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CHAPITRE II

L'Emancpation des Jurats

de Bordeaux.

__ [ L’Alhance de Tourny et des Jurats. — Il. La Brouille.

— I] Nouveaux Procédés des Jurats.

Tournÿy commenca par entretenir les meilleurs rapports avec les jurats de Bordeaux. Ne l’avaient-ils pas appelé de leurs vœux en 1743, et ne l’avaient-ils pas assuré à ce moment de leur absolu dévouement, en même temps que de leur confiance entière? Ils lui avaient écrit, dès le 20 juillet, au moment où l’intendance de Bordeaux lui était confiée : « La distinction avec laquelle vous avez rempli celle de Limoges nous fait augurer une félicité dont nos vœux s’intéresseront à ménager la durée. Vous trouverez en nous, Monsieur, un zèle et une conduite qui seconderont votre atta-

chement au service et à la gloire du roi et à l’avantage de ses peuples !. »

Au lendemain de son arrivée à Bordeaux, lorsque Boucher l’eut renseigné, le marquis ne se fit peut-être pas illusion sur les défauts de la Jurade, sur son excès de puissance, sur ses usurpations, sur les gratifications dont elle abusait, sur le désordre voulu de sa gestion financière ?. Les jurats, de leur. côté, s’aperçurent que le nouvel intendant ne serait pas aussi docile qu'il affectait de le paraître. Mais l'heure était encore aux accommodements.

A sa première visite à l'hôtel de ville, Tourny s'était fait précéder de quelques cavaliers de la maréchaussée. On crut qu'ilignorait les usages : l’accès de la ville était interdit aux troupes armées autres que les troupes bourgeoises et les archers du guet. La Jurade estima qu’elle devait faire la leçon au nouveau venu; mais elle lui pardonna bien vite, quand « il.eut accepté avec bonne grâce de ne plus venir à l’hôtel de ville avec les dits cavaliers de la m aréchaussée, pourvu qu'on lui envoyât un chevalier du guet avec ses archers ?. »

Entre l’intendant et les jurats, un accord s'établit, fondé sur un mutuel désir de collaboration. Pour transformer Bordeaux, pour en faire une capitale, Tourny avait besoin des finances de la ville, et il ne pouvait se passer de l’assentiment des officiers municipaux. Le concours du commissaire départi était d'autre part indispensable à la Jurade, pour qu’elle se mît en mesure d'échapper à la tutelle des Cours souveraines.

Le Corps de ville, qui comptait six jurats, était renouvelé tous les ans par moitié. Les élus de 1743 eurent, comme leurs devanciers, mal au cœur d’éprouver de certains personnages, auxquels ils firent visite au moment de leur installation, « l'extérieur d’un accueil véritablement mortifiant #. » Le compte rendu adressé au ministre ne nomme personne, mais nous savons à quoi nous en

. A. C., Bordeaux, B B, correspondance des Jurats, 20 juillet 1743, lettre à Tourny. Voir la lettre adressée par Tourny au contrôleur général, le 13 septembre 1744, À. D., Gir., G 18. Au moment du passage de la dauphine, les jurats se montrèrent tels qu lis: are très peu désintéressés. 3. A. C.;, Bordeaux, BB, registre de Jurade pour 1743:1744-1745, délibérations des 9 et 14 septembre 1743.

4. A: C., Bordeaux; BB, DRE des jurats, 16 novembre 1743, res à Amelot,

tenir !, La Jurade n'avait pas alors de pire ennemi que la Cour des Aides qui prétendait à l’honneur de défiler, pour aller au Parlement les jours de cérémonie, entre une double haie formée par les troupes bourgeoises, comme si cette prérogative n’était pas réservée au Corps de ville. Les jurats ne manquèrent pas d'adresser un mémoire à Tourny ?, qui leur obtint une décision favorable #. Battue de ce côté, la Cour souveraine crut être plus heureuse en essayant d’intervenir dans le contrôle des comptes du trésorier de la Jurade. Celle-ci, qui tenait par-dessus tout à conserver la libre gestion de ses deniers, se défendit avec acharnement et intéressa une fois de plus l’intendant à sa cause *. En bon politique, Tourny la soutint 5, et la ville remporta ainsi un nouveau triomphe. L'intendant se montre aussi préoccupé de relever les droits et prérogatives des jurats, que de limiter les prétentions de leur ennemie, la Cour des Aides. Il essaie de justifier les privilèges prétendus par les officiers des troupes bourgeoises 5, et encore le droit d’évocation allégué dans certains cas par les magistrats municipaux. Le chancelier d’Aguesseau à beau dénoncer l’abus qu'ils en font 7, l’intendant profite de l’occasion pour faire au chancelier l'apologie du Corps de ville, en quelques mots très significatifs: «Je ne sais rien, écrit-1l au chancelier, de plus nécessaire pour la conservation tant du bon ordre que de la Constitution de la ville. Comment six jurats renouvelés tous les 2 ans, ? parmi la noblesse, 2 parmi les avocats, et 2? parmi les bourgeois ou négociants auraientils la force de faire exécuter tout ce qui appartient à la police, ou est de fonction municipale dans une grande ville telle que Bordeaux, s’ils avaient sans cesse lieu de craindre le ressentiment et l’autorité de ceux qu'ils voudraient assujettir à la règle. Je vois tous

1. Il s’agit de certains magistrats présidents et procureurs.

2. Les jurats mentionnent le fait dans une lettre à Saint-Florentin, datée du 12 septembre 1744: A. C., Bordeaux, B B, correspondance des jurats.

