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V. — Les « Dehors » de Villeneuve

Villeneuve, qui tenait le seul pont sur le Lot « de Cahors à la mer», qui était étape et carrefour, et qui possédait, par surcroit, la plus importante des pépinières, se dévait à elle-même des aménagements convenables, rehaussés dé très abondantes plantations. Le rôle important de leur ville n'échappait pas aux consuls de Villeneuve; ils appréciaient ses avantages, et ils songeaient à les développer. Mais leur sage administration fut en butte à l’insouciance de beaucoup de leurs administrés, à leur esprit d'indépendance et encore à leur dissipation. Ces administrés se rendirent ingouvernables, et leurs intrigues et leurs tracasseries traversèrent, de la façon la plus fâcheuse, l'exécution des grands projets qu'avait conçus lintendant pour l’embellissement de leur ville #,

En 1746, les consuls voulurent avoir une horloge. « Ce serait non seulement un monument désirable et honorable pour la ville, mais encore un avantage d'utilité publique se trouvant au plus beau passage de la ville..., avec la montre dominant sur le pont et du côté de la fontaines. »

1. Tourny rend compte au ministre dé ces diverses circonstances dans sa lettre du 20 juillet 1744, À. D Gin CSS

2. On trouve aux Archives de la Gironde, liasse C 3, Ler juin 1744, l'avis d’adjudication et l'affiche d’adjudication, liasse C 3328, à la même date. Voir aussi A. D.. Gir., C3329/et C 3320, 10 décembre 1745, commission de Tourny à Etienne Dardem, architecte, pour visiter et recevoir la nouvelle église.

3. Mot de Vimar dans un mémoire établi à la date du 19 juin 1745, pour le pont de Villeneuve, A. RTE Lot-et-Garonne, C 15.

4. Le subdélégué, de Chamboret, était le premier à ne pas donner l'exemple. «Si vous ne réveillez pas M. de Chamboret, écrit Santin à Tourny, à propos d'une plantation, on est fort au risque que cette plantation ne se fera pas cette présente année. » A.,D., Gir.,, C 1835, 27 février 1754: . :

5. À. C., Villeneuve, BB 4. 18 décembre 1746, délibération du Corps de ville. C’est le moment où Loutes les villes Songent à se doter d’une horloge.

L'intendant songeait bien plutôt à réparer le pont qui tombait en ruines, depuis qu'en 1728 il avait failli être emporté par le Lot?. Vimar se proposa de l'établir sur une arche unique de 108 pieds d'ouverture. Un devis détaillé s’élevant à 30553 4. fut dressé en 1749, sur le projet de réfection, L’adjudicataire des travaux eut à se pourvoir des meilleures pierres dures des carrières de Corbiac, du inatériel et de la main d'œuvre nécessaires ?,

La réparation du pont n’était pas seule à intéresser Tourny. Il méditait aussi d'aménager le tour de ville: Dans sa pensée, tous les dehors de Villeneuve, de la porte de Penne jusqu’à celle de Casseneuil, sur la rive droite du Lot, et de la porte d'Agen. à celle de Saint-Etienne sur la rive gauche, devaient être plantés d'arbres disposés sur trois rangées, tandis qu’un foiral de 3169 toises, assez vaste pour répondre à l'importance des marchés de Villeneuve, trouverait plate en bordure des promenades, du côté de la porte de Monflanquin#. On remplaca les vieux arbres dans les endroits déjà plantés, et l’on procéda par ailleurs à des plantations nouvelles. Le tour de ville reçut ainsi plus de 850 mûriers ou ormeaux# En même temps le sous-inspecteur Santin piquetait le foiral. Les consuls s'enthousiasmaient déjà des charmes nouveaux de Villeneuve.

Cependant lintendant ordonnait des corvées’, et d’après ses instructions, le Corps de ville dut pourvoir à l’organisation du service, y préposer des jardiniers pour élaguer, arroser, bêcher, arracher les herbes, mettre des tuteurs et des buissons etc. 5... D'autre part, certains particuliers demandaient des indem-

1. Le renseignement est dans le mémoire de Vimar déjà cité, A. D., Lot-et-Garonne, C-15, 19 juin 1745.

2. Le devis détaillé est signé Vimar. Avec les observations qui y sont annexées, il comporte 37 articles. A. D., Lot-et-Garonne, C 15, 20 et 23 février 1749. 6

3. Voir la lettre adressée à Tourny par Santin, sous-inspecteur des ponts et chaussées le 6 avril 1753, A. D., Gir., CG 1835. Voir aussi l’Hisloire de Villeneure-sur-Lol, de M. Aug. Cassanv-Mazet, p. 133.

