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II. — La Matière du Chef-d'Œuvre

Bordeaux, carrefour des routes de terre et des routes de mer, où la nature avait placé le trait d’union de points extrêmes, présentait par sa situation des avantages primordiaux. « Bordeaux, écrivait Tourny, le 27 janvier 1744, est une ville admirablement bien située; la nature a tout fait pour elleÿ. »

La capitale du sud-ouest de la France est assise au creux d’un rivage, au bord duquel la Garonne présente les caractères d’un véritable bras de mer. La largeur du fleuve, le croissant qu'il dessine, tel qu'on le retrouve dans les armes de Bordeaux, impressionnent tous les voyageurs, au point que l’un d’eux y voit : «la plus riche perspective d’eau dont la France puisse se vanter #. »

1. A. C., Bordeaux, D D 23, 12 juin 1749, lettre de l’intendant de Bernage à Tourny.

2. Cité par P. Courteault, Bordeaux au temps de Tourny, dans la Revue historique de Bordeaux, 1917, p. 137.

3. A. D., Gir., G 1219, 27 janvier 1744, lettre de Tourny à d'Argenson.

4. De Verneilh, Les anciens voyageurs à Bordeaux, dans les Actes de l'Académie de Bordeaux, 1879, p. 5. Saint-Simon aurait comparé la vue du port de Bordeaux à celle du Bosphore et de Constantinople,

La rive droite, colmatée par les alluvions, forme le lobe convexe du croissant, en face de la ville. L'horizon est encadré par une ligne haute de collines boisées, assez proches du fleuve en amont de Bordeaux, s’en éloignant ensuite, puis venant y toucher en aval, par une sorte de promontoire. Cette ligne de collines, non pas uniforme, mais infléchie de quelques dépressions, marque le niveau général de l’Entre-deux-Mers 1,

La grande ville est découverte du côté de l’ouest. Son EXpOosItion n’est pas des plus favorables, et son climat tempéré, mais plutôt humide, n’est pas des meilleurs. Un de ses intendants a osé dire, sans doute en exagérant beaucoup : «Bordeaux est une ville qui, par son climat, dévore ses habitants 2.»

Le pis était, à cette époque, que l’humidité de l'atmosphère s’entretenait par la présence de vastes marais répandus autour de la ville. Étant donnée la composition du sous-sol, où la glaise dominait#, les infiltrations causaient de grands dommages. Il s’en fallait de peu que Bordeaux ne semblât, comme Venise ou Bruges, une cité des eaux.

Deux ruisseaux ou esteys la traversaient, la Devise et le Peugue un peu plus large. Aux temps anciens, tout le port de Bordeaux avait tenu dans cet estuaire du Peugue, et le dos d’âne, qui ressortait de l’encaissement des deux minuscules rivières, reçut les premières maisons de l’antique cité. L’emporium déborda ensuite sur les berges voisines, d'autant plus librement que le relief y était simplement ondulé. D’autres esteys s’écoulaient parallèlement à la Devise et au Peugue, et les enceintes de plus en plus larges avaient leur place marquée aux lignes de partage des eaux.

Du côté de l’ouest, l’enceinte de Bordeaux doublait la ceinture des marais; les eaux du Peugue y faisaient brèche. Du côté du sud, les trois faubourgs de Sainte-Eulalie, de Saint-Julien et de

1. Le site de Bordeaux a été étudié par un géographe M. Schrader, À Bordeaux, Tour du monde, 1895, p. 290. Pour M. Schrader, Bordeaux serait une ville de confluent. comme Lyon. « Elle ne voit pas le confluent, mais elle le sent, c’est de lui qu’elle est née... » À ‘ j

2. Dupré de Saint-Maur, Mémoires sur la ville de Bordeaux, 1782. Les Bordelais prétendent d’ailleurs le contraire. Ils laissent entendre qu'ils se trouvent fort bien des bourrasques de l’ouest et que, mieux que le froid sec, elles entretiennent leur santé. Ce serait une question d'adaptation au milieu.

3. Pierrugui, Mémoire à l'appui d’un plan d'alignement de la ville de Bordeaux,

Sainte-Croix, soudés l’un à l’autre, se succédaient sur un même mouvement de terrain. Vers le nord-ouest, le faubourg Saint- Seurin prolongeait immédiatement la ville, tandis que celui des Chartrons semblait voué à l'isolement, au delà de la Font d'Audège, et au delà du Château-Trompette, forteresse massive, véritable Bastille, par laquelle les rois se flattaient de tenir Bordeaux en respect.

À l’intérieur de la ville, l'ordonnance de la voirie avait suivi le modelé du ruissellement et le tracé des anciennes enceintes. Comme la Devise et le Peugue, les rues aboutissaient perpendiculairement à la Garonne, ou bien elles s’alignaient de proche en proche parallèlement à sa courbe. Au sommet du croissant dessiné par le fleuve, les îlots de maisons se serraient, tandis qu’elles s’espaçaient vers les pointes, dans les terrains vagues des faubourgs ?.

Bordeaux, tourné vers son port, surpeuplé en son centre, empiétait sur ses dehors, se développait en éventail, hbrement et spontanément, sans regarder ni au délabrement des quartiers anciens, ni à l’incohérence des constructions nouvelles#. Si la nature avait tout fait pour Bordeaux, jamais l’art n’y avait secondé la natures.

Tourny, qui parlait ainsi, forçait un peu la vérité. Il s’empressait d’ailleurs de reconnaître que son prédécesseur avait doté Bordeaux d’une place royale, inachevée, mais dont la belle tenue apparaissait déjà 5. Pour les autres embellissements, il les sacrifiait, sans faire grâce ni à la promenade de l'Ormée, aux approches de Sainte-Eulalie, n1 à l’allée des fossés de ville bizarrement dessinée sur l’emplacement du cours Victor Hugo actuel, ni aux plans du gouverneur d’Asfeld, qui avait pensé établir une prome-

1. Pour suivre la croissance de Bordeaux, on ne saurait choisir de meilleur guide que l’étude magistrale de M. Camille Jullian, intitulée L'Histoire de Bordeaux. Voir aussi de M. P. Courteault, Bordeaux à travers Les siècles.

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