3. On ‘lit dans la dépêche ministérielle du 31 octobre 1744, adressée aux maire, sous-maire et jurats, gouverneurs de la ville de Bordeaux :« La prétention de la Cour des Aides a été condamnée ». |

4. À. C., Bordeaux, B B, 24 juillet 1745, lettre des jurats à Tourny.

5. Pour la suite de l'affaire, voir les documents de la liasse C 919, aux Archives de la Gironde.

6. Voir, à ce sujet, la lettre adressée par Tourny au chancelier, le 27 décembre 1745, A, D; tGir:, .C.2068, copie:

7. A. D., Gir., G 919, 25 septembre 1746, lettre de d’Aguesseau à Tourny,

les jours qu'il leur rest encore trop de cette crainte, pour opérer le bien qu'ils devraient, et je vois en même temps qu'il ne manque à bien des personnes pour se venger de ce qu'ils n’ont pas à leur égard une lâche complaisance, que le pouvoir d'exercer cette venseance. Si, Monseigneur, je m’étendais plus sur cette matière, 1l me serait aisé de vous faire savoir que non seulement le bien public est intéressé à la conservation de la dite évocation, mais même l’autorité du roi, ainsi que celle que Sa Majesté me confie !»

Parmi les bonnes raisons que peut avoir Tourny de se porter ainsi garant de la Jurade, celle qui prédomine est sans doute que le Corps de ville consent à se ranger sous la bannière dé l’intendant. Le marquis est le maître à la Jurade, comme on le voit au moment des élections. Pour chaque jurat à nommer dans les trois ordres, nobles, avocats, commerçants, trois candidats sont désignés par le Corps des prud'hommes. Les personnages influents ont leur protégé, et l’intendant ne se prive pas de faire arriver ceux qu'il patronne.

La première année, comme son opinion n’est pas faite sur les personnages qui peuvent prétendre à la Jurade, son intervention se borne à soutenir les candidats du premier président ou de Maignol, le procureur syndic. Le ministre ratifie les propositions de l’intendant. De Tortaty, Tournayre et Barreyre sont ainsi choisis comme jurats par le monarque, sur les bons témoignages que Tourny a donnés d’eux ?.

En 1745, la question se pose de savoir si un officier publie, substitut du procureur, peut se mettre sur les rangs, comme avocat; l’intendant est encore partisan de « laisser aller les choses». Le cas est tranché par l'exclusion du substitut. Sont nommés jurats, les candidats de l’intendant, de Villeneuve, Planche et Dississary. Parmi les négociants, le marquis prend assez nettement parti contre Pérès et contre Lafore; contre le premier, parce qu'il n’est pas bordelais et qu'il n’est pas négociant; contre le second, parce qu’il semble être l’homme du inonde le plus entreprenant et le plus turbulent. « Je n'ai encore oui personne me dire du bien de lui », ajoute l’intendant, qui craint encore

LAND, Gir.,:C919/28 octobre 1746, lettre de Tourny au chancelier, minute. ?. Pour la suite de l'affaire, voir les pièces de la liasse C 909, aux Archives de la

Gironde.

d'exprimer un jugement personnel sur le compte de ses administrés 1,

Le recrutement de la Jurade devient plus difficile, le jour où, sur la demande des jurats eux-mêmes, le ministre décide de n’y admettre que les seuls anciens trésoriers de l'hôpital, en vue de faciliter le recrutement des trésoriers?. Des difficultés presque insurmontables se rencontrèrent dans l'application de la décision ministérielle. Tourny prit sur lui de les lever, pour les élections de 1746; de Montaigne, Destoup et Billatte furent nommés sur sa recommandation et en dérogation de la décision ministérielle. Pour les élections de 1747, Saint-Florentin rappela lintendant à l'application du règlement. Tourny, d'accord avec les jurats en exercice, obtint du Pouvoir central que les négociants, anciens juges et consuls pussent être éligibles au même titre que les trésoriers. À la suite de cet arrangement, les élections purent avoir lieu comme d'habitude, sous la haute direction de Tourny. De Loupes fut choisi comme jurat noble, au lieu de de Gères que le marquis avait proposé. Tourny obtint par contre de faire nommer comme jurat-avocat Maignol, le frère du procureur syndic. Pour le jurat négociant, Tourny fut réduit à prendre parti entre Lafore et Pérès qui représentaient chacun un parti contraire et qui étaient ennemis jurés. Sans hésitation, semble-t-il, il se prononça pour Lafore, sur le compte duquel ilavait changé d’avis ?.

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