gir., C 1838, et du 21 novembre 1746, A. D., Gir., C 1839.
5. A. D., Gir., GC 1849, 23 août 1746, lettre de Tourny à Trudaine.
6. A. D., Gir., G 1866, IL mars 1757, adjudication au sieur Chalimon.
continue de fossés avait été creusée de part et d’autre de la pistet. L’intendant en manifestait la plus grande joie. Il écrivait, dès le 10 octobre 1744, au sujet du travail qui avait été fait : « L'ordre et l'intelligence avec lesquels cette distribution a été exécutée ont produit un effet plus prompt, plus grand que je ne pouvais ni l’espérer, ni le croire, de façon que ce Périgord, si renommé pour n'avoir aucun chemin praticable, se trouve percé dans sa plus grande longueur par un chemin de 40 pieds de large, plus de moitié fait... Le chemin est tellement ouvert et formé dans la plupart des endroits, ou bien ébauché dans le surplus, que je lai suivi d’un bout à l’autre en venant ici, ou depuis que j'y suis? »
C’est aux approches de Bordeaux que le résultat est toujours le plus difficile à atteindre, à cause de la mauvaise volonté des corvoyeurs. Pour aller de Bordeaux à Libourne, on pouvait pousser jusqu’à Saint-André, bifurquer à mi-chemin à Ambarès, un peu au-delà de Carbon-Blanc. Le chemin d’Ambarès à Libourne fut adjugé le 18 mai 1744 à Jean Dussaut, au taux de 11200 I. L’adjudication comportait la construction d’un certain nombre d'ouvrages, ponts et ponceaux*. Pour le chemin de Libourne à Saint-André, on y travailla longuement. En 1744, les villes et les villages s’obstinaient à refuser de fournir les corvoyeurs qui devaient s’employer à la chaussée de Fronsac{, et au reste de la route. Le 18 mai 1744, adjudication en fut donnée à Michel Voisin, au taux de 12400 1.5. L’intendant invita la Jurade de Libourne à participer à l’empierrement:; il dut presque user de rigueur pour se faire obéirf, tant la Communauté éprouvait de rancœur à l’égard du maréchal de Richelieu, seigneur de Fronsac, qui, lui non plus, ne voulait rien entendre pour payer les frais de la chaussée ouverte dans ses possessions.
1. Tourny en rend compte à Trudaine, dans sa lettre du 23 août 1746, déjà citée, A. D., Gir:,..Cr 1849.
2. A. D., Gir. GC 1847, 10 octobre 1744, lettre de Tourny à Trudaine.
3. À. D. Gir., G 1847, 18 mai 1744 adjudication à Jean Dussaut, “4, Sur ces affaires, plusieurs documents sont à consulter dans les Archives libournaises, A. C., BB 22. j °
D. A. D., Gir., C 1847, 18 mai 1744, adjudication à Michel Voisin.
6. Les instructions de Tourny, de son secrétaire Dupin et du subdélégué Dumas, de Libourne, sont consignées en particulier dans les délibérations de Jurade du 20 février et du 14 avril 1715. A. C. Libourne B B 23, |