4. La majeure partie de ces arbres exislerail encore d’après M, Cassany-Mazel op. cil., p. 133.

5. De son château de Tourny, où il se trouve en passant, le marquis écrit le 22 août 1753, au sujet des corvées qu'il demande aux gens de Villeneuve. A. D., Gir., C 1835.

6. Les consuls de Villeneuve demandent l’autorisation de l’intendant, pour une délibération prise en exécution de ses ordres, el réglant touêles détails du service de jardinage. L’extrait de la délibération est joint à la requête des consuls. A. D. Gir., C 1836, 20 avril 1754,

nités pour le terrain qu’on leur prenait en vue d'établir le champ de foire! Enfin, pour comble de malheur, un atroce attentat fut commis contre les nouvelles plantations : seize arbres furent coupés, presque tous à la main. Les consuls, consternés, perdent du coup leur bel enthousiasme. Is parlent maintenant de rétrécir le champ de foire, de peur d’avoir à payer trop d’indemnités, el ils supplient Tourny de leur envoyer, pour rétablir l’ordre, une brigade de maréchaussée?.

Le procureur du roi et Santin firent connaître à l’intendant les dessous de l’affaire. Les jeux de hasard étaient à l'origine de ces désordres; la responsabilité pesait sur un certain nombre de gens pervers. «On dit qu'il y a de toutes sortes de gens dans cette clique de débauchés, artisans, bourgeois et porte-épées, et que ces porte-épées sont les plus tapageurs, et qu'ils excitent les autres au mal ef qu'on devrait faire enfermer les catins, afin d’ôter l’occasion à ces jeunes gens de courir toutes les nuits. » Il faut dire encore que, quelques jours auparavant, le jour de la foire, les consuls avaient fait mettre 50 hommes de la bourgeoisie sous les armes, pour empêcher que le marché n’eût lieu aux allées nouvellement plantées d'ormeaux 3.

L’intendant exprima aux consuls «sa grande peine » des dommages éprouvés et son impatience d’en voir découvrir et punir les auteurs, mais il ne put leur promettre la brigade de maréchaussée dont ils réclamaient la présence #.

La paix ne revint pas de sitôt dans la localité turbulente. Les propriétaires expropriés, mais non indemnisés de leurs terres, prirent sur eux de les faire cultiver. «Cette culture, écrivit Santin, efface tout le projet de ce foiral qui fut marqué l'an passé 5. »

L'ÉAND. Gi 61836. han 1754, supplique adressée à Tourny par un sieur Lacroix de Villeneuve.

2. A. D., Gir., C 1836, 23 avril 1754. lettre et procès-verbal des maire et consuls, qui semblent rebutés par la grandeur de l'entreprise du foiral.

3. Voir lettre adressée à Tourny par le procureur du roi, le 24 avril 1754, et une autre lettre adressée par Santin, le lendemain. A. D. Gr GUISSS EU

4, À D. Gir., G 1836, 2 mai 1754, minute autographe de Tourny.

0. À. D., Gir., C 1836, 19 mai 1754, lettre de Santin à Tourny. Le 12 mai, les maire et consuls avaient déjà rendu compte à l’intendant du même fait, A. D., Gir., C 1836, 12 mai 1754. On trouvé aux Archives du Lot-et-Garonne, liasse C 47, un grand plan de Villeneuve, avee celle note de la main de Tourny : « Envoyé par le sieur Santin, par lettre du 15 mai 1754». Ce plan présente le tour de ville, avec trois ‘rangées d'arbres et un grand hémieycle de 60 mètres de diamètre environ, 3

Ce foiral seniblait avoir contre lui « l'hostilité publique » !. Dans la délibération du 18 juin 1754, les maire et consuls de Villeneuve prirent le parti de céder, en réduisant les proportions de Pentreprise ?.

