CHAPITRE XVI
là-Plice Royale:
1 L'Œuvre de l’Intendant Boucher. — Il. Le nouveau plan de la Bourse. — III. Le fond de la Place. — IV. Le Piédestal de la Statue équestre. — V. Le Côté du Bord de l'Eau.
L — L'Œuvre de l’Intendant Boucher.
La Place Royale, devenue la place de la Bourse, et classée sous ce nom comme monument historique !, est une de ces œuvres magistrales dont la gloire n'appartient pas à un artiste unique, mais à’ une collectivité et à plus d’une génération. Bordeaux voulait l'avoir avant 1728? Cinquante ans plus tard, l’œuvre
1. C’est en grande partie à M. J.-A. Brulails, l’éminent archiviste du département de Ja Gironde, que l’on doit cette bonne œuvre. On ne peut que l’en féliciter. Un contrat d’adjudication, conclu le 21 décembre 1763, fait d’ailleurs connaître qu'à cette époque aucune dégradation, ni modification quelconque n'étaient tolérées, à l’intérieur ni à l’extérieur des maisons de la place. A. C., Bordeaux, D D 12, 21 décembre 1763.
2. Au sujet de la place de la Bourse, le duc d'Antin écrivait le 18 avril 1728 à l’intendant Boucher : « 11 y a longtemps que ce projet a été proposé ». A. D., Gir., C 1177. Document publié par la Société des Archives historiques du département de la Gironde, 1913, & XLVIII, p. 152.
était à peine achevée. Tourny v travailla: elle porte la marque de son génie, Mais il n'aurait pu se flatter, et on n'aurait pu l’obliger non plus de la reconnaître pour sienne.
Boucher eut le grand mérite de défendre le projet contre le Parlement, et de le faire aboutir avec le concours des Jurats, du contrôleur général et de Gabriel le père. Ce projet fut attaqué avec passion, comme le sont les créations qui menacent de trou bler l’ordre établi des opinions admises.
Le Parlement entendait se réserver le monopole des belles idées. Or, l’idée de la Place était belle. Bordeaux manquait d’un perron qui lui donnât la vue de son port magnifique. «Je vous avouerai, Mgr, écrivait Gabriel au contrôleur général, que je n'ai jamais vu un si beau coup d'œil et un si grand spectacle que ce port; il mérite bien de faire quelque chose qui soit recommandable à la postérité 1. » Certains membres du Parlement, comme le président Dalbessard, avaient un intérêt personnel à ce que la place ne se fit pas?. La raison n’étant pas bonne à mettre au jour, le Parlement en produisit une autre plus avouable. L'idée de la Place avait le tort, suivant lui, d’être trop belle. Valait-1l la peine de dépenser les deniers du peuple pour une simple question d'agrément ? Combien serait fragile l'avantage que lon en retirerait ! Pour un port comme Bordeaux, la beauté architecturale importait moins que la commodité du négoce et que la sûreté de la navigation 3.
L’arguméntation n’était pas sans force, quelque peu sincère qu'elle fût. L’utilité de la place ne se justifiait pas pleinement. Située, comme elle allait l'être, en bordure de la ville, sans V avoir directement et largement accès, la place projetée risquait de n'avoir que la valeur décorative d’un avant-corps, d’un perron,
1. A. N., G 7, 24 mai 1729, lettre de Gabriel au contrôleur général. Archives hisloriques du département de la Gironde, 1913, & XLVIII, p. 300.
2. Dans une lettre du 7 septembre 1728, l'intendant Boucher découvre au contrôleur général les vrais motifs du Parlement. Si le président D'Albessard mène l'opposition, c’est qu'il à peur de voir construire sur la place projetée un hôtel des fermes, alors qu'il loue aux fermiers généraux une maison qui lui appartient; il craint de perdre la location de son immeuble. A. N., G 7, et Arch. hist. du dép. de la Gir.,-1913, t-XLVITI,-p:156. :
3. Les observations du Parlement sont résumées dans une note de Boucher jointe à sa lettre du 21 juin 1798, adressée À Le Pelletier, A, N, G 7; et Arch, hist, du dép. de la Gir., 1913, &, XLVIII, p. 54, po
d’un hors-d'œuvre. Son cadre serait absolument fermé. La rue Saint-Rémy qui y aboulissait traversait bien la ville, nrais elle élail étroite, elle ne desservait pas Le quartier le plus commerçant et elle ne devait avoir jour sur la place future que par l'entrebaillement d'un arceau. La place était ainsi condamnée d'avance par les lois de la circulation, comie n'intéressant pas la voirie.
