V.— La Formation du Jardin Public
Au delà des allées de Tourny qui confrontent aux côtés sud el sud-ouest du Château-Trompette, le circuit se développe vers le nord par l'allée d'arbres du cours Saint-André, notre
cours de Verdun, renforcée en arrière d’une masse imposante
de verdure, qui s’éclaireit, en son centre, pour laisser voir un délicieux jardin, autrefois le Jardin Royal.
L'intendant écrivait au secrétaire d'État d’Argenson, le 2 juillet 1746, pour appuyer la requête des jurats datée du même jour: «Les jurats de Bordeaux. m'ont communiqué le projet d'une lettre qu’ils doivent avoir l’honneur de vous écrire aujourd'hui, pour vous demander la permission d'établir un jardin public entre la ville, le faubourg des Chartrons et celui de Saint- Seurin. Je vous avouerai, Monsieur, que c’est moi qui en ai eu la première idée, parmi celles de quantité d’embellissements que je fais faire à la ville de Bordeaux, et cette idée a été si goû- Lée de tous les habitants que chacun en désire infiniment l’exécution. En effet, outre qu’il sera pour eux d’un grand agrément et ne contribuera pas peu à leur santé,-on doit, dans une ville de commerce, regarder comme nécessaire où du moins comme fort utile à ce commerce, un pareil jardin où les négociants, ayant souvent occasion de se rencontrer, en font ensemble beaucoup plus d’affaires; c’est en quelque facon une seconde Bourse, une Bourse du soir.
« Le terrain que l’on destine à ce jardin y est d'autant plus propre qu’il se trouve en très bon air, qu'il fera la réunion de la ville, du faubourg des Chartrons et de celui de Saint-Seurin, et qu’il n’est occupé que par de mauvaises vignes, des pieds médiocres, et quelques jardinages, sans autre bâtisse que trois petites échoppes pour loger des jardiniers ou vignerons. »
Et l’intendant concluait très habilement son plaidoyer pour le jardin, en soulignant l'intérêt majeur qu’on avait à faire vite, pour pouvoir remblayer le jardin avec la terre provenant des fouilles des allées !.
1. A. D., Gir., CG 1185, 2 juillet 1746, lettre de Tourny à d’Argenson, publiée par les Arch. hist de la Gir., t&. XLVIII, p. 293.
Par cette lettre, la question de l’opportunité de lentreprise et celle de l'emplacement du jardin se trouvaient suffisamment traitées. La démonstration semblait faite que l'établissement du jardin était utile, sinon nécessaire, et que la place à lui trouver ne pouvait guère être mieux choisie. On avait songé, il est vrai, à l’établir aux ruines de Gratien, le Palais-Gallien actuel, mais étant donné le plan de la ville, l’hésitation n’était pas possible. Entre les Chartrons et le faubourg Saint-Seurin, le Jardin public devait servir de Crait d'union.
D'Argenson accueillit favorablement la requête des jurats qui faisaient l’éloge de Tourny et qui raisonnaient à sa manière ?; mais il ne erut pouvoir prendre sur lui la décision, et il transmit le dossier au contrôleur général, en attirant son attention sur l'utilité de l’œuvre, mais aussi sur la question des dépenses ?.
Machault demanda des précisionst. La Jurade répondit le 9 août et l’intendant deux jours plus tard. Leur exposé fut encore de tous points identique. Ils prévoyaient chacun une dépense de 80000 1. pour un jardin de 12 arpents environ. Sur les 80000 I, 50 à 60000 seraient acquittées par le produit de la vente des emplacements situés sur l’esplanade du château ; le reste serait pris sur le revenant bon, « sans déranger le paiement des charges ordinaires de la ville. » Ils estimaient d’ailleurs que les emplacements de la façade atteindraient un prix plus élevé à cause
du voisinage du jardin”.
1, «Dans l’esprit de l’intendant, dit très bien Bernadau, Annales de Bordeaux, p. 146. le Jardin public devait rapprocher la ville de l'immense faubourg des Chartrons... Cette considération puissante fit préférer la formation du Jardin public, dans le local où il subsiste, à celui du Palais-Gallien, dans l’enceinte duquel il avait été d’abord proposé de l’établir, » Le renseignement de Bernadau est-il exact ? Nous n'avons pu
le vérifier.
2, À. C., Bordeaux, B B, registre de correspondance, 2 juillet 1746, lettre des jurats
à d’Argenison.