Libourne, établie au saillant d'un rivage, au confluent de l'Isle et de la Dordogne, et au carrefour des routes de Lyon, de Castillon et de Saint-André, devait tenir une place assez grande dans le programme de décoration conçu par l’intendant. D’après la tradition, Tourny se serait préoccupé, dès sa première visite, des embellissements de Libourne, et il aurait même exprimé le désir que, lorsque les maisons cantonnières seraient bâties, les rues reçcussent chacune une désignation particulière pour la commodité des voyageurs ou des soldats logés chez l'habitant. Cependant, en dehors de quelques réparations sans grand intérêt aux piliers de la halle, à la tour de l'hôtel de ville et à la grande écurie, en dehors de travaux de pavement, de la construction de plusieurs aqueduecs et de la démolition de quelques maisons sur la route de Périgueuxÿ, il n'est pas fait mention de grands travaux à Libourne avant 1746. A cette époque, l’intendant se décide à faire tracer des allées au pourtour de la ville entre la porte de Périgne et celle de Saint-Émilion. Ces allées devaient rendre plus faciles les communications entre les grands chemins qui convergeaient vers Libourne, en formant comme un chemin de ceinture où tous aboutiraient. Par leur disposition,

1. C’est le mot prononcé par des consuls de Villeneuve, dans une lettre adressée à Tourny, le 4 juin 1754, A. D., Gir., C 1836.

2 Voir le texte de la délibération adressée à Tourny, A. D., Gir C 1836, 18 juin 1754. GAYS :

3. Sur l’œuvre de Tourny à Libourne, voir Al Mazas, La Guienne, le Languedoc el la Provence, p. 76.

4. Souffrin, Essais sur Libourne, p. 398. D'autres vilies se seraient inspirées bientôt après de l'exemple de Libourne.

5. Pour la halle, A. C., Libourne, B B 22 29 décembre 1743, délibération de Jurade; pour l'hôtel de ville, BB 22, 7 avril 1744 et B B 23, 20 avril 1744; pour la grande écurie, BB 23, 4 juillet 1745; pour le pavement, BB 23, 27 avril 1745; pour les aqueducs, BB 23, 28 juin 1745; pour le déblaiement de la route de Périgueux, BB 23, 14 mai 1746.

elles répondraient, en outre, au croissant des voies fluviales qui bordaïient la ville du nord-ouest au sud-est. tr

Dans les premiers jours de 1747, il est question d'instructions données par l’intendant au sieur de la Plombonie pour la levée du plan de la ville et de ses dehors et pour l'établissement du devis d’une fontaine à construire sur la place publique! -Le travail n'avance guère, A J’occasion de son passage à Libourne le 13 octobre 1747, le commissaire départi témoigne à la Jurade son mécontentement. Bon gré, mal gré, le corps de ville doit prendre à cœur l'établissement des allées de l’intendant « pour remplir l’intention de Sa Grandeur et faire les dites allées d’une manière qui réponde à celles qui sont situées entre les portes de Guitres et de Périgueux. » Peu importe que les frais soient à la charge de la Communauté, elle doit acheter les terrains, recruter la maind'œuvre, acheter les arbres ?.

Le 8 janvier 1748, le maire est député pour porter à Tournv le plan du terrain où s’äligneront les allées. L’intendant s’apaise alors et promet d'envoyer à Libourne son parent Letellier avec commission de déterminer d’une facon définitive la forme des avenues*. On décidé d'augmenter leur largeur et l’on achète de nouveaux terrains. Le travail avance dans les premiers mois de 1748; suspendu un moment à cause de la disette, il reprend en 1749%, Peu à peu, les allées se dessinent, des travaux de nivellement sont faits à leur extrémité*. Après avoir boudé, la ville finit par s’éprendre du charme de sa nouvelle promenade. La Jurade s'efforce maintenant d’en parfaire la décoration. Entre ies anciennes et les nouvelles allées, elle projette de former une place plantée d’ormeaux et qui pourra servir de foiral 6: elle parle même de meubler la promenade en y plaçant 24 banes

1. A. C., Libourne, BB ?4, 19 janvier 1747, délibération de Jurade.. Comme c’est l’âge des horloges, c’est aussi l’âge des fontaines. Toutes les villes désirent en avoir.

2. L'expression du mécontentement de Tourny est consignée dans la grande délibération de Jurade du 15 novembre 1747, qui constitue comme l'acte de naissance des allées,

3. A. C., Libourne, B B 25, 8 janvier 1748, délibération de Jurade.

4: Guinodie, Histoire de Libourne, L. I, p. 328. . 5. À, C., Libourne, BB 25, 11 janvier 1750 délibération de Jurade, prise en exécution des ordres de l’intendant.

Ë 6. A. C., Libourne, BB 28, 2? février 1755, délibération de Jurade.

VILLE

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