VI. — Bordeaux-Médoc
L'intendant rencontra encore les pires difficultés quand il voulut établir, en doublement avec la voie maritime Bordeaux- Océan, la voie de Lerre'‘qui, de nos jours, unit Bordeaux au Verdon par Lesparre.
Dès 1745, il est question de travaux sur le grand chemin de Bordeaux en Bas-Médoc!, Deux ans plus tard, l’entretien de la route de Bordeaux à Margaux figure dans un état général dressé par Tourny?. Deux ans plus tard, encore, Trudaine adresse au marquis un mémoire, peut-être inspiré par l’intendant lui-même, et qui se rapporte très nettement à la route du bord de l’eau. Ce mémoire porte la signature des principaux habitants, armateurs et négociants de Bordeaux. Il tend à obtenir la réparation du chemin qui «passe par les ponts de Blanquefort et de Taillan, aux ports de Pauillac, Verdon et autres situés sur la côte du Médoc. » Le chemin de Médoc est représenté «comme très important pour la charge des gros navires qui ne se peut faire que dans ces ports, à cause des atterrissements qui empêchent de remonter la Garonne ÿ. »
L'intendant n'avait pas trop de cet appui du commerce pour le soutenir contre les protestations des viticulteurs réduits à sacrilier, pour un simple chemin, leurs vignes précieuses. A leur tour, les viticulteurs prirent position. L'un d'eux, le sieur de Grissac, conseiller au Parlement, jugea bon d’opposer mémoire à mémoire. D’après lui, la route était inutile, puisque le commerce utilisait la voie fluviale; les vignes étaient trop précieuses pour qu’on en püt faire le sacrifice ; le commissaire départi témoignait d’une faiblesse excessive pour le maréchal de Duras; il aurait dû consulter les habitants; il aurait reconnu que leur vœu allait tout à l’encontre de son programme.
1. A. D., Gir., G 2011, états de payements. Il s’agit ici du grand chemin de la Lande, tracé dans l’arrière-pays, et que Tourny dit avoir été ouvert sans frais. A. N., F14 134; 18 juin 1752, lettre de Tourny à Trudaine, à ce sujet.
2. A. D. Gir., 1849, 24 février 1747, état général de travaux.
3. A. D., Gir., G 1862, 28 décembre 1749, lettre de Trudaine à Tourny.
4. Ce mémoire daté de 1752 est à consulter, soit aux Archives nationale, F14 134; soit aux Archives de la Gironde, CG 1862.
Tourny ne se laisse pas impressionner; il entend que la chaussée de Blanquefort soit continuée ; ce sera un fort bel ouvrage. Cent vingt journaliers y sont déjà occupés au remuement des terres, «vingt à battre des pilotis, autant à épuiser ». Les critiques du sieur de Grissac manquent de fondement. Le conseiller est « de ces esprits inquiets, turbulents, qui ne sonf contents de rien, qui cherchent à blämer ou contredire tout ce qu’opère lautorité, et qui en font pour ainsi dire la profession ? »
Les travaux continuent. Trois jours après avoir fait justice du conseiller et de ses dires, l’intendant prend une ordonnance pour la mise en adjudication de la chaussée de Blanquefort sur la route de Bordeaux en Médoc. Pierre Bellard, architecte à Bordeaux, est déclaré adjudicataire le 17 août 17507. Un arrêt du Conseil du 13 octobre suivant ratifie l’adjudication, en stipulant que la somme, représentant le montant des frais, sera imposée sur tous Jes habitants et propriétaires des commiunes mtéressées à la construction de l'ouvrage. Le sieur de Grissac qui est taxé, suivant le sort commun, va récriminer sans fin, pour soulever l’opinion et faire suspendre l’entreprise 4.
L'intendant se défend en reculant un peu. Il déclare borner son programme à la construction de la chaussée de Blanquefort. Il a l’air d'abandonner ainsi ses projets précédents qui le conduisaient jusqu'au marais d’Arcins et au-delà. Il cède, mais de la façon la plus adroite, en refusant de s'engager pour l'avenir. Il écrit à Trudaine : « Quand je dis, Monseigneur, que je ne fais point travailler à ce chemin, je ne prétends point, en même temps, vous donner à entendre que je n’aie point intention de l’entreprendre. Le zèle que j'ai pour le bien public demande trop que j'y songe. Il ne faut, Monseigneur, que jeter les yeux sur la carte...»
Après avoir failli donner l’ordre d'interrompre les travaux, le
2. A. D, Gir., C. 1858, 17 août 1750, adjudication à Pierre Bellard.