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V. — Les faubourgs du Nord

Au delà de la région des marais que Tourny laisse à son isolement, les faubourgs du nord sont aménagés mieux encore que ceux du sud, mais principalement aussi aux abords de la rivière.

Le faubourg Saint-Seurin, confié à l'administration du chapitre de sa basilique, déjà construit en partie, et percé d’un assez grand nombre de voies, se ressent seulement de l'influence des travaux entrepris dans son voisinage. Le tour de ville exerce sur lui son attraction vers l’est, par l’ouverture des places Dauphine, de Tourny et du Cours Tourny lui-même. 11 ne semble pas qu'au nord du faubourg on ait tiré parti des ruines du Palais- Gallien, comme on aurait dû, soit en vue de l'établissement d’un jardin, soit en vue seulement de la conservation des ruines ?. L'intendant erut mieux faire de mettre son jardin en trait d’union entre les deux faubourgs, jusqu'alors isolés, de Saint- Seurin et des Chartrons.

Cette partie de son plan lui donna toute satisfaction. Le: quartier nouveau du Jardin public prolongea au nord-est le faubourg Saint-Seurin, au delà de la rue Fondaudège, dont l'importance s’accrut du même coup et qui fut partiellement redressée ?. Si l'intervalle entre la rue Fondaudège et le jardin ne fut aniénagé qu'après Tourny, à la suite de l'ouverture de la place et de la rue Dumas devenues de nos jours la place et la rue du Champ-de-Mars*, l'allée des Noyers, notre rue David-Johnston, donna, dès le temps du marquis, un agréable débouché au Jardin du côté du couchant, dans la direction de la route du Médoc, prolongement de la rue Fondaudège. Du côté du nord, s’élablit un système de voirie beaucoup plus complexe, autour de la nouvelle rue du Jardin public et dans le périmètre du « Chemin du roi », recourbé en forme d’are, comme autour d’une enceinte ? En bordure du Jardin, séparé par une clôture en grillage, l’étabhis-

1. Voir dans la Revue des études anciennes, 1916, p 57 à 59. un artisle de M. P. Courteault intitulé Un projet de restauration du Palais-Gallien de Bordeaux au Xvir° siècle.

3. Voir, à ce sujet, les documents de la liasse C 1185, qu'ont publiés les Arch. hist. du dép. de la Gir., 1906, t. XLT, p. 335 sqq.

4. A. D., Gir., C 1185: Bernadau, Spicilège, 713111, XXXVIÏT, p. 79, Le Viographe bordelais, et Petit-Lafitte, Les Promenades publiques à Bordeaur, p. 16.

5. À. D., Gir., C.1189, Bérnadau, Spirilège, 7131, L XXXVII, p. 126 et Histoire de Bordeaux, p. +10.

sement nouveau du manège acheva d'animer le quartier. Le 9 septembre 1754, la Jurade prit une délibération pour décider le choix de l'emplacement’. Tourny se confia de nouveau à Gabriel pour le dessin des plans et à Portier pour l’exécution ?. Le travail était déjà assez avancé en 1797. Mais l’intendant partit avant l'achèvement du portique, élégante bâtisse à clairevoie, entre des colonnes chargées de chapiteaux ioniques à grappes tombantes, avec un large fronton triangulaire représentant le char lumineux d’Apollon, entraîné dans l’espace #.

Venant de la place Tourny et prolongeant le tour de ville, le boulevard qui borde le Jardin public et le manège s’avance très loin jusqu’à toucher le palud des Chartrons. En arrière de ce faubourg, il n’a pas seulement pour rôle d’être « le grand chemin de la sortie de Bordeaux vers Paris», comme Tourny l'appelle »; il assure le dégagement de tout le trafic des Chartrons, avant qu'il s'écoule par le tour de ville.

Les Chartrons étaient éntre tous le faubourg le plus animé et le plus riche de Bordeaux. Les chais et les entrepôts y tenaient la place qui revenait ailleurs aux domaines des couvents. Les Chartrons, plus encore que la Manufacture, étaient en pleine croissance. [ls s’étendaient sur 950 toises et ils comptaient déjà 16 rues. Tourny, qui les visita queues Jours après son arrivée, fut surpris que les constructions s’y fissent contre toutes les ER & «I v a dans ce faubourg, écrivait-il le 19 novembre 1743 aux Trésoriers de France, une fort belle rue pour sa longueur largeur et direction, c’est, si je ne me trompe, la rue des Carmes. Plusieurs particuliers ont voulu à son extrémité du côté du nord en ouvrir une nouvelle qui formât avec elle une ligne droite. Au leu de marquer à celle-là la même largeur qu'à la première, vous l'avez, par vos alignements du Bureau, rétrécie de 2 pieds 1/2 de chaque côté, faisant 5 pieds au total, de façon que la rue des Carmes à 25 pieds de largeur à son ancienne extrémité, du côté du nord, où elle est traversée par la rue du Saint-Esprit, et son prolongement au delà de la rue du Saint-Esprit n'aura que 20

. Bernadau, Histoire de Bordeaux, p. 146 et 147.

Voir la lettre adressée par Gabriel à Tourny, le 13 avril 1755; :A.D., Gir., € 1239 À. D., Gir., C 1239 et 1974.

4. Ce portique a été transporté à l'École de RES rue Judaïque. 9. A. D., Gir., C 1972, 13 août 1746, lettre de Tourny.

6. Document sans date dans la liasse C 1247, aux Archives de la Gironde.

pieds. Sentez, Messieurs, quelle difformité il en résulte, et combien elle est à regretter, surtout pour une rue nouvelle où il se bâtit et se bâtira de belles maisons !. »

Répondant aux vues de l’intendant, et aux préoccupations de la Jurade, l'arrêt du 21 juin 1748, qui donnait tout pouvoir à Tourny pour l’aménagement de la Manufacture, lui conféra pour le grand faubourg du nord une commission aussi étendue.