3. Voir la lettre qu’il adresse à Tourny, le 8 juillet 1746, A. D., Gir., C 1185. Cette lettre est transcrite textuellement, et à la même date, dans le registre du Conseil des dépêches, A. N., O1 507. D'Argenson faisait allusion au Palais-Gailien.' "J'ai toujours été étonné, dit-il en parlant des jurats, qu’ils n’aient pas pensé à réparer ou au moins à nettoyer l’'amphithéâtre de Gratien, que j'ai vu dans un grand abandon. Quoi qu'il ne soit que du Bas-Empire, c’est un morceau précieux ». On sait ce qui reste aujourd'hui du Palais-Gallien. Les indications de d’Argenson eussent élé bonnes à suivre.
4. À. D., Gir., C 1185, 17 juillet 1746, lettre de Machault à Tourny. Document publié par les Arch. hist. du dép. de la Gir., t. XLVIII, p. 295.
5: À, C., Bordeaux, BB, registre de correspondance, 9 août 1746, lettre des jurats, A. D., Gir., C 1219, 11 août 1746, lettre de Tourny au contrôleur général.
Ainsi préparée, l'affaire alla très vite, et le 23 août 1746 l’arrêt souhaité était rendu. Le roi autorisait l’établissement du jardin, et la connaissance des litiges était attribuée au commissaire départi.
Les jurats avaient prévu certaines résistances de la part des propriétaires des terrains compris dans le plan projeté? Ces résistances se produisirent. Les propriétaires ne voulurent pas tous se rendre à l’argument du bien public. Tel ne réclamait que pour obtenir une indemnité plus forte; mais tel autre n’entendait pas permettre à la ville d’'empiéter d’un pouce sur son domaine, ainsi le sieur Hustin et la Veuve Mitchell, ainsi les sieurs Bardineau et Longchamp, ainsi le sieur Communy et même Madame Duplessy dont le jardin splendide semblait ne pas craindre de rival ?.
La voie de la contrainte fut employée contre les récalcitrants ; les premières expropriations furent prononcées au début de février 17474. Elles allèrent se multipliant, mais toutes les oppositions ne purent pas être réduites, et l’obstination de quelques propriétaires empêcha le jardin de recevoir les formes régulières que ses créateurs avaient rêvées pour lui.
En 1753, Tourny se proposa d'ajouter au rectangle primitif qui constituait le jardin un triangle dessiné dans le jardin du sieur Thibault de Chauvalon. Le sieur Thibault se laissa persuader par les bonnes raisons du marquis$; il se déclara, lui aussi, l’ami du bien publie, et d'Amérique où il était, il ratifia, pour son terrain, la convention que Tourny s'était empressé de conclure en son absence.
D’autres occasions se présentèrent, mais la ville n’en tira
1. A. N., E 2256, 23 août 1746, arrêt du Conseil. On trouve aux Archives communales de Bordeaux un exemplaire imprimé de Parrêt du Conseil, A. C., carton D D 31- L'arrêt fut enregistré à la date du 28 janvier 1747, comme on le voit par les registres de Jurade el comme l'indique Bernadau, Annales de Bordeaux, p. 146.
2. A. C., Bordeaux, BB, 2 juillet 1746, lettre des jurats à d’Argenson, déjà citée.
3.Voir, à ce sujet, la lettre adressée par Tourny aux jurats le 7 mars 1756. A. D., Gir., G 1186, et Particle de M. P. Courteault, intitulé Bordeaur au temps de Tourny, dans la Revue historique de Bordeaux, 1917, p. 145.
4. Actes d’expropriation en date du 6 février 1746 reproduits par les Arch, hist. du dép. de la Gir., 1906, t. XLI, p. 302.
PA CDS GITE TGS LISn 08 janvier 1754, lettre de Tourny à Thibault, Document transerit par les Arch. hist. du dép. de la Gir., 1908, t. XLIII, p. 426.
6, A, D., Gir., C 1185, 28 août 1754, lettre de Thibault de Chauvalon à Tourny.
pas toujours le meilleur parti. Après avoir bataillé avec le mandataire de Thibault, elle n’apporta pas tout lempressement désirable pour négocier avec les héritiers du sieur Communy, qui voulaient bien se dessaisir d’un terrain destiné à agrandir le Jardin publict,
En dépit de toutes les annexions qui purent être faites, de tous les morceaux de terrain que l’intendant sut gagner, la formation du jardin se poursuivait sans atteindre son terme. L’œuvre warriva point à se parfaire, telle que Tourny l'avait conçue.
