I. — La Rue Sainte-Catherine
Le laborieux intendant, qui remuait la terre autour de la ville comme s’il.se fût agi d’en préparer l’assaut, ne put se prévaloir, malgré la hardiesse de ses conceptions et la fermeté de son caractère, d’emporter la place elle-même, de faire une face nouvelle au vieux Bordeaux. Il n’y songea peut-être pas, où bien il tint compte des obstacles accumulés par le passé au-devant de ses rêves. Il apporta du moins quelques retouches heureuses à l’ensemble qu’il ne pouvait reprendre en son entier.
Bordeaux, assez bien percé, d'ouest en est, par certaines voies transversales, comme la rue des Trois-Conils, ou comme la rue
Saint-Rémy prolongée par la rue Porte-Dijeaux, avait besoin d'une artère centrale orientée du nord au sud. Le jalonnement de cette voie était assez indiqué, de la porte Saint-Julien à la porte Médoc; mais l'alignement flottait de la rue Saint-Julien à celle du Cahernan, de celle-ci à la rue Marchande, qui se continuait elle-même, tant bien que mal, par la rue Sainte-Catherine aboutissant à la porte Médoc.
La question de la rue Sainte-Catherine, unique et rectiligne telle qu’elle existe, se posa à Tourny. Il écrivait à ce sujet le 9 décembre 1756 : « Je suis bien aise de voir M. Trudaine aussi décidé sur la réformation de la rue Sainte-Catherine et de celles qui n’en doivent faire qu’une de la porte Médoc à Ia porte Saint-Julien ! ».
Les résistances auxquelles son projet d’alignement se heurta sont tout à fait caractéristiques. Voici ce que colportaient les habitants du quartier, par la bouche de lun d’entre eux « marchand graisseux ? » : « M. de Tourny, écrivait-il, .. 1mitateur du grand Colbert dans le goût des embellissements et autres choses tendantes à la gloire et à l'avantage du bien de l'État et du publie#, voyant qu'il ne pouvait exécuter ses beaux projets dans le cœur de la ville, il s’est déterminé d’aller au dehors; il y a fait ariger (sic) trois places considérables, l’une appelée de son nom, l’autre à la Porte-Dijeaux et la troisième, celle des Capucins. On a ménagé dans les environs de ces places des emplacements considérables pour y faire bâtir des maisons, lesquelles une fois bâties feront totalement tomber les loyers de celles de de la ville. Une preuve bien frappante qu'il est du bien du roi et du public de ne plus toucher aux redressements des rues, c’est que lorsqu'il fut question de former une place Royale à Bordeaux
1. A. D., Gir., C 2297, Y décembre 1752. iettre de Tourny à Comarrieu, procureur
des Trésoriers de France de Bordeaux.
2. Le sieur Canaguière, épicier. L'expression de. « marchaud graisseux » est employée par lPintendant dans une lettre à Canaguière, A. D., Gir., C 2403, 5 octobre 175%, minute de Tourny.
. à L'opinion du « maréhand graisseux » sur l’intendant grand-homme, et la compa: raison qu'il établit entre ‘Tourny et Colhert nous paraissent infiniment justes et l’on ne saurait trop s’y arrêter. On y trouve l'énoncé de la vérité historique que tout “et ouvrage veut mettre en lumière à savoir que les intendants du xviri® siècle ont administré la France Comme les ministres du xvri® la gouvernaient, en demeurant
fidèles à la tradilion des légistes, férus du bien publie.
pour y ériger la statue équestre du Roi, M. Gabriel, premier architecte par elle commis à cet effet, accompagné de M. de Tigny, s'étant transportés en cette ville, en firent d’abord lever le plan, après l'examen duquel ils rendirent compte à Sa
Majesté du local. Alors le roi décida que la place Royale devait
être formée hors de la ville et dans le centre du port, parce qu'il ne convenait pas de toucher dans l’intérieur de la ville, et qu'il fallait laisser les rues telles qu’elles étaient, à l’exéeption de la rue Saint-Rémy où il convenait de l’élargir :.. »
Sans avoir besoin de discuter le raisonnement du marchand, on voit assez le préjugé auquel l’intendant se heurta, quand il entreprit de donner à Bordeaux sa grande rue.
En 1750, tout le profil en avait été dessiné, de la porte Médoc à la porte Saint-Julien ?. Sans entreprendre un redressement général, l’intendant fut dès lors attentif à régler au moins l'alignement des maisons à construire. En 1751-1752, il fait établir le plan et l'élévation des boucheries de la rue Sainte-Catherine, au coin de la rue Porte-Dijeaux 5. La protestation citée plus haut se produit à ce moment. Elle n’aboutit point. Le garde des sceaux trouva qu'elle n’était nullement fondée.
Encouragé par l'approbation du ministre , l’intendant semble s'être alors enhardi jusqu'à vouloir entreprendre d'emblée le redressement général. Il se proposa d'obtenir un arrêt du Conseil, et il confia le soin des démarclies au procureur des trésoriers, le sieur Comarrieu, qui se trouvait alors à Paris. Comarrieu eut très vite l'appui de Trudaine, expert en matière de voirie : «M. de Trudaine, écrit-il à Tourny, le 4 décembre 1752, m'a paru décidé bien au delà de nos espérances, sur notre alignement de la rue Sainte-Catherine.…., quoique l'affaire soit dans le département de M. Chauvelin… Il m'a exhorté à engager M. Chauvelin à concerter avec lui le projet de cette réforme 5.»
1. A. D., Gir., C 265, 1751. mémoire de Canaguière adressé à Chauvelin. On trouve dans la même liasse une requête d'un autre sieur Canaguiêre, garde-magasin du salpêtre, ct peut-Stre parent du précédent. : ;
2. Le plan se {rouve dans la liasse C 1234, aux Archives de ia Gironde. - è