Le marquis s’en servit pour prolonger le « Chemin du roi » parallèlement à la rivière, et pour lui faire jouer à l’extrémité du faubourg le rôle que remplissait le boulevard, en arrière de la partie la plus ancienne, Le dessin des Chartrons s’ordonna ainsi, autour des percées longitudinales, entre le quai et la rue Notre-Dame, entre la rue Notre-Dame et le boulevard, entre le Chemin du roi prolongé et le bord de la rivière. Toutes les rues transversales eurent une « sortie praticable » qui leur assura des communications faciles avec Bordeaux?. L’intendant put, sans inconvénient, multiplier leur nombre. Si, du côté du Chôteau- Trompette, il ne fut pas l’auteur du Pavé, qui existait peut-être avant lui, et qui fut planté sans doute après son départ?, àl travailla au redressement de la rue Cornac#, il prit l’ordonnance du 2 octobre 1756 pour ouvrir des percées à travers «la palud.…. à la charge, par les propriétaires qui profiteront de la dite ouverture, d’indemmiser, suivant leurs offres, ceux dont les échoppes ou baraques entreront dans le vide de ladite rue, au dire et estimation d’experts5. » Les Bordelais de 1785 disaient encore que Tourny avait fait paver le Chemin du roi jusqu'à la rue Poyenne et qu'il avait projeté l'établissement des rues Maurice, Lombard et Surson, avec celui des rues Elisabeth et Joséphine comme voies transversales f.

Pour que le faubourg des Chartrons fût de tout point digne de la ville, l’intendant décida de le pourvoir de lanternes par son ordonnance du 29 décembre 1746, qui en mettait l’entretien à la charge des habitants’; il prit une autre ordonnance qui sti-

1. A. D., Gir., C 2403, 19 novembre 1743, lettre de Tourny aux trésoriers de France.

2. A. D., Gir., G 1236, document sans date qui émane de Tourny.

3. Sur le pavé, voir M. Fernand Thomas, Les Arbres du quartier des Charlrons dans la Revue philomathique de Bordeaux. et du Sud-Ouest, 1914, p. 37 à 45.

4. Voir, à ce sujet, la convention conclue par Tourny le 16 août 1754, A. D., Gir., C 1235.

5. A. D., Gir., C 1236, 2 octobre 1756, ordonnance de Tourny.

6. A. D., Gir., G 1920, suppliques de 17&b et 1787. 7. À. D., Gir., G 1077, 29 décembre 1746, ordonnance de Tourny.

pulait l'établissement d’une boucherie, « sous la condition qu’à la fin de leur bail », les entrepreneurs l’abandonneraient ‘à Ja ville!,. Enfin il se proposa de donner aux Chartrons l’église qui leur manquait ?. |

L'initiative première vint du clergé, des Petits Carmes du faubourg, dont la requête fut transmise à l’intendant par d’'Ormesson, le 28 août 1749. Dans les observations qu'il rédigea sur “cette demande, Tourny fit valoir les arguments d’ordre moral. Il insista sur les services qu’une église pourrait rendre dans un milieu où les religionnaires formaient les trois-cinquièmes de la population, et où les trois-quarts d’entre eux étaient des négociants de premier ordre. L'église attirerait à elle des fidèles nouveaux. Les difficultés d'ordre matériel ne seraient pas insurmontables; on pourrait toujours puiser dans la caisse des 2 sous pour livre, qui se remplissait plus vite qu’on ne la vidait. L’essentiel était de faire vite pour éviter d’acheter un terrain déjà bâti, qui se payerait 10 à 12 fois plus cher qu’un terrain vide?. Bien que les emplacements disponibles ne manquassent point, on hésita beaucoup sur le choix à faire. La question fut enfin tranchée dans la délibération de Jurade du 10 janvier 1794, à la suite de la lecture d’un rapport que Tourny avait annoté de sa main. L'église s’élèverait sur l'alignement de la rue Chillant, la rue Borie actuelle, pour que le monument püt être vu depuis les quais, et au carrefour du boulevard et du Chemin du roi, dans le cadre d’une place très vaste#.

L'idée était belle, mais malgré les eftorts de Tourny, l'exécution fut des plus lentes5, à cause du mauvais vouloir des Jurats. L’intendant adressa un mémoire à de Courteille, le 9 septembre 1755°. Après avoir convaincu le ministre et la Jurade, il dut compter encore avec la négligence de Soutilot, dont il avait vainement sollicité les conseils. En 1758, on le trouve raisonnant avec Portier sur l'architecture de la nouvelle église, discutant avec lui sur la place du chœur, calculant le nombre d’arcades à donner à la nef, demandant pour le portail un ordre unique,

RAD Gr, 10762 198mare 1753, ordonnance de Tourny. 2. P. Fourché, l'Église Saint-Louis des Chartrons.

P. Kourché, op. cit, p. 23.

D., Gir., CG 1180, mémoire de lourny.

appréciant les dimensions à donner aux places aménagées devant les portes collatérales!, Après lui, les travaux se ralentirent, et finalement, le projet fut abandonné. Le souvenir de l’église, qui aurait été placée sous le vocable de Saint-Louis, patron du roi et patron de l’intendant, ne se retrouve que dans le nom du

cours Saint-Louis actuel ?.

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