Sans s'arrêter à ce défaut, l’intendant Boucher, les jurats, le Pouvoir central, l'architecte Gabriel se mirent à l’œuvre et tout le monde y applaudit 1.
Le projet comportait l'établissement d’une ligne de maisons uniformes, de la porte Saint-Pierre à celle du Chapeau-Rouge. La Place Rovale devait se développer sur plusieurs faces, autour de la statue de Louis XV, qui en serait l’ornement essentiel, entre deux hôtels monumentaux, celui des Fermes, e£ celui de de la Bourse. Gabriel établit ses plans dès 1729, sans attendre l'arrêt du Conseil qui vint homologuer les décisions de la Jurade ?. Les travaux commencèrent aussitôt. L'hôtel des Fermes fut achevé en 1738. Les emplacements des côtés de la place furent vendus vers la même époque’. Une première fonte malheureuse de la statue équestre en retarda l'inauguration‘. Boucher eut à peine le temps d’y présider, la cérémonie ayant eu lieu le 19 août 1743, plus d’un mois après la nomination du nouvel intendant.
La place promettait d’être souverainement belle. Pour la statue équestre, Lemoyne s'était surpassé et l’ensemble architectural déjà debout produisait un effet saisissant. On v retrouvait le grand style de Louis XIV. Gabriel s'était montré l'élève docile de Mansart. Il avait tiré le même parti de pans coupés et d’avantcorps de faible saillie couronnés de frontons bas plaqués contre
1. Le 20 juillet 1729, M. de Tigné en informait le contrôleur général. A. N., G 7, et Arch. hist. du dép. de la Gir., 1913, t. XLVIIEI, p. 314.
2. Le mémoire de Gabriel, comportant trois projets différents, est du 20 juillet 1729. L'arrêt du Conseil est du 7 février 1730. On en trouve un exemplaire imprimé aux Archives communales de Bordeaux, dans le carton D D-23. Cf. Malvezin, Histoire du Commerce de Bordeaux, t. III, p. 72.
3. Voir dans le carton D D 12 l’état des emplacements vendus. L’étendue des emplacements varie entre 13 et 44 toises; le prix entre 300 1. et 450
4. Voir, à ce sujet” la lettre de Gabriel à Boucher, du 26 février 1739, A, D, Gir:
les combles. Il avait concu les élévations sur le modèle des bâtiments de la place Vendôme. Il avait établi, en reprenant les mêmes proportions, sur un soubassement à refends percé d’arcades en plein cintre, un étage noble et un attique divisés en travées par des pilastres colossaux. Il s'était borné à relever d’un clocheton le toit plus lourd, à remplacer l’ordre corinthien par un ordre ionique et à poser sur l’entablement la dentelle blanche d’une balustrade. La décoration sculpturale de Verberckt présentait en bas-reliefs des allégories un peu raides, mais nobles, incluses dans les trois frontons: elle comportait au surplus de menus ornements en facade, des têtes, des consoles, des agrafes et des vases sur la balustrade 1. L'œuvre paraissait devoir être continuée dans le même goût, sans qu’on n’eût rien à changer au plan de l’architecte. |
IL — Le nouveau Plan de la Bourse.
À peine Tourny eut-il pris possession de son poste que Jacques Ange Gabriel, l’auteur futur de la Concorde et de Trianon, s’inquiéta de connaître l’impression du marquis sur les travaux de la Place Royale. L'architecte savait que le nouvel intendant avait mis dans ses projets d'agrandir le plan de la Bourse, pour donner à l’hôtel des Fermes un digne pendant?.
Tourny lui apprit qu'il n’était pas très satisfait de l’ensemble de la place : (J'ai trouvé, écrivit-il à Gabriel, que la place forme un effet magnifique, se sentant bien du grand maître qui en à donné les desseins ; mais je ne doute pas que, si la construction se fût faite sous ses veux, elle en eût eu plus d’exactitude *. » Ne pouvant tout reprendre, le marquis voulait, du moins, une Bourse plus spacieuse, telle que la demandait le public et que la sou-