Les projets de l’intendant, touchant la décoration du Jardin, ne furent pas, eux non plus, exécutés à la lettre. Is auraient pu l'être, si Tourny n'avait voulu composer, pour ses Tuileries, tout un ensemble architectural.
Jacques-Ange Gabriel, qui dessinait aussi bien les jardins que les monuments, fournit, semble-t-il, deux plans à Tourny pour ses Tuileries de Bordeaux. L’intendant adopta la conception la plus gracieuse.
Le jardin devait être à la française, pour cadrer, par son bel ordre, et par sa sobre régularité, avec les ordonnances architecturales, et pour répondre à ce besoin de logique et de clarté que l’on sentait si profond chez Tourny. D’après le plan de Gabriel, des allées droites et parallèles, de trois ou de quatre rangs d’arbres, devaient encadrer huit boulingrins, disposés quatre de chaque côté d’une allée centrale, dont le milieu serait occupé par une pièce d’eau circulaire. Ces boulingrins étaient conçus dans le plus pur style Louis XV. Des arbustes et des fleurs y dessinaient d’élégants rinceaux. L'ensemble devait rappeler, à s'y méprendre, l'aspect des Tuileries ou celui du Luxembourg {.
1. Voir une let're de Tourny aux jurats, du 7 mars 1756, et la réponse des jurats
datée du: 9. A. D., Gir., C 1186:
2. M. P. Courteault qui a traité le sujet, à l’occasion d’un de ses cours sur L’Arbre
à Bordeaux, a bien voulu nous communiquer celles de ses notes qui concernaient le Jardin publie. Nous les avons largement utilisées. 3. On trouve ces plans dans la liasse C 1163, aux Archives de la Gironde,
4, Bernadau,f Histoire de Bordeaux, p. 109.
Pour que l'assimilation pût être complète entre le Jardin de Bordeaux et ceux de Paris, l’intendant et son architecte ajoutèrent, du côté sud du Jardin, une terrasse de six marches d’où le regard pourrait embrasser le cadre des allées et recomposer à loisir les fleurs de lys dessinées dans les parterres et la marqueterie complexe des boulingrins. Hs voulurent ajouter encore une série de petits bâtiments, pavillons, galeries, péristyles, destinés à abriter le public en cas d’ondée, et à éclaircir les lointains par la blancheur de leur maçonnerie à peine voilée de verdure. Deux de ces bâtiments devaient prendre place du côté de la terrasse, deux « aux deux bouts » du jardin, deux au milieu, et deux autres encore à la porte d’entrée, ceux-ci avec un premier étage, comme à l’Italienne, ceux-là sans premier étage, mais décorés de colonnes ioniques et couronnés par une balustrade’. L'’intendant imaginait, en outre, de former un bois d’ormeaux, dans le terrain en triangle acquis de Thibault de Chauvalon, et de mettre, dans la dépendance du Jardin public, un jardin botanique, dans l’enclos attenant de Monsieur de la Brue. Enfin le Manège, établi sur la façade nord de la promenade, l’agrémenterait d’un attrait nouveau, en montrant au public, dans la claire-voie des grillages, les jeunes gens s’exerçcant à monter à cheval.
Les plantations commencèrent à partir de 1749. L’intendant demanda, pour son jardin, au sieur Baïllet, son fournisseur, des tilleuls et des ormeaux de Hollande?, pour lesquels il avait une prédilection marquée. Il lui commanda aussi du buis pour les plates-bandes, et des lauriers pour le long de la grilles, Il n'eut pas le temps de faire bâtir tous les pavillons.
Il s’empresse cependant d'ouvrir le jardin au public. A cet effet, dès 1756, il en règle l'administration intérieure : défense au portier de donner à souper dans les allées ou dans les parterres, défense de laisser entrer les mendiants, les porteurs de chaises et les chiens‘. Comme s’il ne voulait s’en remettre à personne
1. Renseignements fournis par Tourny lui-même dans sa lettre à d’Argenson du 19 juin 1750.
2. F. Thomas, Les Arbres du Quartier des Chartrons, p. 2, d’après les documents de la liasse C 1189, aux Archives de la Gironde.