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— L’ Aménagement des Uilles

Tout se tient dans l'aménagement du pays, tel que Tourny l'entend : les villes y ont leur part aussi bien que les rivières et les routes; la même ordonnance est de mise pour celles-là, comme pour celles-ci; il convient que les unes cadrent avec les autres. Sans qu'il s'attarde jamais à dégager le sens des retouches qu'il apporte, l’intendant traite l’ensemble géographique, comme s’il était averti de son essentielle unité.

Le dessin des villes se modifie pour répondre au nouveau des-

sin des routes, tracées elles-mêmes sur le canevas des rivières. Les cités sont attirées l’une vers l’autre par les nouvelles voies qui les relient. Les antipathies naturelles ne sont plus de saison : il faut que Bergerac se rapproche de Périgueux, Libourne de Bordeaux, Langon de Saint-Macaire. Il y a une route, c’està-dire un trait d'union entre elles: elles se trouvént associées dans le système d'une organisation très vaste; chacune cherche à atteindre sa voisine au-delà de sa ceinture de collines, de l’autre côté de la vallée, ou à la limite de la plaine, à l’orée de son horizon; les villes s'ouvrent.

L'intendant ne s’y trompe point. Avec lui, le temps des portes succède à celui des remparts; les promenades remplacent les bastions et les fossés.

On peut lui reprocher, ainsi qu'aux plus grands architectes, de faire trop bon marché des antiquités qui ont le tort d’être génantes, comme le tambour d’une porte, ou le saillant d’un mur. Tourny, qui a pourtant le culte de l'archéologie, laisse arracher la pierre de ses ponts et de ses portes aux enceintes fortifiées de petites villes comme Castillon, Villeneuve ou Saint-Macaire. Il laisse toucher au château de la Réole, malgré les réclamations très vives de la Gommunauté, qui voulait garder sa forteresse, parce qu’elle y voyait «le sceau et armes de la ville ». Ce monument avait pour propriétaire une dame Duval, plus insensible que l'intendant à la pitié des pierres. Elle voulait faire raser le château; les maire et jurats firent opposition et S’adressèrent à Tourny. Il leur répondit qu'ayant demandé à Mme Duval les titres de propriété du château, il avait pu ébablir qu'il était incontestablement à elle et qu’elle pouvait en disposer à son gré f!.

Les antiquités que l’on sacrilie sont les victimes de la circulation, de la route qui fait loi, même à l’intérieur des villes. Des espaces libres doivent être ménagés aux carrefours. Les abords des ponts sont dégagés, les portes s’encadrent entre deux places, l’une intérieure, l’autre extra-muros. La petite voirie est appelée à se réformer à la suite de la grande. On s’efforce de rendre plus facile l’accès aux marchés, au foiral, à la place principale

1. A. D.. Gir., CG 947, 16 février 1749, lettre de Tourny au Corps de viile de La Réole.

qui s'étend au-devant des lieux d’assemblée, églises ou maisons de ville. Des marchés sont construits. Les rues sont pavées, redressées, débarrassées des étalages faisant saillie, des auvents qui les cachent à la limière.

Le tour de ville, déblayé, reçoit des allées plantées d'arbres; l’'encorbellement des futaies fait oublier la lourde couronne des remparts. Les villes changent de beauté. Lorsqu'il était intendant de Limoges, Tourny ne parlait pas de la beauté des villes: il était uniquement soucieux de lutile, uniquement soumis à la logique implacable des lois de la circulation. Son idéal change un peu quand il a fait connaissance avec la Guienne. Les cités d'Aquitaine finissent par le conquérir. Alors, au lieu de se contenter d'orienter la ville suivant les voies de communication qui la traversent, 1l s’attarde à en aménager les faces, il confronte l'intérieur avec l'extérieur, la cité avec le faubourg, il prépare, par leur union, le développement de l’agglomération urbaine. Il érige les portes en arcs de triomphe. Il se préoccupe des monuments et de la décoration. I] fait espérer un jardin, qui deviendra le rendez-vous de la société mondaine.

[l'écoute aussi, il le faut bien, les doléances des bourgeois qui réclament pour leur lavoir, pour leur aqueduc, pour leur fontaine, pour leur maison de ville ou leur église, leur prison, leur horloge à laquelle ils tiennent par-dessus tout.

Ainsi se poursuit l’œuvre des villes. Leur aménagement ressort, non pas seulement de la réfection des voies de communication, mais encore du caractère qui leur est propre, de leur vocation architecturale et de la combinaison des idées de Tourny avec le goût. particulier des habitants.

IL — La Collaboration des Communautés.

L'œuvre des villes est peut-être moins personnelle à l’intendant que l’œuvre des routes. Les Communautés ont leur part dans l’embellissement de leurs villes, sinon dans la conception des projets, du moins dans leur exécution ; il leur arrive même de prendre des initiatives. Quand le receveur des tailles de l'élection d’Agen est autorisé à faire les poursuites nécessaires con-

tre les collecteurs pour le payement des sommes dont ils se trouvent reliquataires, les habitants de Fumel demandent que les fonds recouvrés soient employés à la réparation de leur fontaine. Ailleurs c’est le seigneur, l’évêque, une congrégation qui assaillent Tourny de leurs requêtes.

Pour avoir une terrasse au bout de leur jardin, les Jésuites de Périgueux implorent la Providence de l’Intendant. «Tant de belles choses que vous avez faites et que vous laissez faire chaque jour dans toute l'étendue de la province, lui écrivent-ils, ont fait naître l'envie de vous signaler aussi le petit district de notre collège. Il ne nous manquerait, Monsieur, pour bien réussir, que d’avoir votre goût, votre génie et votre habileté, mais ce qui n’est pas donné à tous. » Tourny leur répond en leur conseillant de demander l’agrément de la ville?. Lui-même, d’ailleurs, n’en use pas autrement, au moins en théorie. Il a beau être le maître en tant que représentant du monarque; il a beau répondre aux consultations qu’on lui demande, suggérer au cours de ses visites l’idée de travaux à effectuer, prêter ses ingénieurs pour l'établissement des devis et la levée des plans, son rôle officiel se borne à autoriser les délibérations prises en jurade, et il est assez rare qu'il donne aux communautés des ordres catégoriques en matière d'aménagement #.

Aussi bien les dettes contractées pour l’aménagement des cités incombent, non pas au Trésor, mais aux caisses communales. Les travaux d'urbanisation ne regarderaient que les villes, si l'intendant n’exerçait un droit de contrôle sur leurs finances. Les localités sont parfois aidées par le roi; elles trouvent aussi quelquefois des prêteurs ou des donateurs?; mais, le plus sou-

1. Voir, dans la liasse C 978, aux Archives de la Gironde. un dossier sur cette affaire,

2, A. D., Gir., C 1254, 20 mars 1753, requête des Pères Jésuites. Le dassier complet de cette affaire est dans la même liasse.

3. Tourny est ainsi consulté par les gens de Périgueux, à propos du tracé d’un chemin. On le supplie de vouloir marquer par une ligne noire la largeur dudit chemin. « On a cru apercevoir sur ledit plan deux points et une ligne, qui détermineraient cette largeur, mais comme elle n ’était pas bien formée, on n’a pas osé commencer.

4. Voici une exception et l’on pourrait en citer d’autres : l'ordonnance ee par LA le 18 mai 1744, pour les travaux de Sainte-Foy, A. C., Sainte-Foy, B'BrLR:

. La lettre que Trudaine adresse à Tourny, le 26 avril 1744, à propos de la chaussée de ps commence ainsi : « Puisque vous avez déterminé M. l'Évêque et le chapitre de Bazas à payer le quart de la réparation de cette ville, j’approuve que vous y

fassiez travailler. ». A. D., Gir., C 1847.

vent, les Communautés doivent prendre sur leurs propres deniers pour payer les travaux que Tourny leur indique comme indispensables. |

Quand les ressources leur font défaut, elles s’en créent; elles empruntent et elles s'imposent'. Le commissaire départi autorise ces opérations ou les fait autoriser par le Conseil d'État. Les Communautés s'imposent généralement « par de nouveaux droits d'entrée sur la viande de boucherie et sur les vins2», ou sur d’autres objets de consommation. Quand le recouvrement des charges doit être obtenu par un impôt direct, Tourny intervient pour inaintenir la justice de la répartition.

Comme il est intervenu dans ce sens, à Villeneuve, par son ordonnance du 22 avril 1753, trois consuls de la ville le supplient «de ne pas se rétracter en quoi que ce soit de cette ordonnanceci en la faveur des pauvres habitants, en ce que Messieurs les richards de cette ville vous demanderont par des requêtes qui vont vous être adressées incessamment pour obtenir la cassation d’icelleà

L'intendant prend l'intérêt des Communautés, comme celui du Trésor même. Il le prend, à l’occasion, contre les bourgeois qu'il astreint à la corvée pour les travaux de ville, contre les propriétaires qu'il oblige à couvrir les frais du pav age pour les rues et les places où ils ont leur maison. Les villes, de même que le Trésor, doivent se charger du moins de dépenses possible, tout en (dant effectuer, sur les indications de l’intendant, le plus grand nombre de travaux.

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